Les propositions des « Etats généraux de la Recherche »

par Marie-Pierre Junier, chargée de recherche à l'INSERM, coordonnatrice du Cloeg Paris-Centre


Intervention prononcée lors du colloque Recherche et mondialisation du 20 septembre 2004


Je remercie Monsieur le Ministre de m’avoir demandé de présenter quelques-unes des propositions issues des Etats Généraux de la Recherche. Ces EG ont commencé à la fin du mois de mars, sous l’impulsion du mouvement « Sauvons la recherche », et ne s’achèveront qu’à la fin de cet automne. Ils se sont organisés sous l’égide d’une quarantaine de comités régionaux. Leur but était de dresser la liste des problèmes rencontrés dans la pratique de la recherche en France et d’élaborer des propositions. Ils ont rassemblé des acteurs de la recherche de tous les âges et de toutes les positions hiérarchiques, du doctorant au directeur de laboratoire. S’y sont associés des représentants des mondes politique, social et économique. Les travaux ont été menés en parallèle avec ceux du comité d’initiative et de proposition (CIP) présidé par Messieurs Beaulieu et Brézin. Ils se poursuivent de conserve entre le CIP et les comités régionaux depuis cet été, afin de parvenir à une série de propositions en vue de la nouvelle loi d’orientation et de programmation de la recherche. J’axerai ma présentation sur les propositions concernant l’emploi dans les métiers de la recherche et leur attrait, comme me l’a demandé Monsieur Chevènement.

Les EG ont abordé la question d’un désintérêt éventuel pour la science de nos concitoyens comme l’une des sources possibles du manque d’attrait des métiers de la recherche. La réponse est non, si l’on considère le soutien massif apporté par nos concitoyens au mouvement « Sauvons la Recherche ». Non encore pour les plus jeunes, puisque le nombre de bacheliers scientifiques est inchangé depuis 1985 et celui des inscriptions dans les filières scientifiques de l’enseignement supérieur est stable depuis 1996. Mais la réponse est oui, si l’on prend en compte les mouvements de défiance de la société vis-à-vis du développement de nouveaux champs de recherche, et je pense entre autres ici aux organismes génétiquement modifiés ou au clonage thérapeutique. Oui encore, si l’on regarde en détail les inscriptions universitaires, qui révèlent des chutes de 20 à 40 %, entre 1996 et 2002, dans certaines disciplines de science naturelle.

Ces constats ont conduit les EG à élaborer une série de propositions ayant pour but de permettre la prise en compte des demandes sociales. La première d’entre elles est la création d’un haut conseil de la science – lieu de débat des choix politiques scientifiques – qui rassemblerait, aux cotés des représentants de la communauté scientifique et du monde politique, des représentants de la société civile, en incluant les associations qui ont développé une expertise scientifique. Nombre d’entre elles ont déjà fait la preuve de leur utilité publique, en mettant en lumière des problèmes scientifiques rencontrés par nos concitoyens et qui, sans elles, seraient encore ignorés.

Les EG ont également abordé le problème de l’attrait pour la science, en proposant de renforcer la diffusion des connaissances et de la culture scientifique au travers de diverses mesures. Ils ont d’abord rappelé que les acteurs de la recherche publique ont, parmi leurs missions inscrites dans la loi de 1982, celle de participer à cette diffusion. Ils demandent à ce que soit réellement prise en compte cette mission dans leur évaluation et que des moyens leur soient donnés pour la mener à bien, notamment grâce à la mise en place de structures de communication placées au plus près des acteurs de la recherche.

Avant de parler des propositions concernant l’emploi dans la recherche, je voudrais rappeler quelques chiffres. Aujourd’hui, 440 000 personnes travaillent dans la recherche en France, secteurs public et privé confondus. 60 % d’entre elles sont des chercheurs. Plus de la moitié travaille dans le secteur public. 45 % des chercheurs et enseignants-chercheurs de la recherche publique seront à la retraite d’ici 10 ans. Et, selon la commission européenne, 700 000 nouveaux chercheurs seront nécessaires pour que l’union européenne atteigne d’ici 2010 ses objectifs en matière de recherche.

Il apparaît donc nécessaire de renforcer l’attrait des métiers de la recherche, d’abord en élargissant les débouchés du doctorat et en reconnaissant le statut du doctorant. En effet, un étudiant en thèse assume une véritable activité professionnelle, indispensable aux laboratoires de recherche, et cette activité doit donc être reconnue et rémunérée. Diverses propositions ont pour but de faciliter les échanges entre les mondes académique, industriel, mais aussi associatif, notamment au cours des études doctorales. Enfin, les EG ont insisté sur l’importance de l’inscription du doctorat dans les conventions collectives et dans la haute fonction publique. La France constitue une originalité mondiale en la matière. Moins de 15 % des cadres français sont titulaires d’un doctorat, alors que, en Allemagne par exemple, ce chiffre se monte à plus de 50 %. Les EG ont pointé l’une des sources de cette particularité hexagonale : la dualité de notre système d’enseignement supérieur, où se côtoient grandes écoles et universités. Or les grandes écoles n’accordent, dans la majorité des cas, qu’une part mineure à la formation par la recherche. Cette situation est particulièrement dommageable quand on remarque que nos dirigeants politiques et économiques sont en majorité issus de ces grandes écoles et méconnaissent les réalités du monde de la recherche. Une série de propositions, que je ne peux détailler ici a été élaborée, afin notamment de renforcer la part de la formation par la recherche dans les grandes écoles.

Les EG se sont aussi penchés sur les moyens de renforcer l’attrait des métiers de la recherche, plus particulièrement dans le secteur académique. Ils ont en premier lieu souligné l’importance de supprimer le travail au noir dans les établissements publics de recherche et d’enseignement supérieur. En effet, nombre de chercheurs, mais aussi d’ingénieurs et de techniciens, travaillent soit de façon bénévole dans l’attente d’un contrat de travail hypothétique, soit en bénéficiant de libéralités qui n’incluent ni cotisation sociale ni assurance en cas d’accident du travail. Les EG ont également élaboré des propositions visant à restreindre la précarité de l’emploi à tous les niveaux. Cette précarité nuit gravement à la qualité de la recherche et à la continuité de ses activités. Cela est tout particulièrement vrai pour les techniciens et les ingénieurs, qui constituent la mémoire des laboratoires sans laquelle ne peuvent se développer des recherches de qualité. Les EG ont également insisté sur la nécessité d’une programmation pluriannuelle de l’emploi scientifique, qui doit reposer sur l’existence d’un véritable travail de prospective, une activité très déficiente en France. Une telle programmation est la seule à même de prévenir les creux générationnels qui fragilisent la recherche, qui est une activité coopérative et solidaire se développant sur des temps variables, dans la plupart des cas plus longs que ceux du politique, qui sont au plus de l’ordre du quinquennat. Elle est également nécessaire pour tenir compte de la durée –très longue- de formation d’un chercheur. Aucun étudiant ne s’engagera dans cette voix sans connaissance claire des débouchés. Les EG proposent également de recruter plus jeune, la moyenne d’âge actuelle au recrutement étant de 31 ans, avec des disparités importantes entre les disciplines.

Pour terminer, les EG se sont attachés à élaborer des propositions pour retenir les acteurs actuels de la recherche publique. La première d’entre elles est d’accorder à ces acteurs les moyens de mener à bien leurs missions, à commencer par le développement des connaissances. Il faut que ces moyens soient programmés de façon pluriannuelle et cessent d’être considérés comme une variable d’ajustement budgétaire. Les EG proposent de maintenir le statut de titulaire de la fonction publique d’Etat, avec les dérogations nécessaires, seul à même de garantir leur autonomie à l’égard des modes passagères et l’existence d’une expertise publique indépendante. Il est important de rappeler que ce statut est envié par les chercheurs des autres pays, car il offre la possibilité de se lancer dans des recherches complexes et aventureuses. Les EG ont également élaboré des propositions visant à faire comprendre et respecter la logique scientifique en insistant tout particulièrement sur la nécessité de reconnaître enfin que les découvertes scientifiques et leur impact ne sont pas programmables, le passé fourmillant d’exemples à cet égard. Enfin, ils ont souligné l’importance d’une réévaluation des salaires, tout particulièrement au recrutement (moins de 2000 € brut pour un chercheur et moins de1300 € brut pour un technicien), ainsi que la prise en compte des années de formation dans le calcul des retraites, la nouvelle loi étant particulièrement défavorable à ceux qui, comme les chercheurs, ont consacré une longue période à leur formation.

Je vous remercie de votre attention.

Fondation Res Publica I Mardi 21 Septembre 2004 I | Lu 2849 fois


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