Les réseaux sociaux et la fabrique des opinions. Enjeux.


Intervention d'Alexandre Alaphilippe, co-fondateur et directeur de l’ONG EU DisinfoLab, au colloque "Fake news, fabrique des opinions et démocratie" du 20 juin 2018.


Évitant de refaire les débats qu’on a déjà eus, car ce serait long et redondant, je me concentrerai sur quelques points qui me paraissent importants par rapport au fonctionnement des réseaux sociaux.

J’adhère tout à fait à la définition qui vient d’être donnée sur la question de la désinformation.

Nous nous intéressons principalement au contenu « fabriqué » dans une intention de nuire qui est très souvent – mais pas uniquement – propagé à des périodes d’élections ou à des périodes cruciales pour le jeu démocratique. Je reviendrai sur plusieurs exemples qui ont frappé des pays européens au cours des derniers mois.

Les plates-formes numériques qu’on appelle les GAFA sont beaucoup plus larges que l’acronyme constitué des lettres des quatre fondateurs puisqu’elles concernent aussi WhatsApp [1], Telegram [2] et de nombreux autres réseaux sociaux.

Au départ, leur but est commercial. Créées dans le but que vous vous inscriviez pour suivre de l’information qui vous intéresse, qu’elle vienne de vos amis, de votre famille ou des sources d’information que vous choisissez, elles fonctionnent sur deux ressorts.

Le premier est un ressort humain. On ne choisit pas sa famille mais on choisit ses amis, dit-on souvent. L’être humain a tendance à se rapprocher des personnes avec lesquelles il a des affinités. C’est un biais cognitif et social beaucoup plus facile à accepter. Il est toujours plus facile de lire des points de vue que l’on partage que des développements ou analyses avec lesquels on est en désaccord. Je vous invite à faire l’analyse vous-même : avec combien de personnes êtes-vous en désaccord formel sur les réseaux sociaux que vous fréquentez ? Prenez-vous le temps de débattre avec elles ?
Les plates-formes agissent donc sur un ressort humain qui est la consommation de contenu qui nous plaît.

Elles agissent sur un second ressort, algorithmique : par le jeu de notre activité, enregistrée sur ces plates-formes, petit à petit on va essayer de nous connaître pour nous proposer le plus possible de contenu qui nous plaira. En effet, plus nous trouvons de contenu qui nous plaît, plus nous restons sur la plate-forme et plus nous voyons de publicité.

Les réseaux sociaux ne font que reproduire le fonctionnement humain classique des groupes d’amis, des amicales et autres associations dans un espace virtuel qui a des impacts réels. Le virtuel n’est plus le cybermonde qu’on décrivait encore il y a quelques années comme un monde à part. Il est désormais un monde réel car les gens que l’on côtoie dans le virtuel sont ceux que l’on côtoie dans le monde réel. La frontière entre virtuel et réel s’atténue et s’amenuise et les réseaux sociaux virtuels ne sont en fait qu’une prolongation, une amplification par la masse de comptes, la masse d’informations disponibles sur ces plates-formes, des mécanismes ancestraux.

Penser que les réseaux sociaux fabriquent l’opinion, c’est penser qu’il y a vingt ans la TV fabriquait l’opinion, qu’il y a quatre-vingts ans la radio fabriquait l’opinion et qu’il y a deux cents ans les journaux fabriquaient l’opinion. De nombreux travaux montrent que l’opinion se fabrique par un enchevêtrement de relations sociales et d’éducation qui aboutit à des cheminements personnels sur lesquels on se fait une idée. En revanche, les réseaux sociaux s’intègrent dans un paysage médiatique beaucoup plus large, plus complexe, plus divers, dans lequel l’individu a désormais la capacité d’aller chercher l’information qui lui plaît à travers des moteurs de recherche, à travers des sites Internet. On retrouve ici le biais de confirmation dont il a été question. Je lisais ce matin un très bon article d’un chercheur italien, Giovanni Ciampaglia, sur la manière dont le cerveau traite plus facilement les informations légères [3].

Dans notre travail méthodologique et de recherche nous écartons tout ce qui a trait à la « misinformation », terme qui désigne un changement de contexte et non ce qui est fait par intention de nuire. Par exemple, pour donner l’impression que cette salle est vide, je cadrerai trois chaises non utilisées. Un autre cadrage montrera une salle pleine. Le changement de contexte n’est pas une fabrication d’information, il favorise un angle. C’est, historiquement, ce qui se passe dans toutes les campagnes électorales depuis la nuit des temps : pour se faire élire, on présente les faits de la manière la plus avantageuse en tordant un peu le chiffre, qui n’est ni complètement faux ni complètement vrai. En revanche, si j’utilise photoshop pour ne garder sur l’image que les personnes présentes à la tribune, devant une salle vide, je fabrique de toutes pièces une information fausse.

De nombreux acteurs ont intérêt à fabriquer et à diffuser de fausses informations.

Des individus, de manière autonome : il y a un peu partout des « idiots du village » qui veulent s’amuser. Aujourd’hui, par la magie des réseaux sociaux, ils peuvent échanger entre eux.

Des acteurs ont des intérêts à produire des fausses informations, notamment pendant les campagnes électorales, moments où on peut influencer ou tenter d’influencer un vote.

Certaines « Leaks » sont vraies, telles les fuites des mails du Parti démocrate de John Podesta.

D’autres « Leaks » sont fausses, telles les « Macron Leaks » dont on sait que, dans le contenu aspiré par les Américains, des mails manifestement faux expliquent comment Emmanuel Macron achète de la cocaïne et demande en direct à ses équipes d’acheter de la cocaïne. Il s’agit dans ce cas d’opérations volontaires. Lors de l’opération des « Macron Leaks », un énorme amas de données (12 Gigabits) impossibles à vérifier, ont été postées en ligne trois heures avant la fin de la campagne électorale. On voit manifestement que l’objectif était de susciter le doute. De même, en Italie, il y a quelques mois, le jour du vote, une information a été diffusée concernant 500 000 bulletins de vote qui auraient été brûlés par les autorités en Sicile parce qu’ils arboraient le logo du Parti démocrate. La vraie information était que 250 000 bulletins n’avaient pas été envoyés à la bonne circonscription. Une heure plus tard, cette fausse information sortait sur un site non recensé (Il Fatto), amplifiée par des pages Facebook et des comptes Twitter principalement issus du Parti Cinq Etoiles.

A-t-on la possibilité de comprendre quels sont les mécanismes de propagation ?

La plus belle fausse information du monde n’atteint son but que si elle est lue.

Pendant la campagne électorale française, lesoir.info, qui imite à s’y méprendre lesoir.be. et publie les mêmes informations (la météo est la même, la bourse est la même…) à l’exception de l’information centrale sur laquelle on veut attirer l’attention, annonçait qu’Emmanuel Macron était financé par l’Arabie saoudite. Cette information, partagée sur Internet, pouvait être prise pour une information du Soir.

On peut essayer de comprendre. D’une part, on peut essayer de savoir qui a acheté le nom de domaine, qui a acheté le site Internet. On peut aussi s’intéresser à qui fait de la publicité pour que ce site soit connu. Notre recherche a détecté trois comptes actifs au moment de la création du site : un compte supposément basé à Téhéran, les deux autres étant supposément des journalistes (dont les noms ne sont pas à consonance française) ayant publié beaucoup de propagande pro-Hezbollah dans les mois précédant leur activité. Ces gens, méthodiquement, un par un, à la main, s’adressent aux internautes qui détestent Emmanuel Macron et attirent leur attention sur la fausse information publiée : Avez-vous vu ça ?... Au bout d’un moment, les gens qui ne vérifient pas cette information parce qu’elle correspond à ce qu’ils ont envie de consommer, la propagent à leurs réseaux qui la propagent à leurs réseaux etc. … et cela va jusqu’à Marion Maréchal Le Pen qui – de bonne foi, de mauvaise foi, on ne pourra jamais le prouver – twitte officiellement l’information en demandant des explications.

La difficulté que nous rencontrons aujourd’hui c’est que, à part sur certains réseaux ouverts, nous sommes incapables de comprendre les mécanismes de propagation. Quels sont les mécanismes qui font qu’une information se propage ? Par quels types d’acteurs est-elle propagée et pour quels types d’intérêts ? Aujourd’hui, nous sommes incapables de dire comment une information est partagée sur Facebook. Chez Facebook on est tellement attachés à protéger la vie privée des gens qu’on ne peut pas fournir ces informations-là ! En revanche on peut vendre les informations vous concernant à Cambridge Analytica afin que vous soyez ciblé politiquement. Là, pas de problème de vie privée !

Ces questions (comment l’information circule, comment le contenu circule) sont cruciales parce qu’elles permettent de comprendre par quels mécanismes et dans quels contextes une information est propagée. Que l’information soit vraie ou fausse nous intéresse peu. Mais si nous parvenons à savoir rapidement comment l’information se propage parmi ces circuits de manière très rapide, nous disposons d’un indice, d’un élément d’explication. C’est cette démarche qui est aujourd’hui la bonne, plutôt que la judiciarisation car le juge n’aura jamais la capacité, dans un temps record, de décider si une information est fausse ou vraie. Et ce n’est pas son rôle. Mais si on est capable de récupérer facilement les données qui permettent de comprendre comment une information circule, on peut savoir quelle communauté, quel type de personnes a mis quinze secondes à propager cette fausse information. Quand, entre le moment où une information apparaît pour la première fois et les premiers commentaires il se passe quinze secondes, il est difficile de croire au hasard pur et dur.

Nous devons donc absolument travailler sur trois questions très importantes.

La compréhension des contextes de propagation.

Il faut exiger des plates-formes qu’elles fournissent ces données, qu’elles les anonymisent : savoir ce que Monsieur X partage personnellement sur son compte Facebook ne nous intéresse pas mais il est utile de savoir qu’un lien est partagé, par quel type de page il circule, par quel type de groupe il est échangé et quel est son impact. Nous n’avons pas besoin de savoir ce que chacun fait mais de comprendre les phénomènes de masse. Aujourd’hui nous ne savons pas le faire.

La question de la publicité.

Aujourd’hui beaucoup de débats au niveau européen portent sur la question de la publicité. Il s’agit de comprendre qui sont les agences qui achètent de la publicité en ligne. Aux États-Unis par exemple, l’agence IRA a acheté du contenu pour soutenir des messages qui incitaient certaines catégories de population à ne pas aller voter, tandis que d’autres étaient invitées à aller voter par correspondance ou par téléphone en cas d’indisponibilité le jour du vote. Il est très intéressant de savoir d’où vient l’argent. Le problème est de savoir si un individu, contre du cash ou un beau costume, a la capacité de promouvoir ce type d’information et si, dans ce cas, ses informations personnelles doivent être aussi révélées. Les plates-formes refusent de donner ces informations personnelles. La question de la publicité est compliquée car les acteurs de désinformation s’adaptent. Pris la main dans le pot de confiture, ils ne referont pas la même erreur.

La responsabilisation de la société civile.

Aujourd’hui la plupart des initiatives qui sont à la pointe de la lutte contre la désinformation (le sourcing), qui consistent à voir comment l’information se propage sur Twitter, comment les algorithmes de YouTube peuvent être assez facilement piratés par des opérations sur Twitter orientant les utilisateurs vers des vidéos de plus en plus radicales, comment le sponsoring politique est opéré sur Facebook, ne viennent ni des journalistes ni de l’État mais principalement d’individus ou de sociétés civiles qui se donnent une mission : refusant de vivre dans un contexte de guerre informationnelle, ils veulent comprendre ce qui se passe et décident de développer des initiatives. Au sein de la société civile, beaucoup de compétences sont en train de s’organiser qu’il faut soutenir et surtout mettre en réseau parce qu’il ne sert à rien de faire quinze fois la même chose dans son coin. Il est question aujourd’hui de mettre en lien toutes ces initiatives de la société civile et de favoriser la discussion ou la coopération avec les plates-formes qui doivent être obligées de fournir des données analysables, compréhensibles et qui ont une valeur. On a beaucoup parlé, dans les dernières années, à propos de « start-up nation », de la valeur économique des GAFA, on attend aujourd’hui leur valeur démocratique.

Enfin nous devons trouver des systèmes. Les biais de confirmation fonctionnent dans les deux sens et les gens qui lisent le fact checking sont déjà convaincus que l’information est fausse. L’étude sur la propagation de la rumeur selon laquelle Macron aurait été financé par l’Arabie saoudite a montré qu’aucune des personnes qui avaient propagé le fact checking n’avait propagé la rumeur (et vice-versa). C’est très beau de faire du fact checking, de lire les décodeurs, de confirmer sur nos réseaux que nous avons lu les décodeurs. Dans cet entre-soi, nous nous confortons : c’est bon, tout va bien. Mais nous devons nous intéresser à la vraie propagation et à l’audience réelle de ce style de fact checking. Or je crois savoir que 80 % des visites du site de fact checking de CrossCheck [4] venait des Echos !

Peut-on prévoir ce qui va se passer ?

Si je dis que j’ai vu une licorne rose sur le Thalys en venant de Bruxelles, personne ne peut me prouver qu’elle n’existe pas. J’ai lu dans Le Monde (!) il y a quelques semaines un article intitulé « Non, l’Afrique n’est pas en train de se séparer en deux » (à cause d’une faille sismique) … Ce n’est pas sérieux, il faut à un moment donné remettre les choses à leur place, comprendre quels sont les vrais mécanismes de propagation. Sommes-nous en présence de microphénomènes d’influence qui concernent trois pelés et deux tondus qui vivent sur la planète Saturne ou s’agit-il de quelque chose de beaucoup plus grand ? A force d’amplifier des rumeurs microscopiques, on leur donne des audiences énormes. Je prends toujours l’exemple de l’opération réussie d’un parti politique français qui, il y a trois ans, a mobilisé l’opinion sur l’affaire du burkini sur une plage corse à partir de trois tweets … qui ont amené un journaliste de Corse Matin à faire un article, suivi d’une dépêche AFP dans la journée et d’un débat national qui a duré plus d’un mois. C’est très fort ! Il y avait vraiment des burkinis mais c’était un microphénomène. Cet exemple montre combien il est facile d’imposer un sujet à l’agenda médiatique à partir de choses minuscules.

Beaucoup d’initiatives concernent l’éducation aux médias. Je ne me fais pas trop de souci pour les jeunes générations qui, habituées à vivre dans un environnement médiatique très complexe, ont développé des réactions de méfiance. Je redoute davantage des opérations qui, comme en République tchèque, passant par des emails, touchent principalement des personnes âgées qui ont le droit de vote et se déplacent à toutes les élections. Je pense que ces vieilles techniques classiques ont beaucoup plus d’impact électoral que des techniques qui, si elles sont aussi impactantes, s’inscrivent dans un contexte global.

Je ne suis pas là pour dire que la désinformation a créé le Brexit et l’élection de Trump. Je pense que cela participe d’un mouvement plus global. L’efficacité de cette désinformation encourage les acteurs à l’utiliser de plus en plus. En Italie, en France, beaucoup d’informations venaient d’acteurs isolés. Les Macron Leaks venaient de l’Alt-right américaine (droite alternative). La rumeur concernant le compte qu’Emmanuel Macron aurait possédé aux Bahamas s’est propagée par des comptes américains avant d’être repris par des comptes français. La rumeur selon laquelle Macron aurait été aidé par l’Arabie saoudite a été propagée par des comptes proches de l’Iran. La désinformation venait donc plutôt de l’extérieur. En Italie ces techniques sont désormais intégrées dans les campagnes électorales : des partis politiques fabriquent eux-mêmes leurs propres morceaux de désinformation.

Il y a là un enjeu démocratique.

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[1] Facebook a décidé d’acquérir en 2014 cette plate-forme de messagerie instantanée permettant de chater en privé ou dans des groupes d’amis et de passer des appels gratuits entre utilisateurs (1 milliard dans le monde entier).
[2] Plate-forme de messages instantanés, disponible en plus de 8 langues, dont les 100 millions d’utilisateurs peuvent envoyer des messages (avec images et vidéos) cryptés qui s’autodétruisent.
[3] « Misinformation and biases infect social media both intentionally and accidentally ». Voir l'article sur le site de The Conversation.
[4] CrossCheck est un projet de journalisme collaboratif, lancé avec l’élection présidentielle française en ligne de mire, qui réunit des rédactions de toute la France et de l’étranger pour traiter avec précision les affirmations fausses, trompeuses ou prêtant à confusion qui circulent en ligne.

Le cahier imprimé du colloque "Fake news, fabrique des opinions et démocratie" est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

Fondation Res Publica I Jeudi 27 Septembre 2018 I | Lu 650 fois





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