Réconcilier le peuple et les élites autour de la nation


Intervention d'Alexandre Devecchio, journaliste au Figaro, animateur du FigaroVox, auteur de Recomposition (Éditions du Cerf, 2019), lors du colloque "Quelle recomposition du paysage politique pour la France ?" du mardi 3 décembre 2019.


Je prendrai peut-être le problème autrement dans la mesure où je crois qu’on ne peut pas isoler la France du reste du monde. Ce que l’on constate en France, on le constate partout. C’est pourquoi mon livre s’intitule Recomposition, le nouveau monde populiste [1]. Je crois que nous sommes face à un phénomène global.

Trente ans exactement après la chute du Mur de Berlin (9 novembre 1989), nous sommes à l’heure des conséquences, non de la chute du Mur, qui était un événement heureux, mais du modèle qui a été choisi par les élites à cette période-là. En 1992, dans La fin de l’histoire et le dernier des hommes [2], Francis Fukuyama explique que la politique va disparaître, que la nation va disparaître et que la technocratie et le marché vont gouverner seuls un monde pacifié dans le vivre-ensemble planétaire. Trente ans plus tard, nous constatons que le scénario ne s’est pas réalisé comme prévu.

On avait promis plus de prospérité, notamment en Europe. Maastricht a été le laboratoire de ce nouveau monde globalisé dont ce traité devait être la quintessence. On nous avait promis au moment de Maastricht une prospérité économique, un multiculturalisme heureux. Il s’est passé exactement le contraire. Nous assistons à une paupérisation des classes moyennes et populaires. Aux États-Unis, l’espérance de vie des ouvriers blancs diminue. Les niveaux de vie ont stagné globalement. L’ouverture des frontières et le « mélange » des populations n’ont pas débouché sur plus d’ouverture mais au contraire sur des tensions communautaires. Il faut ajouter à la fracture sociale une fracture culturelle. Enfin, nous nous trouvons face à une crise de la démocratie avec un pouvoir qui, devenant supranational, s’est éloigné des citoyens. Et demain, dans ce modèle fondé en grande partie sur le libre-échange, nous pourrions affronter une crise écologique.

Donc, au bout de trente ans, les classes moyennes qui devaient être les grandes bénéficiaires de ce modèle et qui en font le bilan, se rendent compte que non seulement elles n’en ont pas bénéficié mais qu’elles en ont été les grandes perdantes. D’où un mouvement global de révolte des classes populaires et moyennes dans toutes les démocraties occidentales. On l’a vu en France avec les Gilets jaunes ; on l’a vu en Grande-Bretagne avec le Brexit ; aux États-Unis avec l’élection de Donald Trump ; on l’a vu en Italie avec la percée de Salvini ; on le voit même en Allemagne avec l’AfD.

Cela peut prendre différentes formes mais le même scénario se répète à chaque fois : les classes populaires et moyennes tentent d’imposer une nouvelle donne politique, souvent à travers des mouvements dits « populistes ». Jean-Pierre Chevènement a raison, le terme « populiste » est problématique puisqu’il a été forgé par le courant qui se revendique « progressiste » pour dénigrer l’adversaire et diaboliser le peuple. Mais, dans un souci de simplicité et dans la mesure où ceux qui en étaient victimes ont su retourner l’injure et lui donner un sens noble, j’ai fait le choix de l’utiliser dans mon livre.

J’ai essayé de proposer une définition idéologique de ce phénomène « populiste ». Souvent, quand on parle de populisme, la première objection entendue chez les élites est que l’on ne peut pas parler au nom du peuple parce qu’en réalité le peuple n’existe pas, il n’y a que des individus. Il faudra quand même leur rappeler la définition de la démocratie : le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple. La Révolution française, qui a débouché sur l’avènement de la République et de la démocratie, s’est faite au nom du peuple. Souvenons-nous de la célèbre harangue de Mirabeau le 23 juin 1789 qui marque l’émergence de la souveraineté populaire : « Nous sommes ici par la volonté du peuple et nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes ! » « La souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum. Aucune section du peuple ni aucun individu ne peut s’en attribuer l’exercice. », proclame la Constitution française. Difficile d’expliquer que le peuple n’existe pas !

Je propose trois définitions du peuple :

Les populistes entendent d’abord restaurer la souveraineté du demos, confisquée, selon eux, par une démocratie de moins en moins représentative, mais aussi par les forces du marché et par différentes instances supranationales non élues qui entendent dicter au peuple la marche à suivre : les commissaires de l’Union européenne, les juges de la CEDH, ceux de la Cour suprême américaine, les experts de l’ONU ou encore certaines ONG. Un phénomène d’effacement du peuple du processus démocratique que le constitutionnaliste Maurice Duverger nommait « la démocratie sans le peuple ». Les populistes entendent ainsi revenir à la promesse originelle de la démocratie : donner le pouvoir au peuple demos.

Sur fond de crise migratoire, de faillite des modèles d’intégration et de basculement démographique, les populistes entendent protéger l’homogénéité du peuple ethnos. Cela leur vaut souvent l’accusation de racisme, de xénophobie, ou encore d’ethno-nationalisme. En réalité, l’ambition des populistes n’est pas de préserver la pureté ethnique du peuple, mais son mode de vie, son modèle social (qu’ils entendent réserver aux seuls nationaux : préférence nationale, etc.) et bien sûr sa culture face à un multiculturalisme conflictuel et un islamisme conquérant. C’est ce que Dominique Reynié appelle le « populisme patrimonial » dont le but est de défendre le patrimoine matériel des peuples, leur niveau de vie, mais aussi leur patrimoine immatériel, c’est-à-dire leur héritage culturel, leur droit à une forme de continuité historique. Ils s’adressent ainsi aussi bien aux nationaux appartenant au groupe ethnoculturel majoritaire (Français de souche dans le cas du FN, petits blancs américains dans celui de Donald Trump) qu’aux citoyens de toutes origines dans la mesure où ces derniers sont assimilés.

Enfin les populistes s’adressent aussi au peuple en tant que plebs puisqu’ils prétendent défendre en priorité les grands perdants de la mondialisation que sont les classes moyennes et populaires en voie de déchéance sociale et culturelle. Le milliardaire Donald Trump en a fait le cœur de son électorat de même que Marine Le Pen. Elles sont également à l’origine du Brexit ou du mouvement des Gilets jaunes.

L’opposition entre le peuple, paré de toutes les vertus, et les élites, présentées comme coupées de la réalité et arc-boutées sur leurs privilèges, peut paraître binaire et dangereuse. Les populistes sont souvent accusés de diviser la société et d’être les instigateurs d’une nouvelle lutte des classes. Cependant, force est de constater que les fractures dénoncées par ces derniers existent et que le modèle d’ouverture défendu par la classe dirigeante a favorisé les élites tandis que la grande masse des oubliés voyait son niveau de vie stagner ou baisser et son environnement bouleversé par les nouveaux venus. Les classes populaires et moyennes occidentales souffrent d’une triple dépossession – économique, culturelle et démocratique – mais n’entendent pas disparaître. Le vote populiste n’est rien d’autre que leur cri de révolte.

Nous sommes vraiment dans une période de recomposition. Comme le souligne Gaël Brustier, l’ère de la domination néolibérale est en passe de s’achever. La droite et la gauche sont en crise au point d’oublier ce qui les distingue, tandis que les « populismes » semblent en pointe dans le « combat culturel » sans pour autant parvenir à imposer leur « hégémonie ». Au sens gramscien, nous nous situons dans un « interrègne » entre deux « hégémonies » : « un monde se meurt et un autre tarde à naître ». Sera-t-il populiste ou le populisme ne sera-t-il qu’une étape transitoire contribuant avant tout au dégagisme des anciennes structures ? Une chose paraît certaine, l’ordre global, tel qu’on l’a connu, est à terme condamné.

Contrairement à ce qu’avait théorisé Francis Fukuyama après la chute du bloc soviétique, l’Histoire n’est pas finie : la « mondialisation heureuse », régie par la technocratie et le marché, est désormais une idée du passé.

J’en arrive maintenant à la situation particulière de la France.

En France, on ne voit pas de solution. Il n’y a pas, a priori, de mouvement qui puisse remettre en cause le statu quo. Cela tient à plusieurs choses.

La France se distingue généralement par une politique contracyclique. C’est une spécificité de notre pays. C’est au moment où débute la révolution néolibérale, au moment où Margareth Thatcher et Ronald Reagan arrivent au pouvoir, que François Mitterrand est élu. Il ne prendra finalement le tournant de la rigueur qu’en 1983, s’alignant plus lentement, freiné par sa majorité socialiste (et par la présence d’un Jean-Pierre Chevènement dans ses rangs). Entrés plus tardivement dans ce cycle, il est peut-être normal que nous en sortions plus tard. Les premiers pays qui sont en train d’en sortir, paradoxalement, sont la Grande-Bretagne et les États-Unis.

La deuxième spécificité de la France est la présence du Rassemblement National qui brouille le jeu politique. Pourtant deux blocs s’opposent : une France du Oui et une France du Non. La France du Oui, qui a plutôt élu Emmanuel Macron, est structurellement minoritaire (25 %). La France du Non, qui se réfugie dans l’abstention ou se retrouve chez Marine Le Pen, est potentiellement majoritaire. Cette « France périphérique » pèse environ 60 % selon Christophe Guilluy, mais elle est divisée et refuse de se rassembler derrière Marine Le Pen. Je ne qualifierai pas cette dernière d’extrémiste de droite, ni même de réactionnaire. Il lui arrive d’avoir des intuitions justes, des intuitions populistes. Mais elle s’inscrit dans une généalogie d’extrême-droite qui dissuade beaucoup de gens de rejoindre un parti qui a cette histoire-là, on peut les comprendre. De plus elle a affiché des limites personnelles durant l’entre-deux-tours de la présidentielle notamment, illustrant le fait que son parti souffre de l’absence d’élites en son sein. Or même si les élites dirigeantes de ces dernières années nous ont conduits dans le mur, on a besoin d’élites pour gouverner. Tout cela fait que, a priori, Marine Le Pen est structurellement inéligible, ce qui crée une impasse et un affrontement stérile bloc contre bloc qui risque de dégénérer en lutte des classes. Je crois d’ailleurs que le mouvement des Gilets jaunes a émergé en France parce que le Rassemblement National ne représentait pas un espoir politique. Quand il n’y a personne pour capter la révolte du peuple, le peuple se révolte dans la rue et parfois de manière excessive.

Je souhaite que nous sortions de cette impasse politique. Si nous ne sommes pas encore dans le scénario de l’archipélisation (le sous-titre du livre de Jérôme Fourquet précise « Portrait d’une France à naître »), pour éviter d’en arriver là il nous faudra revenir à un certain nombre de fondamentaux de la République, de la nation (je trouve ce terme plus clair).

Il faut revenir à la nation parce que les classes populaires demandent des protections que seule la nation peut leur donner dans le cadre de ses frontières, frontières économiques ou protections contre une immigration mal contrôlée.

La nation est aussi le cadre indépassable de la démocratie. On voit bien que l’Europe est de plus en plus post-démocratique. La démocratie libérale est, en effet, fondée sur un subtil équilibre entre volonté générale et libertés individuelles. Mais depuis quatre décennies, cet équilibre tend à se rompre au profit d’un individualisme radical et d’un « minoritarisme ». L’explosion du cadre national, sous les coups conjugués de la disparition des frontières, de l’interdépendance des marchés et de la multiplication d’autorités supranationales non élues, accentue cette dérive. Au point que nos démocraties libérales ont évolué, non vers des régimes autoritaires ou illibéraux, mais tout au contraire vers des systèmes libéraux mais de moins en moins démocratiques. Nous vivons dans un système qui garantit les libertés individuelles et l’État de droit mais dans lequel beaucoup de citoyens ont de plus en plus le sentiment que leur voix ne compte plus. À cause des institutions financières et du rôle de l’argent, mais aussi des institutions technocratiques et juridiques, dont l’Union européenne est la plus emblématique.

Il faut donc quelqu’un qui s’empare de ces thématiques, un homme d’État, un leader souverainiste, plutôt conservateur sans être réactionnaire, car l’idée de protection sous-entend la conservation des modes de vie, des choses qui nous sont chères. Le problème c’est qu’aujourd’hui ce leader on ne le voit pas !

Nous avons donc un problème d’incarnation.

La première solution serait un leader gaullo-bonapartiste. C’est arrivé plusieurs fois dans notre histoire, il ne faut pas désespérer. D’ailleurs je crois qu’au fond le gaullo-bonapartisme n’est rien d’autre qu’un nationalisme populiste haut de gamme.

La deuxième solution, la solution la plus raisonnable pour que la situation ne dégénère pas en lutte des classes et en archipélisation de la société serait tout simplement une réconciliation entre le peuple et les élites. C’est sur cette proposition que mon livre se conclut. D’ailleurs Recomposition s’adresse davantage aux « élites » qu’au peuple. Je viens d’un milieu plutôt populaire, mon travail au Figaro m’amène à côtoyer un certain nombre de personnes, je navigue donc un peu entre les deux mondes. Et j’ai écrit ce livre justement pour convaincre le monde « d’en haut » qu’à cet affrontement bloc contre bloc, même si Emmanuel Macron était réélu, il n’y aurait que des perdants. C’est une solution à court terme. On voit bien ce qui risque de se passer : une victoire – très courte cette fois-ci – d’Emmanuel Macron face à Marine Le Pen et un ressentiment profond dans la population rendraient la situation ingouvernable. On voit à quel point il est difficile de gouverner aujourd’hui. Que serait-ce en cas d’élection extrêmement serrée ?

J’ai voulu aussi convaincre ces élites que l’archipélisation toucherait tout le monde. Elles pensent à tort qu’elles ont les moyens de la frontière invisible (elles sont mobiles, elles voyagent) et se croient protégées dans les grandes métropoles d’où les classes populaires sont refoulées pour cause de prix du mètre carré inabordable. Mais quand le chaos s’installe, il frappe tout le monde. On l’a vu tristement le 13 novembre 2015 où il a frappé au cœur de Paris. D’une certaine manière on l’a vu avec les Gilets jaunes, quand cette France que certains ne voulaient pas voir est apparue, parfois dans toute sa crudité, venant manifester sous les fenêtres de Français plutôt privilégiés. Il est absurde de croire que 20 à 25 % de la population serait épargnée par le chaos. J’ai voulu les en convaincre.

J’ai voulu aussi les convaincre que si par démocratie on entend la démocratie libérale (à laquelle je suis plutôt attaché), les institutions, les libertés fondamentales, l’État de droit, les contre-pouvoirs, toutes choses sur lesquelles il n’est pas question de revenir, la démocratie c’est aussi la souveraineté populaire. Il est impératif de retrouver un équilibre entre les deux. Ce n’est pas un hasard si le RIC (référendum d’initiative citoyenne) est venu comme une des premières revendications des Gilets jaunes.

Il est illusoire de croire qu’une démocratie peut fonctionner sans élite pour la représenter et la guider. Mais il est encore plus déraisonnable de penser qu’une démocratie pourrait fonctionner sans le peuple ou, pour reprendre la célèbre formule de Bertolt Brecht, qu’on pourrait le dissoudre lorsqu’il vote « contre ». « Le peuple est à ma connaissance le dépositaire le plus sûr des pouvoirs ultimes de la société », écrivait Thomas Jefferson, l’un des pères fondateurs de la démocratie américaine. Il va falloir écouter ce peuple. Emmanuel Macron semble parfois infléchir son logiciel, il a parlé d’immigration, je crois qu’il ne l’a pas fait simplement par stratégie électorale mais parce qu’il pense que cette question est désormais incontournable. Sur la question européenne, il a dit récemment que les 3 % étaient quelque chose d’absurde. Même si je suis assez sceptique, il faut poursuivre dans cette direction. L’obstination dans l’affrontement populisme/élitisme ne ferait que des perdants. C’est pourquoi, la raison commande de réconcilier le peuple et les élites, les populismes et leurs adversaires en conciliant les aspirations nationales des premiers avec les aspirations transnationales des seconds. David Goodhart a raison lorsqu’il affirme que le plus grand défi pour la prochaine génération est la création d’une nouvelle règle du jeu politique entre « Anywheres » (« ceux de n’importe où ») et « Somewheres » (« ceux de quelque part »). Il faut prendre en compte de manière plus équitable les intérêts et les valeurs des « Somewheres » sans écraser le libéralisme des « Anywheres ».

Jean-Pierre Chevènement

Merci Alexandre Devecchio, pour cet exposé décapant et même provocant. Je vous souhaite beaucoup de courage dans l’entreprise qui consiste à convaincre les élites que vous côtoyez.

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[1] Recomposition, le nouveau monde populiste, Alexandre Devecchio, éd. du Cerf, septembre 2019.
[2] La fin de l’histoire et le dernier des hommes (The End of History and the Last Man), Francis Fukuyama 1992. Nouvelle édition précédée d’un entretien avec Hubert Védrine, éd. Flammarion, Champs essais-Philosophie, mars 2018.

Le cahier imprimé du colloque "Quelle recomposition du paysage politique pour la France ?" est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

Fondation Res Publica I Vendredi 13 Mars 2020 I | Lu 1177 fois


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