Le regard américain sur la Chine


Intervention d'André Kaspi, Professeur émérite à l’Université de Paris I, au colloque du 18 janvier 2010, La France et l'Europe dans les tenailles du G2 ?.


Le regard américain sur la Chine
Mesdames, Messieurs, c’est avec quelque scrupule que je prends la lourde responsabilité de commencer ce colloque en parlant devant vous du regard américain. Ce qui me rassure, c’est que les experts présents derrière cette table compléteront et modifieront sans doute l’exposé que je vais faire.

Historien de métier, je ne vous surprendrai pas en portant ma première réflexion sur l’histoire. La fascination des États-Unis pour la Chine remonte très loin dans le temps. On pourrait même dire que cette fascination existait déjà à la naissance des États-Unis. Les voyages maritimes entre les deux pays se sont poursuivis tout au long du XIXe siècle. Le fait que la famille de Franklin Roosevelt, installée à Canton pendant un temps, fit une partie de sa fortune grâce au commerce de l’opium illustre assez bien l’intérêt que les Américains manifestaient au XIXe siècle pour la Chine. Étrangement, cet intérêt s’accompagnait d’une grande réticence, on pourrait parler d’une « fascination réticente ». On aimait la Chine, on rêvait de la Chine, on envoyait des missionnaires en Chine mais on ne tenait pas à accueillir en nombre les Chinois sur le sol américain. La première loi s’opposant à l’immigration d’un groupe national fut prise contre les Chinois, au début des années 1880. C’était d’autant plus fâcheux que les Chinois avaient contribué à construire le Transcontinental, la ligne de chemin de fer reliant l’Atlantique au Pacifique. Un grand nombre de ces coolies, venus par bateaux entiers, étaient morts pendant la construction de cette voie ferrée. D’autres Chinois étaient restés sur le sol américain, pour essayer d’y vivre, d’y prospérer, tout comme les Européens qui avaient choisi d’émigrer aux États-Unis.

L’attrait pour la Chine, contrebalancé par la volonté de tenir à distance les Chinois par crainte de ce qu’on appelait encore le « péril jaune », se manifeste jusqu’au XXe siècle : Si les lois restreignant l’immigration, notamment celle des Chinois, sont restées en vigueur jusqu’en 1965, Franklin Roosevelt avait une véritable admiration pour la Chine (ou une certaine idée de la Chine). Il a eu la volonté de reconnaître dans la Chine une grande puissance. En effet, lorsqu’il a bâti le projet du Conseil de sécurité pour l’Organisation des Nations unies, il a songé aux trois grandes puissances qui faisaient la guerre au nazisme et au fascisme (les États-Unis, l’Union soviétique et la Grande-Bretagne) et … à la Chine ! Pourtant, entre 1940 et 1945, les Chinois n’occupaient pas encore la position qui sera la leur bien plus tard, à la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle. C’était une véritable vision d’avenir, héritage de la conception américaine de la Chine : un lieu qui fait rêver et qui fait peur. Pour vous en donner un dernier exemple, j’évoquerai Henry Ford, le constructeur d’automobiles. Dans ses rêves les plus fous, il imaginait 300 millions de Chinois achetant chacun une Ford, la fortune assurée !

Tout cela montre que, dans le regard américain, la Chine représente un avenir, quelque chose qu’il ne faut pas négliger mais quelque chose qui pourrait inquiéter les États-Unis.


Aujourd’hui encore, aux États-Unis, deux écoles de pensée s’opposent sur la vision de l’avenir de la Chine et des relations sino-américaines.

Une première école insiste sur le danger chinois, maintenant à l’encontre des Chinois une hostilité déclarée ou sous-entendue qui s’appuie sur trois arguments essentiels :
L’argument militaire. La Chine constitue une force de plus en plus puissante dont il faut tenir compte. Cette Chine militairement puissante est inquiétante. Si elle tentait de conquérir l’île de Taiwan, en principe sous la protection des États-Unis, elle menacerait la suprématie navale et aérienne américaine. Je n’énumérerai pas les nombreux incidents qui illustrent cette crainte à laquelle s’ajoute une autre peur qui concerne l’informatique (en ce moment, par exemple, on débat pour savoir si c’est le gouvernement chinois qui a encouragé une attaque informatique sur le système américain). On se méfie aussi de la construction des missiles à courte portée. On regarde avec beaucoup d’attention l’avènement d’une marine chinoise qui s’équipe de sous-marins et de porte-avions. Pendant un certain temps, les ventes d’armes chinoises à une autre puissance nucléaire de la région, le Pakistan (7 milliards de dollars de 2003 à 2007) ont été suivies de près. Donc, la Chine et ses alliés constituent un danger dans cette région du monde et, au-delà, pour les États-Unis.

L’argument diplomatique. On constate, depuis les États-Unis, la présence des Chinois dans des régions du monde qu’ils avaient longtemps ignorées : 750 000 Chinois sur le continent africain, dont 300 000 en Afrique du sud, plus ou moins bien reçus. Présence chinoise en Amérique latine, notamment au Venezuela. Présence chinoise au Moyen-Orient (les relations entre la Chine et l’Iran méritent toute l’attention nécessaire). Présence chinoise, bien sûr, en Asie du sud-est, en Asie centrale. Tout cela signifie que la diplomatie chinoise est extrêmement active et que, en ce sens, elle peut constituer une arme de combat dont les Américains seraient les victimes, si l’on en croit, bien sûr, cette école de pensée.

L’argument idéologique. La Chine n’est pas une démocratie, la Chine ne promeut pas les droits de l’homme. Il y a dans ce domaine trois sujets d’inquiétude : le Tibet, les Ouïgours et les dissidents.
Pour cette première école de pensée, la Chine constitue un danger et ce danger revêt des aspects multiples.

La deuxième école de pensée serait, au contraire, favorable à la diplomatie du sourire ou au mariage de raison. Les États-Unis devraient répondre à la Chine par une offensive de charme et envisager la Chinamerica (1), sorte d’union entre la Chine et les États-Unis. Dans cette hypothèse, impossible d’éviter la connivence : Américains et Chinois sont destinés à coopérer parce qu’ils ont des intérêts communs, d’abord sur le plan commercial. En 1979, les échanges entre les deux pays se montaient à 2,5 milliards de dollars, en 2008, ils atteignent 400 milliards. Aujourd’hui, l’accès au marché américain est une nécessité pour les Chinois et l’économie américaine a un besoin vital des investissements chinois, des achats de bons du Trésor.

50 000 entreprises américaines ont investi en Chine (notamment la plus grosse d’entre elles, Walmart, une entreprise de commerce de détail), parmi lesquelles figurent toutes les entreprises américaines classées parmi les 500 premières. Cela ne signifie pas que toutes ces entreprises réussissent à s’implanter sur le marché chinois. Dans le domaine de l’informatique, la rencontre des entreprises développant des moteurs de recherche (eBay, Yahoo etc.) avec le marché chinois n’a pas été aussi bénéfique qu’on aurait pu l’espérer. Actuellement, les réticences de Google vis-à-vis du marché chinois s’expliquent par le contrôle que le gouvernement chinois exerce sur le marché informatique. Mais ces entreprises sont présentes, elles ont donc besoin du marché chinois qui fait partie de leur bilan.

Sur le plan financier, les Chinois détiennent entre 700 et 1000 milliards de dettes américaines, de bons du Trésor, auxquels s’ajoutent les achats de ces bons du Trésor américains réalisés dans des pays tiers.

Enfin, il ne faut pas oublier les liens humains. 67 000 Chinois étudient dans des universités américaines. Bon nombre d’entre eux oublient de rentrer à la fin de leurs études, ce qui pose le problème de l’intégration de ces étudiants chinois dans la société américaine. Il y a 11 000 étudiants américains en Chine. Les échanges sont extrêmement actifs. Aux États-Unis, en ce moment, plusieurs millions de Chinois ont le statut de résidents, ils possèdent la carte verte et deviendront des citoyens américains au bout de quelques années.

Selon la deuxième école de pensée, une union de plus en plus étroite entre la Chine et les États-Unis repose sur les intérêts bien compris des uns et des autres.


L’accession au pouvoir d’un nouveau président des États-Unis affecte-t-elle les relations sino-américaines ?

Des différences notables s’observent entre l’attitude du Président George W. Bush, lorsqu’il arriva à la Maison blanche en 2001 et l’attitude de Barack Obama en 2009.

George Bush a incarné la première école de pensée (la Chine est dangereuse) pendant un moment. Son père avait eu une attitude un peu plus nuancée. Après les événements de la place de Tien An Men, en 1989, le premier Président George Bush n’avait pas rompu les relations avec la Chine, même si elles s’étaient un peu refroidies. George Bush junior, au départ, avait une attitude plus rigoureuse.

Dès les premiers temps de sa présidence, Barack Obama a envoyé en Chine sa secrétaire d’État, Hillary Clinton. On peut noter que si Madame Clinton a négocié avec les Chinois sur un certain nombre de points, elle ne s’est pas beaucoup entretenue des droits de l’homme. Or, traditionnellement, lorsqu’un président des États-Unis se rend à Pékin, il ne manque jamais de faire allusion à la défense des droits de l’homme, d’abord parce que c’est bon pour sa relation avec sa propre opinion publique mais aussi parce qu’il croit à une influence du président des États-Unis sur les Chinois. Hillary Clinton qui, certes, n’est pas présidente, ne s’est pas du tout exprimée dans ce sens. Selon elle, la crise économique globale, les changements climatiques, la sécurité, sont les sujets qui intéressent les relations américano-chinoises. Elle n’a évoqué ni le Tibet, ni les Ouïgours, ni les dissidents. Elle a voulu manifester pragmatisme et réalisme et donner la priorité à une « diplomatie douce ». Barack Obama, lors de son voyage en Chine au mois de novembre, a naturellement repris la même attitude. Il a parlé devant des étudiants mais, d’une part, le choix des étudiants qui pouvaient l’interpeller avait été largement contrôlé et, d’autre part, les paroles du président des États-Unis n’étaient pas faites pour être répercutées sur l’ensemble du territoire chinois. C’est ce qu’on appelle un understatement. Cela montre que, pour Barack Obama comme pour Hillary Clinton, ce sont les relations diplomatiques, économiques, financières, qui comptent avant tout. Le reste n’est pas d’une très grande urgence. C’est Barack Obama qui disait : « Nous sommes sur le même bateau que viennent frapper des vents violents et de fortes vagues ». Il est vrai qu’on a vu Barack Obama disputer âprement avec les Chinois au sommet de Copenhague pour trouver une solution concernant le réchauffement climatique (on ne peut pas dire que ces discussions aient abouti à des résultats éclatants !) mais ces zones de divergences ne doivent pas cacher les zones de convergences, ce qui compte avant tout, ce sont les intérêts économiques et financiers des deux pays.


La position de l’opinion américaine diffère un peu de celle de ses dirigeants. Les Américains qui n’ont pas de responsabilités politiques pensent, selon les sondages, que la Chine est la future superpuissance. Ils sont persuadés qu’elle rattrapera les États-Unis sur le plan économique. L’opinion américaine est malgré tout inquiète de l’évolution de la Chine, inquiète de ce voisinage qui ne lui semble pas correspondre vraiment à l’esprit des États-Unis. C’est un rapprochement qui fait un peu peur mais on ne sait pas comment l’éviter. Il y a dans l’opinion américaine l’idée que la Chine n’est pas un pays avec lequel on peut véritablement souscrire une alliance mais ce n’est pas non plus un pays avec lequel on peut se fâcher. L’opinion américaine voit avec hésitation, avec beaucoup de réticences, ce rapprochement avec la Chine dont elle sait pourtant qu’il est inévitable parce qu’il est indispensable à l’économie américaine, parce qu’il permettra peut-être de surmonter la crise et d’éviter que l’endettement phénoménal des États-Unis n’entraîne le pays dans une quasi-faillite.

Le regard américain n’est pas simple. Il est fait de contradictions, d’hésitations. Il repose sur des éléments historiques, certes, mais surtout sur des éléments strictement matériels. C’est peut-être ce qui permet de parler d’un G2, mais un G2 qui serait inclus dans une perspective plus large, un G2 qui permettrait aux États-Unis de ne pas être complètement seuls face à la Chine et de pouvoir compter sur d’autres forces que celles du territoire américain.

Voilà en quelques mots ce que je pouvais vous dire. Mes collègues en diront beaucoup plus.


Jean-Pierre Chevènement
Merci, Monsieur le professeur, pour cette vue équilibrée des choses. Votre conclusion laisse penser que l’opinion américaine est plus proche de la deuxième école que de la première.
Je me tourne maintenant vers Jean-Luc Domenach pour lui demander de nous parler du regard des Chinois.

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1) Chinamerica, terme créé par Niall Ferguson, professeur à Harvard


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Fondation Res Publica I Lundi 18 Janvier 2010 I | Lu 3299 fois





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