Quelle citoyenneté dans la France de 2005 ?

par Jean-Yves Autexier, Fondation Res Publica


Intervention prononcée lors du colloque du 10 janvier 2005 Une éducation civique républicaine au XXIe siècle


Les problématiques de la citoyenneté dans la France de 2005 sont évidemment liées à la situation même de la France. On connaît la formule célèbre : « la France est notre patrie, l’Europe est notre avenir ». S’il n’y avait pas de conjonction entre ces deux affirmations, c’est parce que le « mais », qui était sous-entendu, restait indicible. La patrie relève-t-elle du passé, qu’il faudrait oublier pour construire l’Europe ? L’Europe est-elle un prolongement naturel et non conflictuel de la patrie ? Est-on citoyen de la France qui existe où de l’Europe qui se crée ?

La première gageure de l’instruction du citoyen, dans un tel contexte, c’est de savoir quel citoyen, c’est à dire quel souverain, on éduque. Le citoyen de la France d’hier, à qui il faudrait apprendre la nostalgie, ou le citoyen de l’Europe qui n’existe pas encore, à qui il faudrait enseigner l’irréel ? Dans toute cette brume, la citoyenneté perd ses repères.

Ajoutons à cela une autre réalité forte de la France d’aujourd’hui : le grand nombre de jeunes enfants nés de l’immigration qui plongent la génération qui les a précédés dans une grande perplexité. En faire de petits Français, ne serait-ce pas amputer leur identité ? Les cantonner dans leur identité particulière, n’est ce pas en faire des citoyens de seconde zone ?

Tant que ces questions ne seront pas résolues, le contenu d’une éducation civique républicaine restera dans le flou. Tant que le cadre national et européen ne sera pas défini et articulé, tant que la définition du citoyen n’aura pas vaincu l’ethnicisation sociale, les repères indispensables ne seront pas posés. Et dès lors, les appartenances ethniques ou confessionnelles, les critères d’origine s’imposeront aussi sûrement à l’Ecole que l’état de nature s’impose à un jardin délaissé. Voilà pourquoi rien n’est plus nécessaire que de fixer ces repères.

A – Clarifier et hiérarchiser les niveaux d’appartenance

Qu’il existe, dans l’esprit de chacun, une multitude de sentiments d’appartenance n’est ni niable, ni condamnable. Il est parfaitement acceptable de se sentir basque ou breton, Français d’origine marocaine, juif, athée, Parisien ou Marseillais. Et les niveaux d’appartenances multiples pourraient être égrenés à satiété. Mais si l’on veut que ces appartenances ne soient pas des prisons, des ghettos, des « assignations à résidence communautaire », alors des dépassements sont nécessaires. Il faut clarifier et hiérarchiser les différents niveaux d’appartenance. Le dépassement par la citoyenneté est le plus libérateur pour l’individu et le plus nécessaire pour l’intérêt général.

C’est le plus libérateur pour l’individu, puisque le principe de citoyenneté distingue un espace public où ce qui rassemble est privilégié, d’un espace privé où chacun conserve ses particularités auxquelles il peut être plus ou moins attaché. On peut être un bon citoyen français et aimer son Algérie ou son Limousin natals.

C’est le plus nécessaire pour l’intérêt général, car le citoyen détient une part de la souveraineté dans la nation. Lorsqu’on fait son métier de citoyen, on doit être capable de s’élever au niveau de l’intérêt commun et de prendre ses distances avec ses intérêts propres. Cela n’est certes pas un effet de nature, mais c’est précisément l’objet d’une éducation civique réussie.

On peut se sentir corse ou alsacien ou musulman. Mais se définir d’abord comme citoyen français, c’est placer les appartenances particulières sous la lumière de l’universel. On peut aussi se sentir citoyen européen, mais c’est verser dans le virtuel. Et il faut se méfier de ce virtualisme : d’abord il évacue le réel, mais le réel se venge et revient en force. On le sait bien : jamais, en ces temps de mondialisation autoproclamée, les mouvement identitaires ou nationalistes n’avaient réunis autant de suffrages.

La conception de la citoyenneté, exercice de la souveraineté populaire en acte, dans le cadre de la nation républicaine est une base dont on ne peut s’affranchir. L’articulation entre la nation et l’Europe doit à cet égard être bien comprise. Si l’Europe périmait les nations, une béance s’ouvrirait, puisque nous inviterions les enfants et les futurs citoyens à oublier une nation prétendument vouée à disparaître, sans pour autant lui proposer un nouveau cadre d’appartenance réel. Que l’Europe ne soit pas un cadre d’appartenance réel, on en trouverait mille signes :
• il n’y a pas - pas encore - d’espace public commun de débat. On ne débat pas en Europe des mêmes sujets aux mêmes échéances, et l’élection au Parlement européen, avec ses 57% d’abstention en moyenne et sa polarisation sur les enjeux de politique intérieure le montre.
• l’intercompréhension, critère de l’espace public commun, n’existe pas, car la traduction des langues n’est pas la compréhension.
• le sentiment d’appartenance communautaire est faible, les études d’opinion le montrent, et l’ensemble européen est construit à coup de traités entre Etats – même pour établir une « constitution ».

Evitons donc cette béance, qui détruirait une citoyenneté nationale existante sans en créer une nouvelle et livrerait les jeunes sans repères - et je pense en particulier aux jeunes nés de l’immigration - à une grave incertitude sur leur appartenance.

Au contraire, hiérarchiser les niveaux d’appartenance pour privilégier la citoyenneté dans la nation républicaine répond tout à la fois au risque d’enfermement dans des communautés d’origine, de religion, voire de quartier, et au risque de lâcher la proie de la nation pour l’ombre d’une Europe en chantier.

B – La citoyenneté comme dépassement des identités

Une éducation civique républicaine au XXIe siècle doit donc proposer des repères clairs. Loin d’être un abrégé de droit administratif, où l’on apprend le pouvoir des maires, le rôle des préfets, l’élection des conseils généraux, ou la distinction entre le législatif et l’exécutif, l’éducation civique doit permettre à chaque enfant de comprendre l’articulation de ses appartenances, et l’inviter à privilégier celle qui permet de les embrasser toutes : celle de citoyen de la République.

Car, faut-il le rappeler, il n’y a d’autre définition du Français que celle de citoyen de la République. Ni jaune, ni noir ni blanc, ni catholique, ni athée, ni juif ou musulman : tous peuvent être citoyens de la République, à égalité de droits et de devoirs. Et c’est le manquement à cette promesse qui jette des générations entières dans les bras de communautarismes étouffants. Certes, il ne suffit pas de proclamer le principe de citoyenneté. Mais pour l’asseoir vraiment dans la réalité encore faut-il le proclamer, en enseigner le sens, et lui donner la valeur directrice qu’il doit impulser à toute action publique. Il faut écarter de nous deux maux jumeaux : le premier serait d’énoncer des principes sans contenu ; et le second serait, faute d’un contenu satisfaisant, de renoncer au principe.

Il nous faut, de ce point de vue, prendre à bras le corps la question des jeunes issus de l’immigration. Leur enseigner le principe de citoyenneté, fondant l’égalité en droits et en devoirs comme la souveraineté, la primauté d’appartenance à la communauté des citoyens qui s’appelle la nation, c’est, il faut bien le dire, heurter des évidences vécues par eux.

C’est heurter une appréhension de l’histoire qui n’est pas la même chez les descendants des colonisés et ceux des colonisateurs. La différence des regards est fondée ; elle est légitime. Mais elle n’explique ni le présent ni le futur. La mise en lumière des éléments positifs de la colonisation, dans le sillage de Jules Ferry, n’explique pas la violence des guerres coloniales, ni le regard porté par les Français « de souche » sur les nouveaux arrivants. La mise en valeur des crimes du colonialisme n’explique ni l’immigration sur notre sol, ni la soif de relations intenses entre les pays hier colonisés et la France. Une histoire vivante de cette période est à réécrire. Il faut la réécrire à deux mains. Nous l’avons fait avec l’Allemagne ; il faut le faire avec l’Algérie.

La présence de jeunes issus de l’immigration sur notre sol a un passé, un sens et un avenir. Il faut les découvrir en relisant cette histoire du XIXe et du XXe siècles à la lumière du XXIe siècle. C’est une histoire qui a trop souffert du manichéisme. A rouvrir sans cesse les vieilles blessures sans volonté de les dépasser, on perpétue des haines ou des hostilités qui n’ont plus de raison d’être. Ajoutons que cette attitude empêche de construire les solidarités de demain, au nom des erreurs d’hier. Pendant que, à Paris, on dissertait sur les crimes d’Aussaresses ou sur la répression d’octobre 1961, on manquait à la solidarité avec les Algériens en proie au même moment aux exactions des GIA. De la même façon, la guerre d’Algérie occupe plus les colonnes que les perspectives d’un grand partenariat France-Maghreb. Ce n’est pas le bon chemin.

Etre pleinement citoyen français, pour un jeune né de l’immigration algérienne en France, ce n’est pas trahir le combat de libération de ses pères : c’est poursuivre intelligemment une histoire commune, dévoyée hier par certains intérêts coloniaux. Relire le passé à la lumière de l’avenir, ce n’est pas écrire ou réécrire l’histoire. C’est plutôt faire de l’éducation civique.

Dès lors, « nos ancêtres les Gaulois » peut devenir une formule pas aussi idiote qu’il y paraît de prime abord. Ce serait absurde s’il s’agissait d’inviter tous les jeunes à se fondre dans un modèle dominant. Certains discours sur l’intégration sont d’ailleurs devenus insupportables. Ces jeunes sont Français, nés en France, parlant notre langue avec les accent de nos régions, que leur demande-t-on encore pour être « intégrés » ? Qu’ils mangent du cochon ou qu’ils aillent à la messe, qu’ils changent Ali pour Alain ? Assez de ces discours sur l’intégration. Il est temps de travailler au plein accès à la citoyenneté.

« Nos ancêtres les Gaulois » peut faire en revanche référence et sens, si on rappelle que la France est une terre de brassage perpétuel. Celtisée, romanisée, objet des grandes invasions, christianisée, la France, dont Jean-Pierre Chevènement a coutume de dire qu’elle doit son nom à des peuplades germaniques, sa religion dominante à l’antique Palestine, sa langue à Rome, sa population à tous les horizons de l’Europe et aujourd’hui de la terre, est synonyme d’apports perpétuels et de refonte, à chaque période, d’une identité propre, forte, mais nullement figée ou empaillée. L’éternité de la France, c’est le brassage. Enseigner cela serait conforme à la vérité et fort utile pour les nouveaux arrivants, qui doivent trouver sens à leur destinée. L’aventure de l’immigration a du sens.

Apprendre le principe d’égalité que fonde la citoyenneté, c’est aussi heurter des évidences vécues par les jeunes issus de l’immigration, du fait des discriminations qui existent dans la société française d’aujourd’hui. Discriminations relatives au logement, à l’embauche, à l’entrée dans les boites de nuit, à la formation, etc. Il est clair que la République ne peut pas convaincre de la validité du principe de citoyenneté par une éducation civique qui ne serait pas liée à des politiques actives en matière de lutte pour l’égalité. Mais les défaillances dans l’action pour l’égalité ne peuvent servir de prétextes à l’abandon des principes, de leur enseignement, de leur transmission. Les ratés de l’accès à la citoyenneté ne justifient en aucun cas l’abandon du repère civique de l’égalité.


C – La citoyenneté républicaine au cœur d’une perspective d’Europe européenne

L’autre intérêt de placer la citoyenneté au sein de la nation républicaine au centre de l’éducation civique, c’est qu’elle permet de faire l’Europe sans défaire la République française.

Dans notre esprit, faire l’Europe, n’est assurément pas enterrer les nations d’Europe, pour édifier ab nihilo un ensemble dont la cohérence serait assurée par les directives, la vue générale garantie par la Commission de Bruxelles, ou le sens historique défini par les conférences intergouvernementales… Cette Europe-là fait beaucoup de mal à l’idéal qu’elle prétend servir, en transformant le rêve européen en soumission au mercantilisme et au libéralisme sans borne.

Mais une Europe respectueuse des nations qui la composent n’a nul besoin d’anéantir les consciences nationales pour se réaliser. Tout au contraire, une Europe européenne, c’est à dire distincte des autres grands ensembles du monde, a besoin de la force qui réside dans les nations pour s’affirmer. C’est dire qu’il n’y a pas contradiction, mais prolongement, du patriotisme national démocratique, du patriotisme républicain, à l’édification d’une Europe capable d’être un acteur indépendant dans le monde. Cette Europe là, capable de s’affirmer comme le grand carrefour du monde, tirant de sa propre diversité l’aspiration à un monde authentiquement multipolaire, rebelle à tous les empires, se définira bien entendu d’abord par rapport à l’Amérique. Non pas contre elle, mais différemment d’elle. Dès lors, il peut y avoir convergence, prolongation du patriotisme républicain vers l’émergence d’une Europe indépendante.

L’éducation civique, au lieu d’opposer, comme elle l’a fait jusqu’à présent le patriotisme républicain au projet européen, doit montrer comment on peut aller du patriotisme national vers l’exigence d’indépendance européenne. A sa façon, l’affaire de la guerre d’Irak a montré comment, à partir des cultures nationales françaises, allemandes, mais aussi - et malgré leurs gouvernants - britanniques, espagnoles ou italiennes, pouvait naître une vision européenne distincte de celle des Etats-Unis, fondée sur le dialogue des civilisations, dont l’Europe a fait l’expérience après des siècles de déconvenues, le primat du droit sur la force, l’aspiration à la paix même, qui ne mérite pas le discrédit que jette sur elle l’hubris des faucons de Washington.

Cette affirmation indépendante de l’Europe n’ira pas de soi. Il faudra par exemple du temps en Europe centrale et orientale pour que les lois de l’histoire et de la géographie, de la longue durée, s’imposent à celles d’une certaine revanche sur le passé récent où un hyperatlantisme vient remplacer l’ex-tutelle soviétique. En attendant que ce chemin soit parcouru à l’Est de l’Europe, rien n’empêche que dès à présent, par cercles concentriques, depuis l’alliance stratégique France-Allemagne, progresse l’idée d’Europe européenne.

Alors au plan de l’éducation civique, une cohérence sera trouvée, entre la formation de l’esprit citoyen, enraciné dans le patriotisme républicain, revisitant son histoire à la lumière de l’avenir, et son prolongement à la dimension européenne.

Si ces repères sont clairement précisés, on peut dessiner les contours d’une éducation civique moderne :

Il s’agit d’apprendre ce que voudra dire demain le mot de citoyen français.

Au dessus des appartenances d’origine, de religion, capable de les accepter toutes, à condition de toujours distinguer ce qui relève de l’espace public et ce qui relève de l’espace privé – c’est le rôle de la laïcité -, c’est une conception libératrice, capable de faire éclater les barreaux des prisons communautaires.

C’est aussi la réponse à l’élémentaire besoin d’estime de soi, dont tout peuple a besoin pour affronter l’avenir. Le masochisme national nourrit dans l’ombre de grands périls. Or, sans rien renier de l’esprit critique nécessaire, notre histoire est justiciable d’un enseignement juste et équilibré. La France reste digne d’estime.

C’est enfin la meilleure manière de construire une Europe européenne indépendante, prolongeant les patriotismes des pays européens au lieu d’en vouloir l’abolition.
Bref, la citoyenneté républicaine dans la France de 2005 a un immense avenir devant elle.

Fondation Res Publica I Lundi 10 Janvier 2005 I | Lu 4101 fois





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