Pour un capitalisme responsable


Intervention de Jean-Dominique Senard, Président-directeur général de Renault-Nissan, ancien PDG de Michelin, lors du colloque "Quelle recomposition géopolitique du capitalisme ?" du mardi 5 novembre 2019.


Jean-Pierre Chevènement

Je me tourne maintenant vers Jean-Dominique Senard. Pensez-vous, Monsieur le président qu’il suffirait d’introduire deux ou trois administrateurs salariés dans les entreprises ? Ce n’est qu’un début, me direz-vous, il faut bien commencer, nous sommes très en retard. C’est vrai. Mais ne faudrait-il pas réfléchir plus largement à la gouvernance d’entreprise ? Ne devrait-on pas avoir dans les entreprises, à côté des représentants du capital, des représentants des salariés et, pourquoi pas, un représentant de l’État, de la Région, de la Ville, si tant est que l’intérêt général se définit quand même dans l’espace républicain autrement que par la simple bonne volonté affichée des chefs d’entreprises, que je ne critique pas a priori mais dont je ne suis pas sûr qu’elle parvienne à elle seule à permettre un optimum économique et social.

Jean-Dominique Senard

Merci, Monsieur le président.

Je vais tenter de répondre à votre question. Je vous demande de l’indulgence parce que ce débat n’est pas facile et peut-être sensible.

Parler après un professeur au Collège de France, comme l’a dit Jean-Baptiste Barfety, est difficile. Vous évoquiez, Monsieur le professeur, les hauts fonctionnaires transformés en capitaines d’industrie lors des privatisations. Je suis chef d’entreprise, j’ai dirigé Michelin, je suis dirigeant de Renault mais je n’ai pas été haut fonctionnaire. Je ne sais si cela doit être mis à mon crédit mais sachez que je n’ai rien contre les hauts fonctionnaires, j’aurais très bien pu choisir la haute fonction publique.

Je souhaite, en introduction, expliquer la genèse de cette réflexion sur le rôle de l’entreprise. Il m’avait été demandé de travailler avec Nicole Notat sur ce sujet. Si j’ai accepté de participer à ce travail (avec la grande aide de Jean-Baptiste Barfety que je ne remercierai jamais assez) c’est que je commençais à percevoir que nos systèmes capitalistes, en particulier en Europe, atteignaient un point où le risque de rupture sociale devenait majeur, ce que certains d’entre vous ont déjà noté.

Il m’est apparu de façon frappante que ce qu’on pourrait appeler la « question sociale » était de retour. Elle diffère de la question sociale telle qu’elle se posait au XIXème siècle en ce sens qu’aujourd’hui une partie importante de la population de nos sociétés – en Europe comme ailleurs – a le sentiment d’avoir été complètement lésée par la mondialisation, d’être passée à côté de quelque chose alors que d’autres en ont profité. Vous avez évoqué la montée des inégalités, c’est une façon de traduire le sentiment d’abandon ressenti par une partie de nos sociétés qui ne comprend pas pourquoi elle n’a pas pu profiter autant que d’autres de l’évolution de la mondialisation de l’économie. C’est relativement sensible, on voit bien qu’une grande partie des revendications dites « populistes » (le terme est difficile à définir) reposent sur ce sentiment de déclassement d’une partie de la population. Nous devons regarder cette situation en face faute de quoi nous risquons de passer à côté de bien des vérités.

À cette question sociale la révolution numérique que nous vivons aujourd’hui ajoute une forme d’anxiété plus ou moins perçue dans la société mais bien identifiée par les chefs d’entreprises. Voyant comment nos équipes réagissent par rapport à ces évolutions, nous ne pouvons pas ne pas être sensibilisés à cette crainte latente d’une partie de la population. Serai-je capable de suivre ? Mon métier va-t-il être supprimé par cette révolution ? Que deviendrai-je dans trois ans ? … Cette crainte est réelle. Et il est de la responsabilité des gouvernants et des patrons d’entreprises d’anticiper cette angoisse devant le risque d’accentuation de la bipolarisation de la société.

À la question sociale la révolution numérique qui arrive à un moment assez sensible rajoute une forme de tension à laquelle il faut être attentif.

S’ajoute à cela une forme de dérive du capitalisme, ici dénoncée. Que l’on ne se trompe pas, je ne suis pas anticapitaliste, j’ai géré des entreprises de type capitaliste et je n’en ai pas honte. Simplement j’ai parfaitement conscience de certaines dérives, accentuées par le monde financier, dont les crises que nous avons vécues, en particulier celle de 2009-2010, sont une parfaite illustration. Ce que j’appelle la dérive du capitalisme est le sentiment d’une séparation entre deux mondes qui devraient être unis, d’un côté les capitalistes qui possèdent les actions des entreprises, de l’autre les autres parties liées à l’entreprise, parties prenantes ou parties structurelles.

Vous avez présenté cette évolution comme un développement du capitalisme anglo-saxon pur et dur, à partir des années 1970, notamment au travers de l’Ecole de Friedman. Mais c’est plus compliqué que cela. Il y a eu cette tendance très forte à considérer que seul le profit compte, que l’intérêt général n’est pas le sujet des entreprises mais celui de l’État. Ce capitalisme anglo-saxon qui a fleuri sous R. Reagan, M. Thatcher, etc. a fait des petits, il est devenu fort et il a été porté notamment par la force de certains États. Jean-Baptiste Barfety a été très clair dans sa description du lien entre l’État nord-américain et les sociétés américaines dans cette espèce de fusion entre la force politique, la force militaire et la force des entreprises, avec les dérives que vous avez décrites, telle l’extraterritorialité de la justice américaine.

En face de la grande puissance d’un capitalisme anglo-saxon conquérant on voit la montée du capitalisme asiatique, chinois plus précisément, un capitalisme bien particulier qui utilise les armes les plus agressives du capitalisme anglo-saxon au service d’institutions non démocratiques. On parle d’un « capitalisme d’État ». Et on voit naître – c’est la dimension géopolitique qu’a évoquée Jean-Pierre Chevènement – l’affrontement à l’échelle mondiale des deux capitalismes, dans un dialogue quasi-permanent. Ces dernières années, chaque fois que je me déplaçais à l’étranger pour des réunions importantes de chefs d’entreprises, le groupe chinois et le groupe américain monopolisaient la parole. Le groupe européen n’existait pas ou était tellement atomisé qu’il n’arrivait pas à parler de sa propre force.

Le dialogue sino-américain qui s’impose au monde est en train, me semble-t-il, de mettre en danger l’Europe, notre culture européenne ou ce qu’il en reste.

La question sociale, les dérives du capitalisme, la tension géopolitique née de l’affrontement des deux capitalismes qui voient en l’Europe un terrain de jeux et de conquête… comment s’étonner dans ce contexte en voyant déferler dans la rue des personnes – appelez-les « Gilets jaunes », appelez-les autrement – qui voient leurs arguments fleurir sur le terreau de ces craintes et qui, de façon parfois irrationnelle, s’opposent au capitalisme et, tant est grande leur méfiance à l’égard du « système », remettent en cause les institutions qu’ils jugent plus ou moins complices. Et nos gouvernants ont parfois du mal à gérer cette situation totalement inédite.

Voilà pourquoi, au début de l’année dernière, il m’a semblé utile de travailler sur cette question du rôle de l’entreprise que je crois absolument central.

Comme certains d’entre vous l’ont dit, l’entreprise, ensemble de personnes qui doivent être animées par une direction et un sens, est une institution politique au sens noble du terme. Encore une fois, l’entreprise a une responsabilité majeure dans la méfiance qui s’exprime aujourd’hui vis-à-vis du capitalisme classique.

Quel rôle l’entreprise doit-elle jouer dans le « capitalisme responsable » que je souhaiterais voir naître ?

L’expression n’est peut-être pas la plus adéquate mais elle porte beaucoup, dans mon esprit. Nous avons encore une chance, me semble-t-il, d’imposer cette forme de capitalisme responsable qui permettrait de réunifier les intérêts des différentes parties prenantes de nos sociétés en donnant le sentiment qu’elles vivent sur le même bateau et que les oppositions qui aujourd’hui les séparent sont parfois artificielles ou ne mènent pas très loin. Recréer le sentiment d’un destin commun me paraît une urgence, notamment en Europe.

Voilà pourquoi je pense que l’entreprise a un rôle majeur à jouer. Comme nous avons pu l’exprimer, Nicole Notat et moi, avec l’aide de Jean-Baptiste Barfety, il faut sortir de la logique consistant à dire que l’entreprise n’est là que pour faire des profits. Certes, l’entreprise doit réaliser des profits pour survivre, ce n’est pas un gros mot, c’est une évidence. Mais si elle ne vit que pour cela elle va perdre son âme et provoquer la perception pernicieuse d’une grande partie de la société qui, ayant le sentiment d’être décalée, déclassée, ne se sent plus concernée par l’évolution de l’entreprise, de la société, et, pis encore, n’ayant plus la moindre idée du sens de son travail de tous les jours, va perdre tout espoir.

Il me semble que l’entreprise et notamment sa gouvernance ont un rôle absolument fondamental pour donner du sens. C’est en effet la perte de sens qui provoque la méfiance et l’incompréhension qui, face à l’évolution de la société, mènent à condamner globalement et définitivement le capitalisme.
Donner du sens, c’est le rôle des chefs d’entreprises mais surtout des organes délibératifs. Cela semble une évidence mais nous avons beaucoup de chemin à faire !

Donner du sens c’est aussi, autre évidence, créer la raison d’être indispensable à l’entreprise, c’est-à-dire faire vivre et partager avec l’ensemble de ses collaborateurs ce qui est « l’ADN » d’une entreprise, ce qui la distingue des autres marques. Cette raison d’être, un peu comme le Préambule de la Constitution, constitue la tête de la colonne vertébrale qui tient l’entreprise et la fait progresser.

La stratégie d’une entreprise ne peut pas diverger de cette raison d’être. Toute divergence provoque une perte de sens aussitôt perçue par les collaborateurs dont la réaction est immédiate. La raison d’être est donc la tête de colonne de la logique qui va définir les grandes orientations de l’entreprise et se traduire dans une stratégie et une application au quotidien. C’est fondamental.

L’exemple que je connais le mieux est celui que j’ai mis en œuvre chez Michelin lorsque je dirigeais cette entreprise. La raison d’être de Michelin, qui n’était en aucun cas formalisée, se fondait sur des valeurs plus ou moins vagues mais ne suffisait pas à mobiliser les équipes en fonction du sens que l’on voulait donner à l’action de Michelin. Il m’a fallu deux ans et demi pour générer en interne, avec mes équipes, ce débat sur la raison d’être. Cela ne se fait pas en une semaine, ce n’est pas un changement cosmétique, ni du marketing. Il s’agit de faire réfléchir près de 110 000 personnes. Pourquoi sommes-nous là ? Quel est le sens de notre travail ? … Petit à petit ce débat a produit ses fruits, extraordinairement positifs, et nous sommes arrivés à conclure que la signature, la raison d’être de Michelin consisterait à « offrir à chacun une meilleure façon d’avancer ». Cela peut paraître simple mais cette signature de raison d’être repose sur deux grands piliers : le pilier technologique (innovation, mobilité durable…) qui fait le cœur de l’ADN de Michelin depuis 120 ans et le pilier humain qui consiste à offrir à chacun la meilleure trajectoire professionnelle. En termes technocratiques, la « symétrie des attentions » vise autant à satisfaire les attentes des clients qu’à offrir aux salariés une « meilleure façon d’avancer » qui leur permette de retrouver un bien-être au sein de l’entreprise, de comprendre le sens de leur travail, ceci grâce à une attention de tous les instants à leur développement professionnel et à leur vie en général. Cette formule simple exprime quelque chose d’extrêmement complexe et fort. Si vous ne tenez pas ces deux piliers, la dimension technologique et la dimension humaine, l’entreprise perd sa raison d’être et s’effondre. Voilà pourquoi la raison d’être de Michelin a été parfaitement comprise, vécue. L’engagement des équipes a augmenté de façon massive dans les cinq dernières années. Et, en aucun cas, la question ne se pose dans l’entreprise du sens du travail.

Voilà pourquoi la raison d’être est au cœur de ce que j’appellerai « le capitalisme responsable ». C’est pourquoi ce rapport était, je crois, utile en France. Certes il a permis de corriger un élément du code civil [1] qui, rédigé en 1807, méritait d’être un peu dépoussiéré, mais le cœur du sujet était la responsabilisation des entreprises et ce qu’elles devaient faire, notamment leurs dirigeants, pour donner du sens à la vie professionnelle et à la vie tout court.

Nous devons essayer de développer cela au niveau européen parce qu’il me semble que c’est une des rares possibilités que nous avons aujourd’hui de recréer un ciment culturel européen pour faire face à ce que j’appellerai le « broyage » en cours dans la tenaille des capitalismes américain et asiatique. Si nous laissons faire le temps nous n’aurons plus que nos yeux pour pleurer dans quelques années parce que nous aurons perdu tout ce qui fait le sel de la culture européenne dont cette dimension personnelle, sociale et humaine, me semble-t-il, trouve ses racines chez nous.

Pour répondre à votre question, Monsieur le président, oui, on peut changer les choses. Oui, on peut agir.

« L’entreprise, objet d’intérêt collectif », c’est ainsi que nous avions baptisé ce rapport. Il y a là une forme de solidarité à bien comprendre entre les parties prenantes structurelles que sont pour nous les capitalistes qui apportent les fonds nécessaires et les salariés. Ces deux grandes parties structurantes de l’entreprise ont un rôle fondamental à jouer. D’autres parties prenantes, les clients, les fournisseurs, les ONG, les observateurs, les journalistes, les philosophes… qui influent de plus en plus sur les entreprises, peuvent non pas les diriger mais les éclairer et peuvent éventuellement être associées à la stratégie de l’entreprise.

D’où ma réponse à votre question, Monsieur le président : oui, il est possible de changer les choses.

La préconisation de ce rapport visant à augmenter le nombre de représentants des salariés au niveau des organes de direction est un pas en avant. Je pense qu’on peut aller plus loin. Il faut encore un peu de temps, pour que les conditions soient remplies, mais c’est possible. Mais ne faisons pas de l’entreprise une démocratie absolue qui pourrait rapidement devenir ingérable. Je ne pense pas qu’on puisse gérer une entreprise par des référendums. On peut en revanche associer les parties structurelles de façon beaucoup plus importante à la réflexion stratégique de l’entreprise. J’ajoute que, lorsque nous avons évoqué cette question du partage plus important de la responsabilité stratégique dans une entreprise, les organismes syndicaux représentant les salariés n’étaient pas forcément les plus fanatiques de cette évolution ! Je pensais pour ma part que leur réaction serait beaucoup plus positive. Cette relative réticence s’explique probablement par deux raisons : la crainte, faute de formation, de n’être pas à la hauteur de cette responsabilisation et une inquiétude : ces organismes censés représenter les salariés ne risquent-ils pas d’y perdre leur âme ? Il faut savoir que ce n’est pas un sujet qui se traite d’un claquement de doigt. Votre question était très importante mais il n’est pas facile d’y répondre. Il me semble que les avancées que nous avons apportées permettent d’aller dans la bonne direction.

Je le dis de la façon la plus claire, si nous n’arrivons pas à imposer un capitalisme responsable, c’est-à-dire un capitalisme qui s’occupe du profit en intégrant des enjeux des conséquences sociales et environnementales des activités des entreprises, nous faillirons à notre devoir, nous perdrons le sens de la culture européenne, notamment la culture économique européenne. Plus largement, nous nous préparerons un enfer assez acceptable dans les années qui viennent parce que nous ne serons plus maîtres de notre avenir.

Jean-Pierre Chevènement

Merci, Monsieur le président, de cet exposé très convaincant parce que vous-même êtes très convaincu et que vous êtes un très bon chef d’entreprise, capable d’entraîner ses équipes, ce qui n’est peut-être pas à la portée de tout le monde.

L’intérêt collectif, au niveau de l’entreprise, n’est pas l’intérêt collectif au niveau de la nation mais ce pourrait être l’image de marque d’un capitalisme européen que de promouvoir cette idée de la responsabilité qui d’ailleurs fait corps avec l’idée de Res Publica. Étant donné que je fais bien les distinctions entre ce qui est de l’ordre de l’entreprise et ce qui est de l’ordre de la collectivité.

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[1] Modification de l’article 1833 du Code civil (recommandation N° 1 du Rapport Notat Senard).
L’article 1833 du Code civil stipule que « toute société doit avoir un objet licite et être constitué dans l’intérêt commun des associés ». Le rapport propose d’ajouter un second alinéa : « La société doit être gérée dans son intérêt propre, en considérant les enjeux sociaux et environnementaux de son activité. »

Le cahier imprimé du colloque "Quelle recomposition géopolitique du capitalisme ?" est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

Fondation Res Publica I Mercredi 22 Janvier 2020 I | Lu 818 fois


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