Quelle école pour mieux intégrer ?


Intervention d'Amine el Khatmi, président du Printemps républicain, auteur, notamment, de Combats pour la France : moi, Amine El Khatmi, Français, musulman et laïc (Fayard, 2019), lors du séminaire "Enseigner la République" du mercredi 20 janvier 2021


Merci, Monsieur le ministre, pour votre invitation. Je suis très honoré et très heureux d’y répondre.

La question qui m’a été posée est celle de l’intégration par l’école. Comment l’école joue-t-elle son rôle dans l’intégration ? La réponse est dans la question car l’intégration, selon moi, passe d’abord et essentiellement par l’école qui, si l’on s’y prend bien, peut régler en cascade un certain nombre de sujets que je vais essayer de résumer rapidement.

Je ne suis pas enseignant comme Iannis Roder mais mon expérience est double. C’est d’abord l’expérience d’un enfant qui a grandi dans un « quartier prioritaire de la politique de la ville » (QPPV), la Reine Jeanne, à Avignon. Et, deuxième expérience, je suis devenu l’élu de ce quartier où j’ai grandi. Adjoint au maire à partir de 2014, j’avais en charge les quartiers Nord d’Avignon. Il faut imaginer une succession de barres d’immeubles qui ne témoignent pas du souci esthétique des architectes qui les ont conçues. Dans ces quartiers se concentrent les difficultés : la pauvreté, la délinquance et, ces dernières années, la prolifération des armes, le communautarisme. C’est dire que les enfants de ces quartiers partent avec beaucoup moins de chances qu’ailleurs.

Le taux de pauvreté, selon la définition qu’en donne l’INSEE est de 14 % au niveau national et de 37 % dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPPV), c'est-à-dire qu’une famille sur trois y vit avec moins de 1000 euros par mois. En région Occitanie, les QPPV concentrent 48 % de taux moyen de pauvreté, et le quartier Pissevin, à Nîmes, est à 68 % de taux de pauvreté ! On imagine sans peine les difficultés avec lesquelles un enfant qui naît dans ces quartiers-là part dans la vie.

À la pauvreté s’ajoute la délinquance. Une enquête du ministère de l’intérieur, « Cadre de vie et sécurité » [1] (CVS) mesure chaque année le sentiment d’insécurité des Français. Le sentiment d’insécurité, hors QPPV, est évalué à 10 %. Il est de 26 % en quartier prioritaire de politique de la ville. À la question : La délinquance est-elle un problème important pour vous ? Hors QPPV 9 % des personnes répondent par l’affirmative. Dans les QPPV c’est 25 %. Cela balaye un argument que j’entends parfois à gauche selon lequel parler de sécurité et d’ordre ferait le jeu de l’extrême-droite et du Rassemblement national. Ces gens n’ont jamais rencontré les habitants des quartiers populaires. Ils n’ont pas parlé avec les mères de famille, souvent seules, qui partent travailler la boule au ventre parce qu’elles ont peur que les aînés, restés à la maison, se prennent une balle perdue en bas de l’immeuble ou soient embobinés par les trafiquants de drogue et les voyous.

La première réponse passe par un retour massif de la République via sa promesse d’égalité des chances qui doit être plus qu’un slogan.

Je sais que Iannis Roder a travaillé sur la question des stages qui, pour les élèves de Troisième, constituent le premier contact avec le monde du travail. Le fils, la fille d’un avocat ou d’un médecin trouveront sans peine, grâce à l’entregent de leurs parents, un stage intéressant qui leur ouvrira des perspectives. L’élève qui habite un « quartier » et dont les parents n’ont pas le bon carnet d’adresses multiplie en vain les courriers et les appels téléphoniques. Et il finit dans le salon de coiffure du cousin ou dans le kebab du tonton. Il a déjà le sentiment qu’il ne part pas avec les mêmes chances.

J’ai proposé dans mon livre que la puissance publique investisse massivement cette question et que l’on demande à chaque préfet, à chaque sous-préfet, à chaque directeur d’opéra, de musée, à chaque association d’accueillir prioritairement des collégiens des QPPV. Les villes conventionnent des associations culturelles (à hauteur de de millions d’euros à Avignon, avec la direction du festival, la direction des musées, le Palais des Papes…). Ces conventions devraient imposer des quotas de stages réservés aux enfants des QPPV et des établissements des Réseaux d’éducation prioritaire (REP). Tous ne deviendront pas de futurs directeurs d’opéra ou de musée mais on leur offrira au moins une fois une chance de découvrir des univers qu’ils ignorent.

Souvent on aborde ces sujets, notamment celui de l’école dans les « quartiers », par la question des « moyens ». En France, dès qu’un problème est identifié, on réclame d’abord des moyens en oubliant parfois que si ces moyens sont mal utilisés, on n’obtiendra pas de résultats. La politique de la ville est une des illustrations de cet échec. Pendant des années on a mis des moyens considérables dans la politique de la ville mais ces moyens sont tellement mal utilisés, la gouvernance locale de la politique de la ville est une telle hérésie qu’on n’obtient pas de résultats tangibles quels que soient les moyens mis en place.

Lorsque j’ai eu la responsabilité, comme adjoint au maire, des écoles des quartiers Nord (trois écoles maternelles, trois écoles primaires et un collège), ces établissements étaient tous en réseau d’éducation prioritaire + (REP+). L’Éducation nationale et la ville avaient donc mis des moyens. Nous, élus, accompagnions le classement en REP : construction de classes, rénovation, etc. Mais on n’a jamais eu le débat sur le sujet essentiel que nulle rénovation, nul doublement de classe ne peut régler. C’est la question de l’entre-soi.

Quand j’étais gamin, dans mon école il n’y avait que des Arabes et des Noirs. Dans les écoles dont j’avais la charge il y a encore trois ans il n’y avait que des Arabes et des Noirs. On sortait de l’école, on allait dans le quartier, on retrouvait les mêmes, des Arabes et des Noirs. Et au centre social, à l’aide aux devoirs, des Arabes et des Noirs… Petit à petit, les commerces du quartier étaient rachetés par les gens de la « communauté ». Lorsque les gens vivent dans cet entre-soi où l’on partage les mêmes origines, les mêmes cultures, la même religion, il est vain de philosopher, sur les plateaux de télévision ou à l’Assemblée nationale, sur le repli communautariste.

C’est la République qui les a organisés. Que l’école ait des murs moisis ou des murs rénovés et fraîchement repeints ne change rien au cœur du problème qui est la culture de l’entre-soi.

Ce qui a changé ma vie, c’est que mes parents, cherchant le moyen de me sortir du « quartier », m’ont un jour inscrit au conservatoire de musique qui se trouve en face du Palais des Papes (jusque-là, mes copains et moi n’allions « en ville » - c'est-à-dire en centre-ville, intramuros - que pour dépenser au MacDo le billet de 50 francs qu’on nous avait donné, puis nous rentrions au quartier). Quand je suis arrivé au conservatoire, j’étais le seul Arabe. Cela avait un côté « Indien dans la ville ». J’ai découvert que la France ne se résumait pas à la Reine Jeanne et qu’il y avait autre chose. À la Reine Jeanne, nous avions une bibliothèque municipale, la bibliothèque Pierre Boulle, où nous empruntions des livres pour une ou deux semaines. Il n’y avait pas de livres à la maison. Invité chez mes nouveaux amis du conservatoire, je découvris qu’on pouvait garder des livres chez soi, dans de grandes bibliothèques, parce qu’on les avait achetés. Ce que je veux dire par cette anecdote, c’est qu’il faut absolument sortir les gamins des « quartiers ». Les habitants des beaux quartiers expliquent qu’avec un peu de « vivre ensemble » et en repeignant les façades les « quartiers » sont des endroits formidables où l’on vit bien. Ce n’est pas vrai. Tous les amis de ma génération qui ont pu quitter le quartier sont partis. Et la première chose qu’ils ont faite a été de retirer leurs enfants des écoles où ils avaient eux-mêmes été scolarisés. Ces musulmans les ont inscrits dans l’enseignement privé catholique car, me disent-ils, ils n’ont pas envie de faire vivre à leurs enfants ce qu’ils ont vécu dans leur enfance.

On ne va pas raser tous les « quartiers » du jour au lendemain mais les pouvoirs publics doivent comprendre qu’il faut absolument sortir les enfants des quartiers pour leur faire découvrir autre chose.

Je termine par deux anecdotes :

Quand j’ai été élu, l’adjointe à la culture, Catherine Bugeon, une femme formidable qui n’a jamais mis les pieds dans un quartier, était venue me fait part d’une idée géniale : « J’ai vu le patron de l’orchestre régional d’Avignon-Provence, il est d’accord pour aller jouer dans les « quartiers ». On va installer les violonistes sur un balcon, la harpe sur un autre… ». Elle était enflammée par son projet. « Ton truc, c’est une usine à gaz, lui dis-je, transporter 50 musiciens avec leurs instruments… Pourquoi les habitants des « quartiers » n’iraient-ils pas à l’Opéra ? Cela nous coûtera deux bus et il est quand même plus agréable de lever les yeux sur le plafond d’un opéra que sur le balcon que l’on voit tous les jours ! ». Les élus chargés de la culture pensent spontanément que la culture doit aller au pied des immeubles. De même, pendant le festival de théâtre à Avignon, les compagnies vont jouer gratuitement un soir dans le quartier. Mais non ! Donnons des tickets gratuits et emmenons-les !

Le collège Paul-Giéra, dans le quartier Monclar, un des quartiers les plus pauvres de France, avec 95 % de population maghrébine et gitane (les « gens du voyage »), avait perdu entre 2001 et 2009 la moitié de ses élèves. Les uns avaient été inscrits dans le privé par leurs parents puis, à la faveur de l’assouplissement de la carte scolaire, en 2007-2008, beaucoup d’élèves étaient allés vers d’autres établissements. L’Education nationale et le conseil général avaient alors décidé de fermer ce collège et de scolariser les élèves « en ville » dans les deux collèges où l’on enseigne le grec et la musique classique… Au début tout le monde était hostile à cette fermeture. Les parents des petits Nicolas et des petites Julie du centre-ville s’inquiétaient de l’irruption des jeunes Arabes des « quartiers ». Et les parents des élèves de Monclar ne comprenaient pas qu’on impose à leurs enfants de longs trajets alors qu’ils avaient un collège à cinq minutes à pied. Le conseil départemental a donc investi dans les transports : trois cars de cinquante places attendent les collégiens tous les matins à 7h30 sur la place et des navettes emmènent ceux qui commencent plus tard. L’expérience s’est révélée fructueuse : des statistiques sur les taux d’orientation vers les filières professionnelles ont révélé que les petits collégiens de Monclar inscrits dans ces deux collèges de centre-ville sont allés beaucoup plus massivement vers des filières générales et ensuite vers des parcours universitaires que les autres élèves de REP ou REP+ de la même ville.

En effet, ces élèves avaient découvert un autre univers, ils avaient vu autre chose, ils étaient allés à l’opéra, au musée et avaient bénéficié de partenariats.

C’est vraiment mon credo, ce pourquoi je me bats. Je pense qu’on peut régler cette question de l’entre-soi. On ne la règlera pas en laissant les gens enfermés dans leurs lieux de vie, leurs cultures, leurs modes de vie mais en élargissant leur horizon et en leur faisant découvrir autre chose.

Jean-Pierre Chevènement

Merci, M. El Khatmi. Nous allons pouvoir y réfléchir.

Régis Marcon, qui n’a pu être parmi nous, nous a fait parvenir sa contribution.

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[1] L’enquête « Cadre de vie et sécurité » (CVS), dite de « victimation », est conduite chaque année depuis 2007. Elle vise à connaître les faits de délinquance dont les ménages et les individus ont pu être victimes dans les deux années précédant l’enquête, qu’ils aient, ou pas, donné lieu à une déclaration dans les services de police ou de gendarmerie mais également à recueillir, auprès de l’ensemble de la population (victimes et non victimes), leur opinion concernant leur cadre de vie et la sécurité, à analyser le sentiment d’insécurité ainsi que le niveau de satisfaction envers l’action de la justice et des forces de sécurité. Les informations issues de l’enquête CVS sont distinctes et complémentaires des données enregistrées par la police et la gendarmerie nationales car les victimes ne déposent pas toujours plainte. Combinées, elles offrent des outils précieux pour évaluer et analyser tant la délinquance que le sentiment d’insécurité. (NDLR)

Le cahier imprimé du colloque "Enseigner la République" est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

Fondation Res Publica I Mercredi 7 Avril 2021 I | Lu 275 fois





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