La politique étrangère de Donald Trump


Intervention de Laurence Nardon, Chercheur, responsable du programme Amérique du Nord de l'Ifri, auteur de Les Etats-Unis de Trump en 100 questions (Tallandier, 2018), au colloque "Où vont les Etats-Unis ?" du 29 janvier 2019.


Jean-Pierre Chevènement
Nous allons maintenant passer à la politique étrangère.

J’aimerais qu’on essaye de voir comment s’articulent ces problèmes économiques, sociaux, politiques, avec les orientations de la politique étrangère de Donald Trump. Parce que, à mon sens, une partie du succès de Donald Trump vient du sentiment qu’il donne de s’attaquer à la question d’un certain déclin américain.

Je me trompe peut-être.

Nous allons écouter ce qu’a à nous dire Mme Laurence Nardon, l’un des meilleurs experts de l’IFRI, qui a écrit un livre intitulé Les États-Unis de Trump en 100 questions [1], facile à lire, agréable et instructif.

Laurence Nardon
Me revient la tâche ingrate de réussir à vous intéresser après tous les exposés passionnants et très denses que nous avons entendus. Par chance pour moi nous changeons de sujet : nous allons parler de politique étrangère, même si, comme l’a dit Jean-Pierre Chevènement, aux États-Unis comme ailleurs, la politique étrangère est bien souvent le résultat de considérations de politique intérieure. C’est tout aussi vrai avec Donald Trump qu’avec ses prédécesseurs.

Je voudrais insister sur la cohérence de la politique étrangère de Donald Trump depuis le début.
C’est un peu contre-intuitif parce que le Président Trump nous choque par ses tweets et par l’impression de chaos que produit à la Maison Blanche le taux de rotation extrêmement élevé de ses conseillers. Il nous choque également par l’imprévisibilité de ses décisions.

Un autre élément encore brouille la perception d’une cohérence, c’est le fait qu’au début de son mandat, sa politique étrangère avait semblé « assagie » sur pas mal de points. C’était l’époque où il s’était entouré, de manière assez prudente, de ce que Jean-Pierre Chevènement a appelé « les adultes dans la pièce », qu’on appelle aussi les « conseillers raisonnables ». Au début de son mandat, il avait ainsi nommé par exemple Hervet Raymond McMaster conseiller pour la sécurité nationale, James Mattis à la défense (qui vient de démissionner), Rex Tillerson secrétaire d’État… un certain nombre de conseillers, de responsables habitués à la diplomatie traditionnelle qui avaient su retenir le Président sur certains points, notamment l’Afghanistan. Mais c’était transitoire et l’on voit depuis le printemps 2017 – et encore plus depuis 2018 – le Président revenir à son socle de politique étrangère telle qu’il l’avait exposé de manière extrêmement claire pendant sa campagne en 2016.

Sur quoi repose la politique étrangère de Donald Trump ?

Depuis 1776, un certain nombre d’écoles de pensée ont dicté la politique étrangère des États-Unis, en fonction de l’actualité sur la scène internationale, en fonction de l’occupant de la Maison Blanche. Je signale les travaux de Walter Russel Mead, chercheur au Hudson Institute de Washington, qui s’est fait connaître au tournant des années 2000 pour une typologie de la politique étrangère américaine [2]. Il avait identifié quatre écoles, quatre traditions inspirées par quatre grandes figures historiques, les Jeffersoniens [3], les Wilsoniens [4], les Jacksoniens [5] et les Hamiltoniens [6]. Ainsi, le Président Wilson avait fondé la SDN il y a un siècle et les Wilsoniens pensent que les États-Unis ont un rôle moral dans le monde. Donald Trump apparaît à beaucoup comme un Jacksonien, nationaliste et militariste ombrageux, et un Hamiltonien, partisan d’une politique étrangère soumise aux impératifs du commerce.

La politique étrangère américaine s’explique aussi par trois oppositions. L’opposition entre d’une part les idéalistes, les moralistes qui, comme Wilson, pensent que les États-Unis ont le devoir d’apporter la démocratie au monde, de faire chuter les tyrans et les dictateurs, et d’autre part les pragmatiques, adeptes de la realpolitik, qui pensent que les États-Unis doivent s’occuper d’eux-mêmes avant de se préoccuper du reste du monde.

Une seconde opposition joue entre les interventionnistes qui pensent que les États-Unis doivent être les gendarmes du monde et ceux qu’on appelle les isolationnistes.

Une dernière opposition sépare les multilatéralistes qui pensent qu’il faut faire des alliances, agir en coalition, que le droit international et les institutions internationales (ONU) sont importants et bénéfiques, des unilatéralistes qui pensent que les États-Unis n’ont pas à s’ingérer dans une alliance qui va leur coûter de l’argent, des vies humaines et les amener à agir en faveur de dirigeants étrangers parfois corrompus.
Donald Trump s’inscrit dans ces oppositions :

Il est tout à fait unilatéraliste, très peu moral en politique étrangère. Il pense que les États-Unis sont le plus beau pays du monde mais que pour autant les Américains n’ont pas à se préoccuper d’améliorer le sort d’autres pays.

Sur l’interventionnisme, c’est plus mitigé. Il a fait campagne avec le slogan « Make America great again ». Rentrons chez nous, ne nous occupons pas du reste du monde, répète-t-il, ce qui peut faire penser qu’il va pratiquer l’isolationnisme. Mais, en même temps, Donald Trump agit dans le monde de manière très déterminée, très résolue, très agressive lorsque l’intérêt, la sécurité des citoyens américains est en jeu.
Premier exemple : Donald Trump considère que la Chine a triché avec les règles de l’OMC, qu’elle pratique le dumping social et monétaire. Pendant sa campagne en 2016, Donald Trump a clairement exprimé son opposition à la Chine, considérant que toutes ces actions « malhonnêtes » de la Chine en tant qu’agent commercial dans le monde nuisent principalement aux classes moyennes américaines, comme l’a dit Florence Pisani. Il lui faut donc les défendre, agir à l’étranger et intervenir, d’où le lancement de sa guerre commerciale contre la Chine début 2018.

Le second exemple d’interventionnisme du Président Trump, un peu remis en cause ces jours-ci, est son action en Irak et en Syrie contre Daech, responsable d’attentats meurtriers en Californie, dans une boîte de nuit d’Orlando en Floride et à New York, pendant une soirée d’Halloween. Ces attentats sont inacceptables pour Donald Trump comme pour tout chef d’État. C’est pourquoi, quand il a été élu, il a dit que les États-Unis resteraient présents dans la coalition en Irak-Syrie. Aujourd’hui il annonce qu’il va retirer les troupes (John Bolton, son nouveau conseiller à la sécurité nationale va tenter de le faire rétropédaler sur ce point).

Voilà comment le Président américain s’inscrit sur ces trois oppositions que je vous ai décrites. La raison profonde en est que D. Trump a une vision extrêmement sombre, extrêmement pessimiste des relations internationales et même de la société en général, peut-être même du genre humain, selon une vision Hobbesienne des choses. Thomas Hobbes, philosophe anglais, pensait que l’état de nature était un état de guerre de tous contre tous et que c’est la société qui, avec ses règles, ses lois, vient apaiser le fonctionnement des humains entre eux. Jean-Jacques Rousseau s’opposera à la conception de Thomas Hobbes en parlant d’un homme naturellement bon corrompu par la société. Au début de la seconde partie de son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755), Jean-Jacques Rousseau écrit : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire, ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne ». Donald Trump voit la société internationale comme un monde à l’état de nature au sens hobbesien du terme, un monde du chacun pour soi, de la compétition permanente. Ceci explique de manière très logique que pour lui les alliances comme l’OTAN sont néfastes à la bonne santé géopolitique et économique des États-Unis, qu’il faut donc en sortir et que, de la même manière, le droit international ne compte pas, que les traités de libre-échange ne doivent pas être respectés s’ils font du tort aux États-Unis.
Cela dessine une politique étrangère de Donald Trump que l’on appelle « jacksonienne » pour reprendre la typologie de Walter Mead mais que je définirai non comme un nationalisme conquérant mais plutôt comme un nationalisme de repli teinté de mercantilisme, d’où la remise en cause par Donald Trump du libre-échange.

J’ajouterai deux éléments de la politique étrangère de Donald Trump qui me semblent importants :
Il ne cache pas son admiration pour les hommes forts, notamment Vladimir Poutine mais également Xi Jin Ping.

Ses techniques de négociation s’inspirent du Donald Trump agent immobilier à New York dans les années 1980, des techniques extrêmement agressives, inhabituelles pour un chef d’État et quand même assez véreuses, pour ne pas dire maffieuses. Dans ses ouvrages écrits dans les années 80, The art of the deal mais aussi un ouvrage au titre très parlant : How to get rich, il explique comment il faut négocier. Il faut selon lui employer tous les moyens, ne pas hésiter à être agressif, imprévisible : quand vous négociez avec quelqu’un et que vous n’arrivez pas à vos fins, feignez de laisser tomber, d’arrêter les négociations et de partir. Neuf fois sur dix, la personne avec qui vous négociez va vous poursuivre dans le couloir. C’est ce qu’il avait fait avec la Corée du Nord trois semaines avant la rencontre de mai dernier (2018). Dans une lettre envoyée à Kim Jong-un, il affirmait vouloir arrêter des négociations qui ne débouchaient sur rien. Le dirigeant nord-coréen avait tout de suite fait des concessions et la rencontre s’est tenue.

Mais une lecture attentive de ses ouvrages montre qu’il préconise aussi le pragmatisme. Dans une négociation, toutes les techniques, même les plus maffieuses, peuvent être utilisées. Mais si, à un moment, vous acquérez la conviction que votre interlocuteur ne va pas céder, deux possibilités : si vous ne tenez pas absolument à l’objet de la négociation, arrêtez là. En revanche, si vous avez vraiment envie d’obtenir ce que vous vouliez et que la personne ne cède pas, il y a un moment où il faut vous-même faire des compromis. Le fait est qu’il a lâché sur le « shutdown » ce 25 janvier. Il a pensé que Nancy Pelosi ne céderait pas, que les Démocrates ne céderaient pas. Il a vu les sondages en sa faveur baisser parmi les Républicains et il a fini par céder. Cette marque de pragmatisme me semble très importante à noter surtout pour nous Européens qui risquons de nous trouver dans des négociations commerciales très difficiles avec les États-Unis.

Ce que je viens de vous dire sur la cohérence de la vision de politique étrangère de Donald Trump se décline maintenant sur la Chine, sur la Russie, sur le Moyen-Orient, sur la Corée du Nord, sur l’Europe, sur le Venezuela…

Donald Trump cible particulièrement l’ennemi chinois qui nuit aux classes moyennes américaines par un comportement malhonnête vis-à-vis des règles de l’OMC.

D’une certaine manière, il nous rend service parce qu’il y avait quand même un certain aveuglement des puissances occidentales sur le mythe de la convergence. Les dirigeants occidentaux ont tous pensé qu’avec l’entrée de la Chine dans l’OMC les classes moyennes chinoises allaient s’enrichir et, petit à petit, comme en Allemagne de l’Est avec l’Ostpolitik des années 1970, formuler des revendications démocratiques… et que les dirigeants chinois verraient la lumière et marcheraient vers la démocratie ! Or la Chine, exemple magnifique d’un pays qui s’enrichit sans se démocratiser, démontre que le mythe de la convergence est un leurre. Toutes les concessions qu’on a faites à la Chine depuis 2001 dans le cadre de l’OMC sur le respect de la propriété industrielle, les transferts de technologie, le respect de l’environnement, le code du travail, les investissements à sens unique etc. étaient inspirées par ce mythe de la convergence. Grâce à Donald Trump on sort de l’aveuglement.

Le projet de partenariat transpacifique (PTP ou TPP pour Trans-Pacific Partnership), projet d’accord avec douze pays d’Amérique du Nord (dont les États-Unis), du Sud, d’Océanie et d’Asie, sauf la Chine, était signé mais non ratifié lorsque Donald Trump a été élu en 2016. Dès janvier 2017 il retirait les États-Unis du TPP dans lequel il voyait un accord de libre-échange scandaleux, honteux, qui allait encore nuire aux classes moyennes américaines. Mais il se trompait. Le TPP avait pour objectif d’établir des standards très puissants qui allaient s’imposer à la Chine. La Chine, qui n’était pas dans le traité, enserrée par tous ces États qui commerceraient entre eux avec ces normes, serait obligée de suivre ces normes. La décision de D. Trump a affaibli le TPP qui continue à onze, et a redonné une grande marge de manœuvre à la Chine. Unilatéraliste et égoïste, le Président Trump cherche aujourd’hui à imposer à la Chine des normes plus respectueuses des règles de l’OMC par le moyen d’une guerre commerciale bilatérale. La communauté internationale visait le même résultat avec le grand traité TPP, mais de manière multilatérale. C’est la méthode qui diffère – mais que de temps perdu entre-temps !

Donald Trump et l’Europe.

Le Président Trump, nationaliste, n’aime pas le projet supranational européen. Pour lui, l’entreprise de construction européenne est mauvaise en elle-même. C’était également l’avis de son conseiller Steve Bannon avec lequel il s’est brouillé et qui a quitté la Maison Blanche. Je tiens à signaler que Steve Bannon passe aujourd’hui la moitié de son temps en Europe, plus précisément en Belgique, où il s’implique par le biais d’un mouvement d’extrême-droite nationaliste flamand, Le Mouvement (The Movement), dans la campagne électorale pour les élections européennes du mois de mai. Il veut fédérer et financer les divers mouvements d’extrême-droite en Europe pour favoriser leur succès dans les élections du mois de mai. C’est d’autant plus à surveiller que les tentatives du Président Macron pour impressionner et amadouer le Président Trump afin de le faire changer d’avis sur le climat et sur d’autres dossiers ont, pour l’instant, complètement échoué. Cela devait se tenter mais Donald Trump est trop égocentrique pour suivre l’avis de qui que ce soit, surtout d’un Français.

Je vous remercie.

Jean-Pierre Chevènement
Les applaudissements témoignent, Madame, que beaucoup regrettent que vous arrêtiez si tôt.

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[1] Les États-Unis de Trump en 100 questions, Laurence Nardon (éd. Tallandier, 2018).
[2] Sous le signe de la Providence Comment la diplomatie américaine a changé le monde, Walter Russel Mead (éd. Odile Jacob, novembre 2003).
[3] du nom de Thomas Jefferson, troisième Président des États-Unis, de 1801 à 1809.
[4] du nom de Woodrow Wilson, vingt-huitième Président des États-Unis, de 1913 à 1921.
[5] du nom de Andrew Jackson, septième Président des États-Unis de 1829 à 1837.
[6] du nom de Alexander Hamilton, homme politique américain (1757 – 1804), premier secrétaire au Trésor du pays.

Le cahier imprimé du colloque "Où vont le Etats-Unis ?" est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

Fondation Res Publica I Mercredi 3 Avril 2019 I | Lu 1647 fois


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