Quelle recomposition politique ?


Intervention de Jean-Yves Autexier, ancien parlementaire, membre du Conseil d’administration de la Fondation Res Publica, lors du colloque "Quelle recomposition du paysage politique pour la France ?" du mardi 3 décembre 2019.


Le tableau de la France archipélisée que présente Jérôme Fourquet est à l’évidence la toile de fond de l’éclatement du champ partisan et du choc de 2017, qui a vu les deux partis de gouvernement éliminés dès le premier tour.

Ce fut un choc politique comme il ne s’en produit pas beaucoup. Il ne faut pas en oublier la portée. À vrai dire, depuis trente ans, on peut lire à l’envers les grandes séquences politiques. L’histoire électorale depuis 1981 est celle des espoirs déçus, sanctionnés par une avalanche d’échecs :

Échec de Valéry Giscard d’Estaing, le président modernisateur sanctionné après son premier mandat ; échec de la gauche en 1986, l’espoir de « changer la vie » s’étant métamorphosé en pari pascalien européiste ; échec de la parenthèse Chirac, en 1988, le libéralisme débridé d’alors ayant déçu plus encore. La législature 1988 – 1993, marquée par le référendum de Maastricht se termine aussi par un échec électoral, de même que la législature Jospin en 2002. Si François Mitterrand et Jacques Chirac échappent à la malédiction du second mandat, c’est grâce à l’habileté politique du premier à exploiter les fautes de l’adversaire, et grâce à la dissolution manquée du second. La victoire par l’échec. Quant à Nicolas Sarkozy puis François Hollande, ils ne passent pas l’étape du premier quinquennat.

Le message du corps électoral est certes toujours complexe, mais on peut discerner sans peine le fil directeur : la gauche et la droite, une fois au pouvoir, manquent à leur promesse ; leur succès n’est possible que grâce à la défaite de l’adversaire. Le discrédit de la part de l’électorat est donc symétrique. Trente ans accumulés aboutissent au choc de 2017. Pourquoi ont-elles manqué à leurs promesses ? Où s’ancrent les origines de ce double discrédit ?

Il suffit de rapprocher le calendrier électoral des événements qui l’englobent : 1981 est marqué par la victoire de la gauche, en France mais aussi par l’élection de Ronald Reagan, et Margaret Thatcher est au 10 Downing street depuis 1979. L’union de la gauche française entre en collision frontale avec l’élan néo-libéral mondial. Toute l’Europe est saisie de la frénésie libérale qui aboutit en 1986 à l’Acte unique. La gauche dès lors renonce devant l’obstacle, tente de déguiser son recul par une surenchère européenne ; son électorat la sanctionne.

Le retour au pouvoir qui doit tout au talent politique de François Mitterrand se heurte deux ans plus tard à la même contradiction entre projet social et projet européen. Avec le traité de Maastricht, la gauche ne se confronte plus seulement à la vague libérale mondiale mais à une Europe chausse-pied de la mondialisation. Et quand il lui faut choisir, elle choisit la construction européenne (1986 : l’Acte unique ; 1991 : Maastricht ; 2005 : campagne pour le Oui au référendum). Elle perd du coup ses électeurs. Les couches populaires l’abandonnent. Il est symptomatique par exemple que l’essor de Le Pen date de l’élection partielle de Dreux en 1983 : c’est-à-dire au moment où la gauche qui voulait changer la vie énonce qu’elle ne le peut pas et ouvre la parenthèse libérale. Dès lors, les couches populaires privées d’horizon de transformation sociale vont glisser progressivement vers une attitude protestataire et suivre de mauvais bergers.

Si la gauche est discréditée en raison de sa priorité européiste, la droite l’est en raison de sa priorité néo-libérale. Et les deux sont sanctionnées pour avoir fait en réalité les mêmes choix, depuis les estrades partagées pour Maastricht, aux campagnes communes pour le Oui en 2005 jusqu’au traité de Lisbonne, adopté du fait d’un accord explicite PS–LR. La gauche et la droite sont devenues interchangeables.

De ce double discrédit a pu surgir le phénomène Emmanuel Macron. Les soutiens médiatiques n’ont pas été les seuls à expliquer son succès. Il s’est construit d’abord sur le rejet du système essuie-glace, une gauche oubliant le peuple succédant à une droite oubliant la nation, et réciproquement.

Les recompositions à venir ne peuvent s’appréhender sans tenir compte de ces mouvements de fond, à l’œuvre depuis trente ans. Car Emmanuel Macron, élu sur un élan libéral et européen, se trouve, comme ses prédécesseurs, confronté au mur du libéralisme mondialisé et de l’Allemagne. Il se heurte d’abord à une recomposition du capitalisme, étudiée lors du précédent colloque de la Fondation Res Publica, et sur lequel je ne m’étends donc pas sinon pour souligner qu’elle revalorise les États contre le libre-échangisme. Le président se retrouve également face à une Allemagne qui se refuse énergiquement au « saut fédéral ». Le dessein libéral et européen d’Emmanuel Macron semble à contre-courant, face à Trump, face au Brexit, comme face à Merkel.

Attardons-nous un instant sur l’Allemagne : il n’a fallu que quelques heures à la Chancelière pour exprimer son désaccord sur l’OTAN et sa « mort cérébrale ». Budget européen, relance économique, politique de défense, présidence de la Commission : l’opposition est à bas bruit mais frontale avec Merkel. Ce n’est d’ailleurs pas vraiment un enjeu politicien outre-Rhin. Ce sont les vues allemandes qui transcendent les partis politiques allemands, lesquels nouent des coalitions gauche-droite ou les défont avec une aisance qui nous étonne. À Berlin, on se marie sans passion ; on divorce sans peine. Songeons qu’au cours des cinquante dernières années, l’Allemagne a connu trente ans de coalitions : les socialistes avec les libéraux, puis avec les Verts, la droite avec les socialistes… Difficile à comprendre pour les Français. Il s’agit de « faire correctement » pour l’Allemagne. Richtig machen. L’Allemagne nous semble apolitique, les passions politiques y sont de basse intensité à la différence de la France ou de la Grande-Bretagne. Si l’opposition avec les vues allemandes est discrète avec Angela Merkel, on peut penser qu’elle sera plus bruyante avec sa successrice désignée, Annegret Kramp Karrenbauer, auteur justement du mémoire « Europa richtig machen » (Faire l’Europe correctement) : opposition au salaire minimum européen, à la PAC, abandon du siège de Strasbourg pour le Parlement européen, abandon par la France de son siège au Conseil de sécurité (en contradiction avec le traité d’Aix la Chapelle signé 50 jours plus tôt) ; et ici, le ministre socialiste des finances Olaf Scholz vient de faire savoir qu’il est du même avis que la cheffe de file de la droite allemande. Bref, Emmanuel Macron a multiplié les offres, notamment dans son discours de La Sorbonne, et n’a rien reçu en retour : pas de relance contracyclique, pas de transferts financiers, pas de budget communautaire accru, pas de réciprocité non plus : l’Alsace est une « collectivité européenne », pas la Sarre ni le Bade-Wurtemberg. C’est face à cette Allemagne qu’Emmanuel Macron se retrouve, pas à celle de Rovan, Grosser ou Delors.

Impasse allemande, néo-libéralisme mondial en crise : les chemins du début du quinquennat sont bouchés. Résultat : face aux dégâts causés par la mondialisation, les marges de manœuvre ne se dégagent pas et la France gronde. Mouvements sociaux, gilets jaunes, hôpitaux, services des urgences, cheminots, étudiants, malaise des maires, difficultés industrielles, (Alstom, Whirlpool), services publics à bout de souffle, grève du 5 décembre… Certes cette grave crise sociale ne dégénère pas en crise politique. Car les institutions protègent l’exécutif durant cinq ans. Cette stabilité malgré les crises étonne d’ailleurs nos voisins britanniques, italiens, espagnols qui, eux, enchaînent les élections. Mais cette stabilité des institutions ne doit pas masquer la situation du pays. D’une certaine manière, le duel programmé Macron – Le Pen est une solution de facilité, qui peut inviter certains dans la majorité actuelle à la paresse : l’assurance-survie est fournie par la présence de Le Pen au second tour. Prenons garde toutefois : l’écart s’amenuise et les vrais problèmes demeurent. La programmation automatique de ce duel ne rendrait pas service à la France parce qu’il ne permettrait pas de répondre aux défis qu’elle doit relever.

D’un côté la perspective d’un bloc populaire protestataire, agrégeant autour de Le Pen l’électorat ouvrier, employé et rural en colère contre les élites. Outre qu’on peut s’interroger sur la nature du capitaine – car les courants politiques ont une histoire et le Rassemblement national n’y échappe pas – croit-on pouvoir fonder un bloc de gouvernement sans élite ? Le Front populaire, le CNR, le gaullisme unissaient de vastes couches populaires aux élites. En 1936, le Conseiller d’État et le patron de la CGT font le Front ; en 1943, Georges Bidault, Jacques Debû-Bridel et Jean Moulin sont liés au PCF, à la SFIO, à la CGT, à la CFTC ; en 1958, les élites gaullistes ont noué alliance avec une large base populaire. C’est la clé de la modernisation réussie du pays. Un bloc populaire protestataire ne peut pas réussir et cumule les risques.

L’autre perspective tient à un bloc élitaire autour d’Emmanuel Macron, regroupant les gagnants de la mondialisation, les électorats de centre-droit et de centre-gauche, et ceux qui simplement repoussent l’hypothèse Le Pen. Pour paraphraser la formule de Gambetta, c’est une formation de « concentration libérale ». Mais cette stratégie est très périlleuse ; elle ranime un conflit classe contre classe qui ne permettra pas à la France de relever ses défis. Et à force de heurter les couches populaires, elle risque de les précipiter vers le pire.

On le voit bien, l’issue serait un bloc républicain, alliant une majorité des couches populaires à des élites soucieuses de justice sociale. C’est toujours ainsi que la France s’est redressée. On ne fait rien bien longtemps contre les couches populaires ; on ne fait rien sans elles. L’objectif d’un bloc républicain serait de ramener le Rassemblement national au-dessous de la barre du tiers des électeurs. Le moyen serait de répondre aux attentes des ouvriers, des employés, des ruraux. Cette reconquête des couches populaires exige une remise en cause de l’équation en vigueur depuis trente ans, que je résumerai en paraphrasant la sentence de Martin Luther King [1] : « la gauche aime bien le peuple, mais elle place la construction européenne au-dessus des attentes populaires ; la droite aime bien la nation, mais elle place l’Union européenne au-dessus de la nation ».

Toute recomposition implique de regagner la confiance des couches populaires : rappelons que 47 % des ouvriers et 32 % des employés votent Le Pen [2]. Et pour le faire, il ne s’agit pas d’insulter « les déplorables », de dénigrer les « clopes-diesel », il s’agit de répondre à des demandes qui se confondent avec l’intérêt général : revalorisation du travail, réindustrialisation, lutte contre les déserts ruraux et les déserts médicaux, réhabilitation des services publics en ruine, immigration régulée, sécurité mieux garantie, laïcité bien comprise…

Emmanuel Macron est-il en mesure de le faire et d’élargir son assise politique, aujourd’hui stable à 30 % ? Peut-il passer d’un bloc élitaire à un bloc républicain ? Peut-il réunir sur une base plus large que le repoussoir anti-Le Pen ? C’est poser la question de ses priorités : investissement ou règle des 3 %, pouvoir d’achat ou rigueur budgétaire, services publics ou privatisations, sans parler des questions qui appellent une réconciliation des Français : immigration, laïcité, place de l’islam.

La gauche est-elle en mesure de forcer le destin, de bâtir un bloc républicain bien au-delà des couches urbaines favorisées ? Cela appellerait de sa part un aggiornamento salutaire, une capacité à se défaire de la tunique de Nessus du quinquennat Hollande. En est-elle capable ? Peut-elle se ressaisir autour ce que Íñigo Errejón nomme « une idée de patrie radicalement démocratique et progressiste » [3] ? L’exigence écologique, le changement climatique s’imposent à son agenda mais ne suffisent pas à arracher le vote populaire à Le Pen ; dévoyée en idéologie, l’exigence écologiste serait une piste ambiguë. Et bien-entendu plutôt qu’une addition de logos : PS, PRG, Verts, LFI… c’est le « pourquoi faire » qui sera convaincant.

La droite LR qui a vu ses soutiens se disperser entre La République en Marche et le Rassemblement national peut-elle reprendre l’initiative autour d’un candidat mobilisateur, capable de retrouver ses brebis égarées et de pousser au-delà ?

Du paysage actuel peut-il surgir un homme ou une femme en mesure de changer la donne comme le fit Emmanuel Macron en 2017 ?

Dans le très beau roman de Jonathan Coe Le cœur de l’Angleterre, roman métaphore de nos sociétés en crise, c’est le personnage de Sophie, universitaire, urbaine et plutôt bobo qui va se réconcilier avec son ex, Ian, un employé petit-blanc dont la promotion a été brisée par le système de quota ethnique. C’est elle qui fait le premier pas. C’est elle qui va tirer sa sonnette pour se réconcilier. C’est une autre métaphore.

Plutôt qu’à des scénarios, c’est à cela qu’à mes yeux il faut songer. Reconquérir la confiance des milieux populaires exige de nous, des élites, de faire le premier pas. Jérôme Fourquet nous a dit leur désarroi devant la perte des repères et le morcellement d’un pays qui risque de revenir, comme le disait Mirabeau, à un « agrégat inconstitué de peuples désunis ». Il faut parler le langage de la citoyenneté au-delà des différences.

À Alexandre Devecchio, qui insiste sur le devoir des élites face aux populismes pour sauver la démocratie, et à David Djaïz, qui entend réhabiliter la nation démocratique face à une globalisation sans règle, de nous dire à présent comment ils conçoivent les temps qui vont venir.

Jean-Pierre Chevènement

Merci, Jean-Yves Autexier, pour cet exposé riche de suggestions, qui seront suivies ou non.

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[1] Martin Luther King : « Je n’aime pas les modérés car ils aiment la justice. Mais ils placent l’ordre au-dessus de la justice », 1963.
[2] IFOP, étude sortie des urnes, élections européennes 2019.
[3] Íñigo Errejón, Entretien, Le Vent se lève, août 2017.

Le cahier imprimé du colloque "Quelle recomposition du paysage politique pour la France ?" est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

Fondation Res Publica I Vendredi 13 Mars 2020 I | Lu 770 fois


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