Synthèse par Jean-Pierre Chevènement


Synthèse de Jean-Pierre Chevènement, Président de la Fondation Res Publica, au colloque "Les enjeux maritimes du monde et de la France" du 20 mars 2017.


Merci, Commandant, de votre exposé qui insiste sur les enjeux géostratégiques de la mer.

Je rappelle qu’un investissement considérable devra être fait pour assurer le renouvellement de nos sous-marins nucléaires lance-engins à partir de 2020. L’essentiel des crédits concernant la dissuasion (qui devront passer de 3,5 milliards à 7 milliards d’euros) sont destinés à nos SNLE et à ceux qui les protègent.

Je voudrais rappeler une vue exprimée jadis par le général de Gaulle : L’arme nucléaire n’est pas seulement une garantie de sécurité en dernier ressort, c’est aussi le moyen de ne pas être entraînés dans des conflits « qui ne seraient pas les nôtres ».

Je vous entendais évoquer l’océan Indien et tout ce qui pouvait s’y promener aujourd’hui et demain. Il nous faut bien sûr être présents, pour savoir ce qui se passe, mais nous devons avoir de l’avenir une vision réaliste.

Notre récent colloque, intitulé « La fin de la mondialisation, mythe ou réalité ? Quelle stratégie pour la France ? », qui réunissait le 6 mars dernier François Lenglet, Hubert Védrine, Jean-Michel Quatrepoint et Thierry de Montbrial, montrait que, comme la mondialisation anglaise, la mondialisation américaine est phasée. Par exemple, à la phase d’essor de la mondialisation succéda, de 1873 à la fin du XIXème siècle, une phase de protectionnisme modéré qui, sans empêcher une certaine croissance, contrastait avec la phase précédente, qui suivait les traités de libre-échange Cobden-Chevalier (1860). Ensuite on est allé vers la partie du XXème siècle qui précède 1914, marquée par des tensions géopolitiques qui n’ont pas été maîtrisées et une concurrence entre les deux principales puissances, l’Empire britannique et le Deuxième Reich, avec la querelle sur les armements navals. On voit qu’avec la mondialisation, que je qualifie un peu vite d’ « américaine » parce qu’elle s’est faite sous l’égide des États-Unis, nous sommes rentrés dans une phase nouvelle. On ne peut pas rendre compte de l’évolution en cours uniquement en parlant de « trumpisation », parce que le ralentissement des flux, commerciaux, par exemple, est visible depuis 2008 (le commerce international progresse deux fois moins vite que le PIB). Des tendances profondes sont à l’œuvre.

Nous devons nous projeter dans l’avenir avec le souci des intérêts et de la sécurité de la France et la volonté de garder, autant que possible, notre pays en paix, à l’abri de ce qui pourrait être les pires catastrophes mais aussi de dangers de moindre intensité, comme le terrorisme, la piraterie et autres risques.

J’évoque ces problèmes parce qu’il me semble qu’une certaine vision occidentaliste (Europe + États-Unis / Chine + Russie, Brésil, Inde…) ne correspond plus à la réalité. Ce sont d’ailleurs les Américains eux-mêmes qui le disent. C’est en effet le discours qui est tenu depuis le basculement, le fameux « pivot » de la flotte américaine vers le Pacifique (qui, à mon avis, n’a fait que commencer). La France et l’Europe devront de plus en plus prendre soin d’elles-mêmes, assurer leurs intérêts directs et ne pas se laisser entraîner vers des conflits qui ne les concernent peut-être pas directement mais qui sont possibles à l’horizon.

On a évoqué la mer de Chine. Il faut comprendre aussi que la Chine, qui exporte pour 2000 milliards d’euros par an, veuille assurer la sécurité de son trafic maritime. Je ne justifie pas du tout la poldérisation des récifs disputés de la mer de Chine mais cette pulsion répond à une logique.

De même la Russie pense à la voie arctique qui va se libérer dans l’avenir et la relier à l’Asie qui est le principal pôle de développement du monde. Elle pense aussi à l’islamisme. Le risque terroriste, dont elle a souffert, est pour elle une préoccupation très importante. D’où l’importance de la Mer Noire en même temps que de la Mer Blanche, avec la flotte du Nord à Mourmansk et Severomorsk et la flotte du Pacifique à Vladivostok. Tout cela correspond aussi à des intérêts nationaux dont nous devons comprendre la logique en n’ayant pas de l’avenir une vision héritée du passé. Les choses peuvent être un peu plus compliquées.

Pour le reste, je crois qu’il est important que la Marine nationale reste une marine complète – ce qu’elle est encore en dépit de toutes les tensions que vous n’avez pas dites sur ses moyens, ses équipages etc. – faisant en sorte que la France joue pleinement son rôle de grande puissance maritime, ce qui est vrai en termes militaires mais aussi en d’autres domaines.

Monsieur le directeur des Affaires juridiques du Quai d’Orsay et M. Jarmache avant lui nous ont dit dans quel univers nous nous mouvions aujourd’hui.

Vous avez dit, M. Jarmache, que l’écologie tendait à interdire. C’est parfaitement vrai. C’est la leçon du philosophe Hans Jonas dont le « principe responsabilité » est à l’origine du principe de précaution. Ne pas explorer, ne pas exploiter, même si c’est rentable… Mais est-ce rentable ? On n’a pas véritablement tiré l’affaire au clair.

Nous avons d’autres points faibles, telle la construction navale. Qu’en est-il de l’avenir des chantiers de Saint-Nazaire ? L’acquisition par Fincantieri maintient-elle quand même un droit de contrôle national ?

Vous avez perlé de l’Europe, Monsieur le directeur. Je me souviens que c’est à la demande de M. Monti qu’Alstom a été obligé de céder les chantiers navals de Saint-Nazaire à un Norvégien qui les a revendus à un Sud-coréen (STX Offshore and Shipbuilding) qui les revend aujourd’hui à un Italien (Ficantieri) ! De la même manière, si la pêche française ne se développe plus guère, et contribue de moins en moins à notre approvisionnement en produits de la mer dont nos concitoyens sont friands, cela tient aussi aux quotas de pêche imposés par l’Europe. L’Europe limite évidemment nos marges de manœuvre, vous l’avez justement rappelé.

C’est dans cet univers un peu mouvant que je voudrais rappeler quand même que la France, grande puissance maritime, a des intérêts à défendre.

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Le cahier imprimé du colloque "Les enjeux maritimes du monde et de la France" est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

Fondation Res Publica I Samedi 27 Mai 2017 I | Lu 1683 fois


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