Le retour du fait national au Moyen-Orient


Intervention de Renaud Girard, grand reporter et chroniqueur international du Figaro, lors du colloque "Qu'y a-t-il dans le chaudron du Moyen-Orient ?" du 12 février 2018.


Merci beaucoup. Je suis très honoré d’être ici, à l’invitation de Jean-Pierre Chevènement dont j’avais beaucoup apprécié la prudence dans le recours à la guerre pour traiter des affaires de « l’Orient compliqué ».

Avec les printemps arabes, qui furent des révolutions politiques exponentiellement accentuées par la révolution numérique, les populations du Moyen-Orient ont été submergées par deux vagues idéologiques d’une force sans précédent. L’idéologie démocratique d’abord. Ce sont les blogueurs de la place Tahrir en janvier 2011. L’idéologie islamiste ensuite. Ce sont les Frères musulmans, que nous avons vu prier sur les ponts du Caire. Nous avons assisté ensuite à un grand affrontement entre ces deux idéologies, en Tunisie, en Égypte, en Libye, en Syrie, etc. Ce fut un affrontement entre des forces libérales, favorables au droit écrit par les hommes, à l’État de droit, à la démocratie à l’occidentale et des forces favorables au droit écrit par Dieu, à la charia chère aux Frères musulmans. Ni cette idéologie démocratique ni cette idéologie islamiste n’ont gagné.
Qui a gagné alors ? C’est selon moi le retour du fait national, le retour des États-nations au Moyen-Orient.

La fracture religieuse chiite/sunnite reste une clef importante pour comprendre le Moyen-Orient, mais elle n’est plus, selon moi, la clef prépondérante. Nous voyons d’ailleurs la grande puissance chiite, l’Iran, s’allier avec une grande puissance sunnite, la Turquie, dans le seul but de renforcer leurs États respectifs face à la menace de l’indépendantisme kurde. On a même vu des échanges entre leurs états-majors.

La guerre très cruelle, catastrophique, que mènent les Saoudiens au Yémen n’est pas idéologique. C’est une guerre préventive pour le contrôle de la péninsule arabique, dont les buts ne sont pas partagés par d’autres puissances régionales sunnites comme Oman ou le Koweït. Au Yémen, les Houthis, ces montagnards du nord du pays qui se sont emparés de Sanaa sont des chiites. Mais à la différence des chiites duodécimains (qui croient au retour du douzième imam), les Zaydites Houthis (septimains, comme les ismaéliens), ne sont pas proches de l’idéologie de Qom, la grande ville religieuse de l’Iran. Nationalistes, ils reprochent à Ibn Saoud de leur avoir volé une partie de leurs territoires ancestraux. En effet, quand Ibn Saoud avait construit l’État saoudien dans les années 30, il s’était emparé de plusieurs régions du Yémen, un État très ancien, contrairement à l’Arabie saoudite qui a été longtemps contrôlée par l’Empire ottoman. Cette guerre s’inscrit dans une série d’erreurs stratégiques commises par l’État wahhabite : la première est l’exécution du cheikh Nimr al-Nimr, chef religieux de la minorité chiite de l’est du pays ; la seconde est l’ingérence dans la guerre civile de Syrie, d’où les Saoudiens sortirent perdants ; la troisième est cette guerre contre les Houthis du Yémen, où les Saoudiens ont provoqué une catastrophe humanitaire sans pour autant réduire les montagnards houthis à quia ; la quatrième est le boycott du Qatar, où Doha n’a pas cédé ; la cinquième est l’arrestation à Riad du premier ministre libanais en exercice … Cette politique étrangère aventureuse ne doit pas cacher le fait qu’en politique intérieure le prince héritier MBS (Mohamed ben Salman) renforce l’État en le modernisant et en le soustrayant au pouvoir traditionnel des oulémas.

Nous avons assisté au retour en force de l’État irakien, qui a utilisé sa Division d’or victorieuse à Mossoul pour reprendre, à l’occasion de son retour vers Bagdad, la ville pétrolière de Kirkouk que les Kurdes de Barzani avaient prise en pensant que leur fait accompli finirait par être avalisé par le pouvoir central. Même le petit Liban a survécu à la crise provoquée par l’arrestation surprise de son premier ministre à Riad. On y a même assisté à un regain de fierté nationale et à une sorte d’union sacrée entre sunnites, chiites, druzes et chrétiens.

Ce retour des États et d’une géopolitique classique au Moyen-Orient s’accompagne de la constitution d’alliances, comme dans l’Europe des États-nations du XIXème siècle. Face à l’axe chiite (Iran, Irak, Syrie, Liban), se dresse un axe sunnite aidé par les Américains : Arabie saoudite, Émirats, Jordanie et Égypte, même si celle-ci s’entend aussi très bien avec la Russie. L’Égypte du maréchal Sissi a en effet beaucoup reproché aux Américains d’avoir fait le jeu des Frères musulmans en Égypte. Cet axe est lui-même concurrencé par le mini-axe Turquie-Qatar. Parce que ça l’arrange, Israël a rejoint pleinement cet axe sunnite. On sait que les Israéliens assistent tous les mois aux réunions de coordination qu’organise la CIA à Amman, avec les Jordaniens et les Saoudiens. La clef simplificatrice de la concurrence des idéologies – libéralisme ou baasisme contre islamisme – ou de la rivalité des religions – sunnisme contre chiisme, islam contre judaïsme – ne suffit plus pour rendre compte du « chaudron moyen-oriental »… La logique propre aux États-nations (que ces nations soient réelles ou fantasmées peu importe) revient au galop.

Comment interpréter le dernier incident militaire syro-israélien ? Il ne se résume pas à un dérapage malencontreux. Il témoigne d’une escalade plus générale au Moyen-Orient, lourde de dangers à court et moyen termes.

Le samedi 10 février 2018, peu avant l’aube, un drone guidé depuis le territoire syrien pénétra dans l’espace aérien israélien. Il fut aussitôt pris en chasse, puis abattu par des hélicoptères de Tsahal, qui déclara « iranien » l’appareil d’observation (on parle de la copie d’une copie qu’auraient faite les Iraniens d’un drone américain qui se serait écrasé en Iran il y a quelques années). Peu après, une escadrille israélienne s’envola pour aller détruire, sur le territoire syrien, la station de guidage du drone. Les huit F-16 frappés de l’étoile de David furent accueillis par un tir de barrage de missiles sol-air syriens, qui réussirent à en descendre un. L’armée de l’air israélienne estime avoir détruit près d’une dizaine de batteries de DCA, syriennes ou iraniennes.

Stratégiquement, les Israéliens ne se font pas à l’idée de voir la République islamique d’Iran s’implanter militairement dans la durée sur le territoire syrien, voisin du leur. On peut les comprendre : Téhéran n’a toujours pas officiellement renoncé à la politique étrangère de l’ayatollah Khomeiny qui ambitionnait de prendre le leadership de tout le monde musulman en adoptant une ligne dure à l’égard de l’État sioniste, lui déniant tout droit historique à l’existence. C’est une situation absurde ; car il n’y a jamais eu d’hostilité réelle entre les Perses et les Juifs ; car Israël a un différend originel avec les Arabes sunnites, pas avec les Iraniens chiites ; car le président iranien réformateur Rouhani a fait le choix historique d’ouvrir son pays aux Occidentaux. Mais cet antagonisme artificiel est hélas profondément ancré dans la tête des stratèges militaires de Tel Aviv et de Téhéran.

Après cette échauffourée aérienne, Benjamin Netanyahou a conversé téléphoniquement avec Vladimir Poutine ; il lui a notamment demandé de faire pression sur les Iraniens, afin qu’ils cessent de renforcer leurs positions militaires sur le territoire syrien voisin d’Israël. Les Israéliens entretiennent d’étroites relations diplomatiques avec la Russie et multiplient les rencontres au sommet. Ils ont compris que Moscou était devenu un pivot incontournable au Moyen-Orient ; ils restent en liaison constante avec le Kremlin.

Nous, Français, serions bien avisés de faire la même chose. Par souci d’efficacité, mais aussi parce que nous partageons quatre intérêts communs avec les Russes au Moyen-Orient. Premièrement, Russes et nous combattons le même ennemi principal, à savoir le djihadisme sunnite, qui vient tuer nos enfants, dans nos rues. Deuxièmement, nous nous sentons les protecteurs naturels des Chrétiens d’Orient, et ce depuis le dernier siècle de l’Empire ottoman. Troisièmement, nous abordons de la même manière la question des Kurdes : nous disons non à un État indépendant (chiffon rouge aux yeux des quatre États où ces descendants des Mèdes sont disséminés), mais nous disons oui à l’autonomie du Rojava kurde en Syrie, et oui à la reprise du dialogue Ankara-PKK (Partiya Karkerên Kurdistan, Parti des travailleurs du Kurdistan) qui exista de 2012 à 2015, et que le Président Erdogan abrogea pour des raisons électoralistes. Quatrièmement, Russes et nous, souhaitons le maintien de l’accord international du 14 juillet 2015 sur la dénucléarisation volontaire de l’Iran, que l’administration Trump a entrepris de saboter.

La stratégie américaine d’isolement de l’Iran me semble contre-productive, car pousse-au-crime. Il en est de même pour la Corée du Nord qui fut, dans le même geste inopiné de Bush en janvier 2002, placée avec l’Iran et l’Irak dans un très curieux « axe du mal ». Pour des raisons intérieures, pour réussir sa réforme, l’Iran a besoin de réintégrer le commerce international et d’attirer des investisseurs. Que l’Amérique en accepte l’augure, qu’elle cesse ses menaces financières contre les banques souhaitant travailler avec l’Iran, qu’elle rouvre son ambassade à Téhéran : c’est là qu’elle aura une chance d’être entendue en demandant aux Iraniens d’abandonner leur posture anti-israélienne et de relâcher leur emprise militaire sur le Levant.

Travailler avec la Russie veut-il dire que nous Français devrions approuver l’entièreté de ses politiques étrangère et intérieure ? Bien sûr que non : nous continuons à penser que son ingérence en Ukraine n’est pas de son intérêt à long terme, et qu’elle a suffisamment de territoires à développer en Sibérie ; nous continuons à regretter que Poutine n’ait pas profité de ses dix-sept ans au pouvoir pour instaurer un État de droit dans son pays, et nous l’encourageons à le faire dans les six ans de son prochain mandat.

Mais face à l’engrenage des alliances nouvelles qui fourbissent leurs armes au Moyen-Orient (un axe Amérique-Israël-Arabie saoudite contre un axe Turquie-Iran-Russie) et qui pourrait dégénérer en affrontement généralisé, la Russie est le pivot sur lequel nous devons jouer, pour modérer Ankara dans sa paranoïa antikurde et Téhéran dans sa rhétorique anti-israélienne. Le réalisme, la cause de la paix et nos intérêts à long terme nous le commandent.

Je vous remercie.

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Le cahier imprimé du colloque "Qu'y a-t-il du chaudron du Moyen-Orient ?" est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

Fondation Res Publica I Jeudi 26 Avril 2018 I | Lu 1391 fois


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