Le déséquilibre franco-allemand permettra-t-il de relancer un moteur commun face au condominium sino-américain ?


Intervention de Jean-Louis Beffa, président d'honneur du groupe Saint-Gobain, auteur, entre autres, de "Les Clés de la puissance" (Seuil, 2015) et "La révolution numérique et les Entreprises - Se transformer ou mourir" (Points, 2018), au colloque "Ordolibéralisme, mercantilisme allemand et fractures européennes" du 19 novembre 2018.


Je commencerai par un certain nombre de réflexions qui recoupent largement – mais pas sur tout – ce qui vient d’être dit.

Nous savons tous que l’Europe a commencé, sur le terrain économique, en mettant des activités (charbon et acier) en commun, en échouant sur la partie militaire et en se disant que le politique suivrait et parviendrait à dessiner une entité qui représenterait une puissance accrue par rapport à celle des États séparés.

Je voudrais faire un bilan sur les deux points que nous pouvons considérer comme des acquis très importants qui structurent ce qui existe de solide :
L’acquis du marché unique, indiscutablement, est très important pour les entreprises.

Le deuxième acquis est évidemment l’euro. Et dès lors que nous disons « l’euro », nous voyons que l’Angleterre est ailleurs.

Nous avons eu des échecs extrêmement importants. L’épouvantable traité de Nice, signé par le gouvernement de Lionel Jospin et par le président Jacques Chirac, est la catastrophe puisque l’élargissement n’a pas été accompagné de la mise en place d’une gouvernance qui ait la moindre efficacité. C’est à mes yeux un élément extraordinairement négatif.

Je rappellerai les choix allemands fondamentaux.

Comme un certain nombre de pays importants de la planète, l’Allemagne est mercantiliste, c’est-à-dire qu’elle cherche à exporter plus qu’elle n’importe. Les grands pays mercantilistes qui comptent de plus en plus sur la planète sont, bien sûr, le Japon, mais également la Corée, de façon essentielle la Chine et, en Europe, d’abord et avant tout l’Allemagne. Ce choix mercantiliste est un élément essentiel qui structure toute une partie de la politique allemande. Ce n’est pas le choix qu’a fait la France qui, dans le cadre de l’euro, peut remercier l’Allemagne de bien vouloir régler sa facture du commerce extérieur. Les statistiques montrent à l’évidence qu’aucun pays ne peut obtenir un excédent de commerce extérieur s’il ne s’intéresse pas à deux secteurs, l’industrie et l’énergie. Dans aucun pays de la planète les services ne sont capables de jouer un rôle significatif dans ce domaine. Il faut l’admettre : un pays qui, comme nous l’avons fait, négligerait les secteurs de l’énergie et de l’industrie ne pourrait en aucune façon jouer un rôle pour disposer des avantages liés à un commerce extérieur excédentaire.

L’Allemagne ne partage pas non plus la conviction française que le salut viendra des PME. Dans aucun des grands pays de la planète le salut ne vient d’autre chose que des grands groupes. Je ne dis pas que mettre en adéquation l’intérêt d’un pays et l’intérêt de ses grands groupes est facile à faire. Les PME ont leur importance et jouent un rôle très utile mais les chiffres révèlent que l’avantage compétitif d’un pays ne peut résulter de ses PME. Je ne parle pas de l’emploi, je parle du commerce extérieur qui est fondé sur l’action des grands groupes.

L’Allemagne, pour arriver à ce succès, a adopté ce que j’ai appelé un « modèle industriel et commercial de gouvernance » du monde des entreprises. À l’inverse, la France a basculé vers un modèle libéral financier, même si l’on discerne quelques réflexions dans le macronisme. Ce modèle libéral et financier s’est incarné par exemple dans les politiques menées avec constance par trois ministres socialistes : Pierre Bérégovoy, Dominique Strauss-Kahn puis Laurent Fabius. Ces trois ministres, ainsi que la Direction générale du Trésor, ont été, en France, les porteurs du modèle libéral financier, avec des contributions importantes à droite, notamment celles de grands patrons comme Michel Pébereau.

Ce choix reposait sur plusieurs croyances. On croyait par exemple qu’en étant vraiment libérale et en laissant faire les choses la France allait se « moderniser » et s’insérer « naturellement » dans la concurrence internationale. En fait, la situation était beaucoup plus simple : à partir des années 80 nous avons commencé à accumuler les déficits budgétaires, les déficits faisaient croître la dette, et pour pouvoir financer la dette, l’obsession numéro un était de complaire aux investisseurs institutionnels anglo-saxons. C’est cela qui a vraiment créé la « pensée unique » du Trésor : financer la dette et donner des gages aux investisseurs internationaux.

Jusqu’à l’attentat du World Trade Center le monde a essayé d’évoluer vers une forme de multilatéralisme économique dont les principes étaient fondamentalement américains et dans lequel, en gros, on essayait de faire que les entreprises soient en compétition avec des règles du jeu comparables. C’est ainsi que l’on a créé l’Organisation mondiale du commerce (OMC), qu’on y a fait rentrer les Chinois etc.

C’est complètement terminé. On n’est plus dans ce monde-là. Désormais ce ne sont plus les entreprises mais les États qui sont en concurrence, et leur « force de frappe », ce sont leurs grands groupes industriels. Le contexte institutionnel que les États créent autour de leurs groupes importants est leur choix essentiel.

Or cette nouvelle notion-là est totalement absente de toutes les logiques bruxelloises, qu’il s’agisse du commerce extérieur ou de la commission de la Concurrence. Aujourd’hui la commission de la Concurrence s’inquiète, considérant le rapprochement entre Alstom transports et Siemens comme un risque de position trop dominante en Europe ! Face à la Chine qui a créé la première entreprise pour les TGV, qui produit 90 % du TGV mondial, même en rassemblant les deux entreprises européennes et en créant quasiment une position très forte sur le marché européen, il n’est pas certain qu’on arrive à exister. Si nous persévérons dans cette analyse complètement biaisée nous aurons des consommateurs européens très bien protégés qui seront intégralement fournis par des entreprises étrangères, ce qui est déjà le cas dans de nombreux domaines.

Le système industriel et commercial allemand rompt et continue à rompre avec le modèle libéral financier. Bien sûr il y a des activistes financiers, parfois, qui proposent de couper un peu en morceaux le groupe Thyssen, mais tout cela se produit aux limites. J’ai été administrateur du groupe Siemens en Allemagne pendant cinq années. Que croyez-vous qu’il arriva lorsqu’il s’est agi de vendre son secteur automobile électronique ? A-t-on sollicité un banquier d’affaires pour vendre ce secteur au meilleur prix ? Pas du tout. En Allemagne on se demande avec qui on peut s’allier (en l’occurrence l’allemand Continental) pour créer un groupe qui ait un sens, par une spécialisation, par secteurs de l’industrie allemande, pour le plus grand intérêt allemand.

Les Allemands adoptent une position qui, historiquement, n’est pas du tout celle de la France : parce qu’ils disposent d’une puissante industrie exportatrice, technologiquement en avance, parce qu’ils ont arbitré pour le producteur et non, comme nous, pour le consommateur, ils auront ainsi les meilleurs emplois sur le territoire allemand et serviront, in fine, le consommateur allemand. C’est en passant par la priorité au producteur qu’on vise une politique in fine favorable aussi au consommateur.

À l’inverse, historiquement, la politique française consiste à se méfier des entreprises. Dans tous les débats sur la réglementation européenne, la France arbitre pour ses consommateurs, contre ses producteurs. En tant que chef d’entreprise je comptais sur le ministre allemand de l’Environnement pour écouter ses industriels avant d’aller négocier à Bruxelles. Son homologue français écoute ses ONG, les entreprises industrielles françaises n’ont donc, jusqu’à présent, dans bien des secteurs, aucune chance d’être bien défendues par les ministres français.

On peut multiplier les exemples : les Allemands ont décidé de mener une politique énergétique de sortie du nucléaire entièrement payée par le consommateur – qui paye son électricité deux fois plus cher qu’en France – veillant à épargner l’industrie allemande qui ne paye pas cette politique.
Sous la tutelle du monde politique, l’Allemagne est gouvernée en fait par une union de ses chefs d’entreprise, détenteurs de l’histoire des entreprises, en cogestion avec les syndicats, dans le but de faire des investissements de long terme, de développer la technologie et de maintenir en Allemagne les emplois à forte valeur ajoutée, la partie complémentaire étant produite dans des pays à salaires moins chers, notamment en Europe de l’Est. Quoi qu’il arrive, dans les grands groupes industriels, un tiers de l’effectif de la société doit être en permanence en Allemagne.

Cette situation va-t-elle durer ? Quel avenir pour l’entreprise française ?

Beaucoup de groupes français ont fait une extraordinaire mutation, pour certains d’entre eux dans des domaines qui ne relèvent pas de politiques de l’État, bien qu’il reste des retombées de la politique qui avait été menée jusqu’à la fin du mandat de M. Giscard d’Estaing. Cette politique gaulliste, qui avait une approche tout à fait spécifique (entreprises nationales, marché national...), a permis de faire le nucléaire, de faire Arianespace, a permis de développer une industrie de l’aviation qui reste solide. C’est un acquis.

Nous avons d’autres acquis en France.

Nous avons des hommes qui ont créé les meilleurs groupes de luxe de la planète : M. Arnaud, sans doute le plus grand créateur industriel français du XXème siècle, M. Dumas (Hermès)… Mais, contrairement à l’Allemagne, nous n’avons pas réfléchi à une sorte de « Standort Frankreich » [1]. Les Allemands ont réfléchi au secteur dans lequel se spécialiser et ont conclu que c’était l’industrie. Depuis bien longtemps les Anglais savent que c’est la City de Londres. Les Américains sont en train de conclure que ce sont les GAFA, les méga du monde numérique.

La France n’a pas réfléchi à cette question. Je pense que le secteur d’excellence français, ce sont aussi les industries de l’art de vivre : le luxe, le tourisme, l’agriculture de haut de gamme… Même si, malheureusement, nous ne dominons pas assez en agro-agriculture parce que la France arbitre toujours pour ses paysans contre ses industriels (l’industrie a été systématiquement la mal-aimée française).

La France, pour exister au niveau européen, devra s’entendre avec les pays qui comptent : l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie. Chaque pays réfléchissant à la spécialisation qui lui permettra d’être un vrai leader mondial.

Nous ne pouvons prétendre par exemple à devenir de grands leaders mondiaux de l’intelligence artificielle (IA). 5 milliards sont consacrés aux programmes européens dans ce secteur alors que près de 10 milliards sont consacrés chaque année au seul programme du chinois Ali Baba ! Nous allons inévitablement être dépassés.

Nous avons d’autre part des caractéristiques qui nous posent un certain nombre de questions. La France et l’Europe ont un modèle social et une approche éthique d’un certain nombre de sujets. Par exemple, l’Europe vient d’édicter un règlement qui préserve les droits de l’individu sur ses données personnelles. Les États-Unis s’interrogent sur cette question. La Chine a déjà décidé que l’individu n’a aucun droit sur ses données personnelles. Ce qui se passe en Chine en ce moment aboutit à un foisonnement tel que, dans ce domaine, nous serons très vite dépassés technologiquement.

L’Europe, qu’elle soit française ou allemande, va devenir un espace sympathique dans lequel on vivra certainement mieux que le citoyen chinois. Mais nous risquons d’être dépassés économiquement.

Y a-t-il une alternative ? Ma conclusion à cet égard reste pour le moment très pessimiste. Jamais depuis que je m’intéresse aux questions franco-allemandes je n’ai vu une telle divergence entre la France et l’Allemagne. Je ne vois pas percer les propositions européennes du type de celles que souhaite le président Macron en Allemagne telle qu’elle évolue avec ses nouveaux dirigeants. L’Allemagne pense qu’elle peut réussir seule. Et la seule réponse que peut donner la France est : Vous n’allez pas continuer à avoir le beurre et l’argent du beurre. Vous n’allez pas continuer à bénéficier des avantages que vous donne l’euro sans rien donner en échange. La France doit mener une réflexion stratégique solide pour savoir dans quel domaine elle pourrait acquérir un levier de pression sur l’Allemagne.

Jean-Pierre Chevènement
Merci, Monsieur le président. Vous avez posé la bonne question et vous nous laissez le soin d’y répondre. Quel est le domaine dans lequel nous pouvons exercer un effet de levier ?

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[1] En référence à l’expression allemande : « Standort Deutschland » qui signifie littéralement « Allemagne, lieu d'implantation » et désigne à la fois le coût, la formation, la qualification de la main-d'œuvre et la qualité des relations sociales.

Le cahier imprimé du colloque "Ordolibéralisme, mercantilisme allemand et fractures européennes" est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

Fondation Res Publica I Vendredi 18 Janvier 2019 I | Lu 795 fois





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