Première table ronde : Chine-Amérique, le G2, mythe ou réalité géopolitique ?


Introduction de Marie-Françoise Bechtel, vice-présidente de la Fondation Res Publica, ancienne députée de l'Aisne, lors de la première table ronde du colloque "Les nouvelles routes de la soie, la stratégie de la Chine" du 4 juin 2018.


Merci à vous tous d’être venus si nombreux. Merci aussi à nos intervenants dont les propos seront écoutés avec la plus grande attention et le plus grand intérêt.

Nous abordons ce soir une question géopolitique de première importance, celle de l’évolution de la mondialisation dans sa dimension politique et celle d’une hégémonie peut-être duopolistique.

Après l’hégémonie de l’Empire britannique puis celle des États-Unis dans les deux précédentes mondialisations, assistons-nous, en ce XXIème siècle, à la fin de l’hyperpuissance des États-Unis, comme beaucoup de signes le montrent ?

La remontée historique de la Chine dans l’ordre mondial, si elle n’est probablement pas encore à son paroxysme, présente-t-elle les traits que lui prête souvent le monde occidental ?

Nous interrogerons aujourd’hui la notion de G2 – que nous avons ici nous-mêmes déjà interrogée [1] – à travers la question des routes de la soie. Cela me semble être un moyen de renouveler la question du duopole américano-chinois, abordée en général plutôt en regardant vers le Pacifique qui présente encore des signes très forts de la quasi-confrontation de ces puissances, y compris peut-être sur le plan militaire : il n’est que de songer à l’épisode coréen où l’on voit chacune des grandes puissances tenter d’affirmer que c’est elle qui a la main.

Nous renouvelons l’interrogation sur le G2 en la traitant à travers un projet qui cette fois nous fait regarder vers l’Est (l’Ouest pour la Chine).
La notion de G2 est-elle encore appropriée ? Ce sera l’objet de la première table ronde. Cette notion, qui renvoie à la dualité de la suprématie mondiale et à l’idée d’une relative concertation, est certes sémantiquement commode. Mais aucun des deux termes qui composent le G2, formule pourtant courte, ne me semble forcément pertinent dans la situation actuelle :

Nous n’avons pas un « G » parce que – à supposer que concertation il y ait sur certains points – ce n’est pas vraiment le même mode de concertation que celui qui caractérise le G8 ou le G20…

Le « 2 » mérite peut-être aussi d’être interrogé car si, à la fin du XXème siècle et au début du XXIème siècle, on voyait en effet se profiler une sorte de compétition duopolistique Chine-États-Unis, on peut se demander si la question ne se présente pas aujourd’hui sous des termes nouveaux. Récemment, la revue Diplomatie [2], à laquelle je remercie notre ami Jean-Paul Pagès, fin connaisseur du sujet, de m’avoir renvoyée, faisait état de tensions, avec la Russie d’une part, avec l’Inde d’autre part, liées au projet des routes de la soie. Il faudrait aussi parler de l’Europe car, pour la première fois, cette confrontation qui n’en est pas une (Chine-États-Unis) se déroulerait très largement sur le terrain… d’une Europe qui n’est pas là ! En effet, cet énorme « concept » (comme disent les Chinois) de routes de la soie, chiffré à 8 000 milliards de dollars – si j’en crois une présentation faite par la Chambre de commerce de Paris et China exim bank – se déploie d’une part en fuseau, d’Est en Ouest pour nous Européens, d’autre part en bassin dans la mesure où un port au Pakistan, avec relais au Pirée, permet d’englober l’Europe et d’aller vers l’Afrique. On peut également parler d’un quadrillage dans la mesure où je me suis laissé dire que les projets chinois avancent rapidement en ce qui concerne la confection de lignes à grande vitesse de fret entre le Nord de l’Europe et le Sud, reliant la Lituanie par exemple, au Pirée. Il est tout à fait singulier d’être dans la situation où un vaste continent européen qui se trouve littéralement « saucissonné » par le projet des routes de la soie semble muet alors même que la Chine dit, prétend, soutient (chacun choisira le verbe qui lui paraîtra le plus approprié) qu’elle demande des partenariats, bilatéraux ou multilatéraux, y compris pour la confection des lignes à grande vitesse incluant d’ailleurs le lien entre l’Afrique et les ports de l’Ouest de l’Europe, c’est-à-dire les ports français. Tout cela crée peut-être une interrogation nouvelle qui est celle de l’absence d’un acteur, l’Europe, dans un G3, G4 ou G5 (en comptant aussi l’Inde et la Russie) qui, en nous projetant vers le milieu du XXIème siècle, pourrait dessiner un monde multipolaire dont nous sommes aujourd’hui très loin, j’en conviens.

J’ai toujours été interrogative sur la notion de G2 pour des raisons sémiologiques mais également pour des questions de contenu : en projetant l’idée du duopole nous sommes vraiment dans la pensée occidento-centrée (certains disent occidento-centriste) qui veut une verticalité de la puissance, avec deux puissances au sommet (une sorte de pyramide dédoublée), alors que, si l’on en croit les grands penseurs et connaisseurs de la Chine, tel Joseph Needham, la Chine ne pense pas la verticalité mais l’horizontalité, elle pense ce qui englobe, elle pense les relations plurielles, elle pense être au centre non d’une toile d’araignée mais d’un tissage. Si la notion de centre du monde est extrêmement présente dans sa culture elle ne pense pas les choses à la verticale.

Pour toutes ces raisons, je me demande si l’idée d’un duopole au sommet du monde était bien l’idée appropriée, même en me référant au passé.
En tout cas il me semble particulièrement pertinent de l’interroger aujourd’hui, grâce aux intervenants qui nous ont fait l’honneur et le plaisir de nous rejoindre pour cette première table ronde : « Chine-Amérique, où en est le G2 ? Le G2, mythe ou réalité géopolitique ? ». Je n’ai fait qu’effleurer le sujet, encore l’ai-je fait à ma manière, qui ne sera peut-être pas du tout la vôtre.

Nous entendrons d’abord Jean-François Di Meglio, président d’Asia Centre.

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[1] États-Unis - Chine : quelles relations ? Et la Russie dans tout cela ?, colloque organisé par le Fondation Res Publica le 2 juin 2014. Les actes sont disponibles sur le site de la Fondation Res Publica www.fondation-res-publica.org
[2] « Les nouvelles routes de la soie. Forces et faiblesses d’un projet planétaire », tome 90 de la revue Diplomatie, éd. Areion, paru le 5 janvier 2018.

Le cahier imprimé du colloque "Les nouvelles routes de la soie, la stratégie de la Chine" est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

Fondation Res Publica I Mercredi 26 Septembre 2018 I | Lu 1345 fois


VOIR AUSSI : chine, obor



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