Le film historique, miroir de la société


Intervention de Jean Tulard, Membre de l’Institut, historien, au colloque "La société française au miroir de son cinéma" du 20 juin 2011


Le film historique, miroir de la société
Alain Dejammet
Je vois que des auditeurs prennent des notes, c’est-à-dire que tout à l’heure ils ne manqueront pas de contester l’idée que les péplum représentent une critique de la gestion des cabinets ministériels.
Mais je laisse à Jean Tulard, notre maître à tous, le soin de reprendre tout ceci, sous une perspective historique, moderne etc.


Jean Tulard
Merci, Monsieur le président. L’admirable exposé que nous venons d’entendre a déjà, à travers Ridicule et Pontcarral, introduit mon propos sur le film historique, miroir de la société.

Louis Lumière, en inventant le cinéma, inventait aussi le documentaire. Il filmait la réalité : le repas de bébé, l’entrée d’un train en gare, donnant à l’historien de précieuses archives. Ce furent par la suite les actualités, les reportages filmés, le journal télévisé. Méliès, lui, reconstitue la réalité. Le repas de bébé est filmé en studio, avec des acteurs et des décors. Il invente le film historique. C’est ce type de reconstitution du passé sous la forme de fiction que nous allons évoquer dans cette brève intervention.

Les Français aiment les films historiques. Ils privilégient leur propre histoire, probablement parce qu’ils sont fiers de leur passé. Ils pensent s’instruire sans effort avec le film historique. Ils ont souvent tort. Le film historique, qui n’est qu’une reconstitution, non une archive, comporte des erreurs et d’inévitables anachronismes. Dans un péplum – vous avez évoqué ce genre, Monsieur le président – on voit Néron assister aux jeux du cirque. Tandis qu’on entend les cris des vierges croquées par les lions, Pétrone se penche vers Néron et lui souffle à l’oreille : « Ce que tu es sadique, Néron ! », anticipant allègrement de dix-sept siècles la naissance du Marquis de Sade (1740) sans susciter de réaction. Dans un autre film il est dit que le roi François Ier est allé chasser à quelques « kilomètres » de Fontainebleau, autre anachronisme qui ne saute pas à l’oreille immédiatement. Ne parlons pas des appas de Marguerite de Bourgogne, lors d’une orgie à la Tour de Nesle (1), masqués par un « slip Petit bateau » fort coquin mais peu médiéval. Or, beaucoup de spectateurs ne le remarquent pas.
Si nous ne réagissons pas à l’anachronisme, n’est-ce pas parce que nous projetons notre présent dans le passé que nous voyons à travers la société ancienne notre propre société ? Le cinéma historique serait, c’est ce que je dois démontrer devant vous, plus souvent le reflet de notre temps que de celui qu’il doit évoquer.

C’est, Mesdames, Messieurs, ce qu’ont compris les dictateurs du XXème siècle, tous cinéphiles, qui ont mis le film historique au service de leur propagande.

Lorsque le territoire russe est envahi par les armées allemandes, Staline donne l’ordre à Petrov de tourner un film sur la campagne de 1812 (Petrov avait déjà fait un Pierre Le Grand (2) qui était en réalité le portrait de Staline : Pierre Le Grand y fumait la pipe exactement comme Staline). Dans ce film, intitulé Koutousov (3), le parallèle entre 1812 et 1942 était évident. Napoléon était Hitler, Koutousov, Joukov et Alexandre Ier des figures de Staline.

Lorsqu’à son tour, le Troisième Reich est envahi par les Russes à l’est et les Américains à l’ouest, Hitler, pour galvaniser les énergies allemandes, confie à Veit Harlan, l’auteur du Juif Suss (4), le soin d’exalter la résistance de la ville de Kolberg, en 1807 devant les troupes de Napoléon (encore lui). Les maisons de Kolberg qui s’écroulent sous les boulets du Général Loison sont celles de Dresde sous les bombes anglo-saxonnes. Message : il faut résister en 1945 comme on l’a fait en 1807 car la victoire sera finalement au bout, comme en 1814.

En 1950, devant le boycott de l’Espagne par les démocraties victorieuses, Franco fait tourner un film qui n’a jamais été présenté en France – sauf à la Cinémathèque par mes soins – Agustina de Aragon (5), qui évoque le siège héroïque de Saragosse par les troupes françaises (Napoléon a bon dos). Là encore, un message est délivré : l’Espagne franquiste ne fléchira pas plus que Saragosse devant les démocraties.
Il n’est pas jusqu’à Ceausescu, le Génie des Carpates qui n’ait fait tourner un Vlad l’empaleur (6), personnage peut-être moins brillant que Napoléon qui fut vainqueur des Turcs comme Ceausescu l’a été des forces anti-communistes.
Enver Hoxha l’imitera avec Skanderberg (7) en 1953.

Dans la France occupée, on trouvera la même utilisation du film historique comme œuvre de propagande.
Jacques Warin a évoqué Pontcarral (8). Pontcarral s’oppose à Louis XVIII comme un résistant s’oppose à Pétain.
Prenons le camp vichyssois. Dans Le destin fabuleux de Désirée Clary (9) en 1941, Sacha Guitry exalte la révolution nationale. Bonaparte dit au républicain Bernadotte : « La république est morte. Vous avez tout fait pour sauver la république dont vous voyiez bien qu’elle était condamnée. Ce n’est pas la république qu’il convenait de sauver, mon ami, c’est la France ». C’est ce qu’a fait Pétain. Le personnage, Napoléon, ajoute : « Etre républicain, ce n’est qu’une opinion ». Et le père de Désirée, Monsieur Clary, de dire dans le même film : « La France est le plus beau pays du monde. Et si jamais vous le voyez dans le malheur, ne vous effrayez pas plus qu’il ne faut : relisez son histoire. Elle s’en tire toujours. Seulement, pour s’en tirer, il faut qu’elle travaille, qu’elle soit ingénieuse et qu’elle ait du bon sens » : « Travail, famille, patrie », voilà le programme destiné à redresser la France. Alors qu’on vient de lui annoncer que Bernadotte est roi de Suède, Napoléon dit : « Un maréchal sur le trône de Suède, c’est l’un des meilleurs tours que l’on puisse jouer aux Anglais ».

Déjà, dans le Napoléon d’Abel Gance de 1927, on voyait l’armée d’Italie sans ressources et sans discipline, sale et dépenaillée. Alors paraissait Bonaparte, et les soldats se redressaient, se mettaient en rangs, présentaient les armes et partaient au combat. Commentaire d’Abel Gance : Le chef était là. Le message est clair : ce qui manque à la France au début des années trente, c’est un chef, la démocratie, c’est la « démocrassouille », l’anarchie et la veulerie.

Le film historique n’est donc pas dépourvu d’arrière-pensées. À travers le passé, c’est le présent qu’il suggère. On pourrait presque refaire toute l’histoire de France depuis 1930 à travers des films historiques consacrés à d’autres périodes mais qui peignent le temps présent.
Essayons.

Veut-on un témoignage sur ce Front populaire qui a été si magistralement évoqué ? Voici Renoir, avec La Marseillaise (10) en 1938. Ce film, qui évoque le 10 août 1792 et la prise des Tuileries, a été tourné sur un scénario du grand historien Albert Mathiez et produit par la CGT qui a lancé une souscription nationale. Les Marseillais symbolisent le peuple en grève et, à travers ce film, c’est toute une image républicaine qui se déploie, une fête permanente, fraternelle et généreuse, dans ce style populaire qui est alors la marque de Jean Renoir.

S’interroge-t-on sur la collaboration et le double-jeu de cette collaboration (s’il y eut double-jeu sous l’occupation) ? Revoici Sacha Guitry, avec Le Diable boiteux (11), Talleyrand, qui a traversé tous les régimes, comme certains personnages qui, après avoir servi la Troisième République, se découvrirent vichyssois puis résistants à la Libération, servirent la Quatrième République et se retrouvèrent dans l’entourage du Général de Gaulle, certains même jusqu’à François Mitterrand. Au début du film, toute la scène avec Napoléon est une apologie du double-jeu où Sacha Guitry lui-même se justifie en montrant qu’il a été résistant comme l’avait été Talleyrand avec Napoléon.

Cherche-t-on une image de la décadence de la Quatrième République et de ses divers scandales comme les fameux « bons d’Arras » (un substitut s’était jeté par la fenêtre, « le Canard enchaîné »commentant : « Il n’a pas pu se jeter par la fenêtre car il était attaché au Parquet ») ? Voici Stavisky (12) d’Alain Resnais, dont l’action se situe au cours des années 30, relatant une affaire de faux bons, scandale exploité par l’extrême droite. Le parallèle est frappant.

La montée du Général de Gaulle ? En 1956, Renoir, encore lui, tourne Eléna et les hommes (13). A travers la conquête du pouvoir par le général Rollan (la famille du général Boulanger s’est opposée à ce qu’on utilise son nom), Renoir s’est-il amusé à une simple évocation de la Belle époque ou a-t-il pensé à un autre général qui, en 1956, attend son heure ? La première hypothèse paraît vraisemblable mais il peut y avoir aussi d’autres arrière-pensées.

La gauche au pouvoir avec François Mitterrand ? C’est le Danton (14) de Wajda en 1982 avec son apologie de l’indulgence et les scènes très réalistes des exécutions finales, notamment celle de Danton. Tout renvoie à Robert Badinter qui vient de gagner son combat contre la peine de mort. À la première du film, qui eut lieu à la Cinémathèque étaient présents le Président de la République et Robert Badinter.
Autre image de la Révolution : Liberté, égalité choucroute (15) de Jean Yanne, en 1985. C’est une charge contre la France socialiste à travers une évocation délirante des événements révolutionnaires.

Les historiens se sont précipités lorsqu’est sorti un film sur le Roi Dagobert (sur qui on ne sait pas grand-chose, sauf qu’il avait mis sa culotte à l’envers). Mais si ce film (16) ne nous apprend rien sur les Mérovingiens, l’humour un peu gras de Coluche, qui incarne le Roi Dagobert, s’y étale complaisamment.

Continuera-t-on avec le moment où le film historique coïncide presque avec le temps présent ? Quatre ans à peine après les faits, La conquête (17) de Durringer s’applique à raconter l’accession au pouvoir de l’actuel chef de l’État. C’est un film historique qui évoque des moments qui viennent juste d’entrer dans l’histoire mais n’ont pas encore perdu leur force émotionnelle. C’est un film historique alors même que les historiens n’ont pas encore écrit cette histoire.

Vous voyez qu’ainsi des films qui évoquent Danton ou la Troisième République peuvent être considérés comme des témoignages sur les années Mitterrand, sur le Front populaire, sur 2007.
Il est d’ailleurs des époques qui se prêtent très bien à ces parallèles : la Révolution française, la période napoléonienne. Il y a aussi des personnages mythiques. La pauvre Jeanne D’Arc a été brûlée trente fois à l’écran et trente fois elle a servi de porte-parole à des idéologies souvent différentes. L’affaire Dreyfus permet de délivrer un message de tolérance dans des époques peu portées à l’entendre.

Arrêtons-nous là. On finirait par croire que tous les films historiques sont chargés d’arrière-pensées politiques, qu’ils sont volontairement le reflet de notre société. Les multiples adaptations des romans d’Alexandre Dumas sont loin de nourrir de telles ambitions, y compris Les trois mousquetaires (18) ou Les quatre Charlots mousquetaires (19). Il y a une interprétation possible à tout. Si l’on peut voir dans Les trois mousquetaires les trois ordres de la société : Athos, l’agriculteur, Porthos, le guerrier et Aramis, le prêtre, laissons les chevaucher en toute liberté.

Le film historique est surtout destiné à faire rêver. Qu’importent les anachronismes ou les arrière-pensées, répondons à l’appel de Maître Orsini, « tavernier du diable » qui, à la fin de la première séquence de Buridan héros de la Tour de Nesle s’écrie : « Et maintenant, enfants, tous à la Tour de Nesle ! ». Merci de m’y suivre ce soir, non pas à la Tour de Nesle elle-même car on y finissait mal, mais dans les salles obscures qui projettent ces films historiques qui ont leur propre valeur sans avoir besoin d’exégèse comme l’exercice auquel je viens de me livrer et que je vous remercie d’avoir supporté.


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(1) Dans Buridan héros de la Tour de Nesle (France, 1951) R., Sc. : Emile Couzinet d’après Michel Zevaco.
(2) Piotr 1 (URSS, 1937-1939) R. : Vladimir Petrov ; Sc. : Alexis Tolstoï
(3) Koutousov (URSS, 1944) R. : Vladimir Petrov ; Sc. : Vsevolod Solovyov
(4) Der Jude Süss (Allemagne, 1940) R. : Veit Harlan ; Sc. : L. Metzger, E. W. Möller, V. Harlan.
(5) Agustina de Aragon (Espagne 1950) R. : Juan de Orduna
(6) Vlad Tepes (Roum. 1978) R., Sc. : Doru Nastase ; Pr. État roumain.
(7) 1953: L’Indomptable Skanderbeu (Skënderbeu) –Serge Youtkevitch (coproduction Union soviétique-Albanie)
(8) Pontcarral, colonel d’Empire (France, 1942) R., Sc. : Jean Delannoy, d’après Albéric Cahuet
(9) Le destin fabuleux de Désirée Clary (France, 1941) R., Sc. : Sacha Guitry
(10) La Marseillaise (France, 1937) R. : Jean Renoir, Carl Koch, Nina Martel-Dreyfus.
(11) Le Diable boiteux (France 1948) SC., dial. : Sacha Guitry, d’après sa pièce.
(12) Stavisky (France, 1974) R. : Alain Resnais ; Sc. : Jorge Semprun
(13) Eléna et les hommes (France 1956) R., Sc. : Jean Renoir.
(14) Danton (France-Pologne, 1982) R. : Andrzej Wajda : Sc. : Jean-Claude Carrière
(15) Liberté, égalité, choucroute (France-Italie, 1985) R., Sc., Dial., M. : Jean Yanne
(16) Le bon roi Dagobert (France-Italie, 1984) R. Dino Risi
(17) La conquête (France, 2011) R. : Xavier Durringer
(18) The Three Musketeers (USA, 1921) R. : Fred Niblo ; Sc. : Edward Knoblock, Lotta Woods…
Les trois Mousquetaires (France 1921) R., Sc. : Henri Diamant-Berger, d’après Alexandre Dumas.
Les trois Mousquetaires (France 1932) R., Sc. : Henri Diamant-Berger, d’après Alexandre Dumas.
The Three Musketeers (USA, 1935) R. : Rowland V. Lee; Sc. : Dudley Nichols, Rowland Lee, d’après Alexandre Dumas.
Los Tres mosqueteros ( Mexique, 1942) R. : Miguel M. Delgado ; Sc. : Jaime Salvador.
The Three Musketeers (USA, 1948) R. : George Sidney; Sc. : Robert Ardrey, d’après Alexandre Dumas.
Fate largo ai moschettieri (France-Italie, 1953). R. : André Hunebelle ; Sc., Dial. : Michel Audiard, d’après Alexandre Dumas.
Les trois Mousquetaires (France 1961) R. : Bernard Borderie, Sc. : J.B. Luc, B. Borderie, d’après Alexandre Dumas.
The Three Musketeers (GB-Panama, 1973) R. : Richard Lester ; Sc. : George MacDonald Fraser, d’après Alexandre Dumas.
The Three Musketeers (USA, 1993) R. : Stephen Herek et Mickey Moore; Sc. : David Loughery.
(19) Les quatre Charlots mousquetaires (France, 1974) R. : André Hunebelle ; Sc. Jean Halain (d’après le roman d’Alexandre Dumas)

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Fondation Res Publica I Mercredi 21 Septembre 2011 I | Lu 2274 fois


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