La critique de la critique : condition sine qua non à la revitalisation de la théorie de l’État


Intervention de Thomas Branthôme, docteur en droit, maître de conférences à l’Université Paris V, auteur (avec Jacques de Saint-Victor) de Histoire de la République en France (Economica, 2018), membre du Conseil scientifique de la Fondation Res Publica, lors du séminaire "Le retour de l'État, pour quoi faire ?" du mardi 06 octobre 2020.


Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs,

Chacun d’entre nous ressent que nous vivons une « période intervallaire » pour reprendre un néologisme d’Alain Badiou. Elle touche à la « crise de la démocratie » ou, pour être plus précis, à l’étiolement du consensus qui prévalait depuis quelques décennies au sujet de la « démocratie libérale ». Incarnée sous les traits de ce que Bernard Manin a appelé le « gouvernement représentatif », cette forme de la démocratie semblait acceptée par tout l’Occident comme un « moindre mal ». Mais depuis quelques années, le désir d’une démocratie réelle remet en cause ce consensus et avec lui, plusieurs de ses piliers. Dans son petit essai La Démocratie aux marges [1], le regretté David Graeber écrivait ainsi quelques temps avant sa mort : « L’expérience qui est aujourd’hui la nôtre n’est pas celle d’une crise de la démocratie mais plutôt celle d’une crise de l’État ». Qu’est-ce à dire ? Le politologue Samuel Hayat avance pour y répondre une hypothèse. Selon lui, on trouve à l’origine de la « crise démocratique » en France la « promesse non tenue de la République ». Or, pour les citoyens, le visage de la République, c’est l’État. Aussi aurait-on tendance à considérer dans les milieux populaires que la succession des crises qui frappent proviendrait de la « trahison de l’État » [2]. L’adhésion que l’on peut avoir ou non aux thèses de ces deux auteurs qui se revendiquent « libertaires » et partant, critiques de l’État, n’est pas la question que je voudrais poser. Ce qui compte à mes yeux est de tenter de rendre compte de la résurgence d’un mouvement critique de l’État au sein des sciences sociales, mouvement critique qui n’est presque jamais débattu par ceux qui se revendiquent partisans de la nécessité de l’État. Cette absence de réplique n’est pas seulement dommageable pour la vitalité du débat d’idées, elle a des conséquences majeures sur le cours du réel, à savoir l’extension d’un sentiment ambigu – pour ne pas dire plus – de la population envers l’État.

Ce qui s’est joué durant les premiers moments de la crise du Coronavirus est un parfait révélateur de ce constat. Durant les premières semaines de l’épidémie, les éléments de la crise semblaient tous œuvrer en faveur de l’intervention étatique : circulation du virus pour cause de mondialisation débridée, nécessité d’un contrôle aux frontières, appareil industriel national incapable de répondre à la demande de masque, filière pharmaceutique hors de portée, etc. On a ainsi vu fleurir dans toutes les publications de presse des articles sur le « Retour de l’État » qui appelaient le gouvernement à avoir recours à l’État. Dans une note pour l’Institut Rousseau publiée au mois de mai [3], j’invitais toutefois à la prudence au milieu de ce climat de statophilie, avertissant qu’il n’y aurait pas de retour durable si les théoriciens de l’État ne répondaient pas au préalable aux critiques qui lui avaient été faites depuis deux siècles. Hélas, ce débat n’a pas eu lieu, tant et si bien qu’à la rentrée, nous avons pu constater dans le monde des livres que se publiaient à nouveau des essais (à succès) contre l’État [4], indiquant que rien n’avait véritablement changé. Cette constatation m’apparaît d’autant plus nécessaire qu’elle est peut-être révélatrice d’un certain manquement chez les thuriféraires de l’État : celui de ne jamais s’adresser aux adversaires du dit-État, de rester un peu trop entre « convaincus ». Un bref regard balayant la production scientifique indique en ce sens que les adversaires de l’État écrivent beaucoup après avoir lu les théoriciens de l’État et pour leur répondre. La réciproque est-t-elle vraie ?

Prenons l’exemple de Geoffroy de Lagasnerie. Dans son livre intitulé La conscience politique [5], il commence par l’affirmation qu’en France tous les maux viennent de l’État. Affirmation à mon avis très contestable car il présente l’État français comme une émanation de la théorie hobbesienne de l’État, ce dont je ne suis absolument pas convaincu. Cependant, je n’ai lu nulle part de réfutation. Or Geoffroy de Lagasnerie, par sa pratique politique et son militantisme (tout à fait digne d’estime au demeurant) possède une forte influence auprès de la jeunesse et des primo-arrivants dans le champ des sciences sociales. Ainsi sa pensée essaime. Pareil phénomène est observable au sein des responsables politiques. Secrétaire national du parti EELV, Julien Bayou a émis récemment une critique très caricaturale de « l’État jacobin ». Mais là encore, aucune réponse d’un écho équivalent n’est survenue.

Je pars de ces exemples car je souhaiterais dessiner une cartographie du rapport que les Français entretiennent à l’État. Depuis le courant libéral du XIXe siècle jusqu’à la « deuxième gauche » en passant par le continuum doctrinal libertaire, anarchiste et libertarien, il existe une puissante tradition critique de l’idée d’État [6]. En tant qu’héritier revendiqué de Foucault et de Bourdieu, notables figures de cette tradition, Geoffroy de Lagasnerie est dans un positionnement somme toute logique et attendu, tout comme l’est Julien Bayou qui, par sa position de chef de parti, est tributaire de son positionnement hostile à l’État (sur les questions de l’antigaullisme, celle du nucléaire, celle de l’armée). Ces personnalités publiques agissent ainsi en conscience. Ce qui n’est pas le cas a contrario de notre jeunesse qui prend le train en marche de la politique sans identifier les soubassements idéologiques que ce train véhicule. Il serait faux en effet de considérer que le « désamour » de l’État au sein de la jeunesse (dont je vais dire un mot) provient d’un manque de politisation. Au contraire, ce désamour s’explique à l’inverse par la politisation mais une politisation spécifique qui passe par des thèmes qui plaident en défaveur de l’État : l’environnement, les discriminations et les violences policières. Concrètement, les « marches pour le climat » accusent l’État de ne pas répondre à la crise environnementale tandis que l’activisme en essor concernant les discriminations et les violences policières évoque fréquemment un « racisme d’État ».

C’est ainsi que, au cœur de ce climat d’hostilité à l’État, une part de notre jeunesse, et par extension de nos concitoyens, évolue en ce moment. C’est pourquoi je crois qu’il est de notre devoir de nous plonger dans ce climat – plutôt que de l’occulter – afin de déterminer quel État peut trouver grâce aux yeux de notre population. Pour ce faire, j’encourage à affronter de plain-pied la statophobie et à formuler une critique de la critique. Cela doit nous conduire à distinguer les critiques qu’il faut combattre (I) et celle sur lesquelles il faut s’appuyer de façon dialectique (II) pour rendre meilleure à la Cité l’idée et la pratique de l’État en France.

I – Pour une confrontation avec la critique de l’État

Vous l’aurez compris, j’encourage tous les acteurs publics à travailler à la critique de la critique, sans se fonder simplement sur ce que l’on croit bon de l’État mais en identifiant, puis en analysant ses attaques et ses critiques afin de pouvoir y répondre.
Mon propos prolonge celui de Benjamin Morel en complétant le travail qu’il a fait sur les enquêtes d’opinion par un peu de théorie politique. À mon sens, pour y voir clair, il faut distinguer les critiques de l’État que je qualifierai de structurelles (ou historiques) et celle de nature conjoncturelles (ou actuelles). À des fins heuristiques, je m’autoriserai à inverser le rapport en commençant par les critiques actuelles.

1. Pour commencer, notons qu’il existe dans le flot des critiques actuelles de l’État, des critiques qui n’en sont pas réellement en ce qu’elles traduisent en fait un désir l’État : ce sont celles qui déplorent un État absent ou trop distant. À ces doléances, il est possible de répondre, comme y invite Marie-Françoise Bechtel, en renforçant la présence au quotidien de l’État par un réinvestissement des services publics.

Mais il existe en parallèle une critique plus lourde, qui exprime une véritable hostilité à l’égard de l’État, notamment au sein de la jeunesse. Il faut tenter d’en expliquer les ressorts et d’en comprendre les raisons. Actuellement, au regard du contexte de l’affaire George Floyd et d’autres incidents, si vous organisez un débat au sein de notre jeunesse pour la questionner sur sa vision de l’État, la première épithète qui viendra est l’État « policier ». Ceci n’est pas nouveau. Dans les années 1990, le groupe de hip-hop français « Assassin » avait enregistré un titre retentissant : « L’État assassine » (qu’on trouve également sur la BO du film La Haine). Cela montre la permanence d’un certain « trait ». Dans le même ordre d’idée, l’essor du nouvel antiracisme est également porteur d’un pareil biais. L’idée – intéressante – d’envisager le racisme comme un « système » et non pas comme relevant de la seule responsabilité individuelle a conduit à basculer dans la dénonciation d’un « racisme d’État ». Lorsque l’on lit une des autrices qui a popularisé l’expression, Robin DiAngelo [7], on constate une absence totale de rigueur épistémologique. Elle parle tantôt de racisme systémique, tantôt de racisme structurel, de racisme institutionnel, de racisme d’État, etc. La confusion est si grossière qu’aucun chercheur sérieux n’a véritablement envie d’y répondre. Le problème est qu’en l’absence de contre-analyse, l’expression se diffuse abondamment et qu’aujourd’hui on peut fréquemment voir notre jeunesse affirmer dans les médias ou les réseaux sociaux que « l’État est raciste ».

Là encore l’objet de mon propos n’est pas d’ouvrir un débat sur la police ou sur le racisme mais de mettre en lumière les fractures idéologiques et cognitives qui émaillent le corps social et provoquent de véritables clivages notamment générationnels. Fréquemment amené à parler de République dans les quartiers, à la jeunesse, à des personnes souvent en difficulté, parfois radicalisées ou délinquantes, je constate assez peu de haine de la République. Mais je constate une haine de l’État. L’« État » est probablement pour eux un mot fourre-tout, un bouc émissaire un peu facile et bien commode, j’en conviens. Toutefois, c’est ce mot qui ressort le plus et qui polarise. J’appelle en conséquence à ce que nous

comprenions pourquoi, à ce que nous allions rechercher les sources de cette « culture » anti-étatique. Car on ne peut plus se contenter de dire « l’État est fondamental pour le bien commun » et de croire que pareille affirmation est performative. Il faut convaincre de cela.

Et là, encore, ce mouvement est d’autant plus malaisé qu’un deuxième grief contre l’État est train d’émerger au sein des critiques récurrentes. On a dernièrement lu ce grief la fois sous la plume de Laurent Mauduit [8], journaliste à Mediapart, ou celle d’Emmanuel Todd. C’est l’idée d’une « caste » - traduire « les hauts fonctionnaires » - qui tiendrait dans ses mains l’État comme un marionnettiste. Emmanuel Todd parle à ce titre d’une « classe stato-financière »[9]. Ont-ils tort ou raison ? Je ne saurais le dire mais je sais en revanche que la critique de l’ENA par exemple est désormais un lieu commun des échanges sur internet et que « servir l’État » est aujourd’hui considéré comme un « mythe » dans les classes populaires, choquées qu’elles sont par les exemples de pantouflage. Là aussi, si nous ne descendons pas dans l’arène pour dire si oui ou non il y a un problème sur ce sujet, nous verrons grandir la désaffection vis-à-vis de l’État à la française.

2. Ces quelques éléments de la critique actuelle de l’État « prennent » d’autant plus qu’ils s’adossent à des critiques structurelles anciennes. Faute de temps pour développer ce point je renvoie à ma note de l’Institut Rousseau citée préalablement. Je recense dans cette note trois axes de la critique traditionnelle de l’État : 1. L’État, legs de la royauté française (c’est la fameuse thèse de Tocqueville exposée dans L’Ancien Régime et la Révolution), aurait gardé d’elle des aspects monarchiques, autoritaires et antidémocratiques ; 2. L’État serait coupé de la société et ne serait qu’un « monstre froid » selon le mot de Nietzsche ; 3. L’État à la française, « jacobino-bonapartiste », serait centralisateur, homogénéisateur et contre la diversité culturelle. Ce troisième point me heurte particulièrement puisque j’essaie inlassablement de resignifier le sens originel du jacobinisme [10] (passion de l’égalité, croyance dans la souveraineté populaire, culte de la loi conçue comme expression de la volonté générale) mais force est de reconnaître que l’utilisation fréquente de l’adjectif « jacobin » à des fins péjoratives montre que cette idée est très partagée.

C’est donc à l’ensemble de cette mise en tension – d’hier et d’aujourd’hui – que j’invite à répondre, tant dans un amendement de la pratique politique que par une resubstantialisation de la théorie de l’État conçu comme la chose du peuple.

II – Refaire de l’État la chose du peuple

La situation est si critique que nous ne pouvons simplement nous payer de mots. L’amour de l’État rejaillira avant tout lorsque ce dernier redeviendra aimable, c’est-à-dire, lorsqu’il réapparaîtra aux yeux du grand nombre comme étant au service des citoyens. Pour ce faire, il faut engager de sérieux efforts en matière d’égalité, de justice sociale et fiscale. Dans le même temps, il convient, après le Mouvement des Gilets jaunes et les confrontations quotidiennes contre la police, de rouvrir le dossier sur ce qu’est ou doit être un « ordre républicain ».

À côté de ces « chantiers politiques », il faut ré-entreprendre un travail de resubstantialisation de la notion d’État en répondant à ses détracteurs. Je voudrais à cette fin proposer deux stéréotypes répandus qu’il convient de déconstruire :

1. L’État est liberticide ; 2. L’État est le jouet de la classe bourgeoise.

1. Celui ou celle qui est invité(e) de prime abord à donner sa définition de la liberté évoque souvent « le fait de faire ce qu’on veut ». Dans cette perspective, l’État semble l’adversaire irréductible de cette liberté. Bien sûr, cette définition paraît renvoyer à une réponse adolescente mais il existe une tradition libertaire pour la nourrir si on pense par exemple au livre fameux de Pierre Clastres, La
société contre l’État
[11]. Je ne sais pas à quel point les Français – hors cercles anarchistes – vont jusqu’à considérer l’État comme une instance « rivale » mais j’aurais tendance à penser que beaucoup ressentent à tout du moins une véritable coupure. Nous avons dit précédemment qu’il fallait répondre à ce sentiment par une présence accrue de l’État dans la vie des Français, mais il est également nécessairement d’engager dans le même temps une riposte intellectuelle. Cette dernière a été initiée par Jean-Fabien Spitz [12] qui, poursuivant les distinctions de Philip Pettit, théorise une distinction entre la liberté conçue comme « non-interférence » et la liberté conçue comme « non-domination ». À sa suite, il convient de rappeler qu’en France, au nom de la tradition républicaine, l’État n’est pas l’ennemi de la liberté mais au contraire le moyen de sa réalisation. Spinoza et Rousseau, qu’on ne peut taxer de philosophes hostiles à la liberté, livrent les clefs d’une articulation possible entre liberté et État : lorsqu’elle est la chose du peuple. Cette maxime républicaine doit cesser d’être un slogan. Elle doit, par le biais d’une démocratisation de la pratique politique, mettre fin au sentiment de « coupure » et réintégrer l’État dans les leviers d’action du corps citoyen.

2. La contestation de l’exogénéité de l’État vis-à-vis des citoyens me semble en effet cruciale pour résoudre la crise relationnelle que nous vivons. Pour ce faire, en sus du travail de sa démocratisation, il convient également de se livrer à une disputatio avec le marxisme dont une des thèses les plus répétées est de considérer l’État comme le simple instrument politique de la Bourgeoisie (et donc un élément exogène au peuple). Disons deux mots sur ce sujet. D’où vient cette critique ? De Marx discutant Hegel [13]. Dans son œuvre, Hegel a théorisé l’existence dans chaque corps politique de « deux sociétés » : une première, caractérisée par les besoins matériels, et une seconde, siège de la vie civique. Pour Hegel, l’État doit être l’expression de cette seconde société, son organe rationnel. Ainsi s’incarnera ce qu’il nomme « l’Esprit ». Cette théorie a fait florès car elle permet via l’État de transcender les individus dans un espace qui articule le particulier et l’universel. Mais Marx, en reprenant les remarques de Feuerbach sur la religion, s’est livré à une critique sévère de cette théorie. Alors que Feuerbach dénonçait « l’aliénation » de l’Homme dans l’idée de Dieu, Marx fait de même vis-à-vis de cet « État » dont il dit qu’il ne représente pas « l’Esprit », comme le prétend Hegel, mais les valeurs de la classe dominante (ce qu’Althusser nommera le reflet entre infrastructure et superstructure).
Depuis, on assiste à l’essor d’une vulgate un peu redondante qui considère à partir de cette réflexion et de celles tirées de la Commune de 1871 (qui influenceront le Lénine de 1917) qu’il faut « abattre l’appareil d’État » [14].


Mais répéter cela, c’est faire fi des discussions internes au marxisme qui vont de Ferdinand Lassalle à Gramsci, en passant par Kautsky et le Lénine d’après 1917. Héritier de cette tradition, le philosophe marxiste grec Nicos Poulantzas voit l’État comme une « condensation d’un rapport de forces entre les classes et les fractions de classes » [15]. En ce sens, et contrairement à des théoriciens comme John Holloway ou Toni Negri qui encouragent à « l’exode » institutionnel, Poulantzas prône l’investissement de l’État en tant que lieu stratégique de la lutte des classes. Loin d’en rejeter l’existence, Poulantzas exhorte à utiliser l’État à des fins de justice sociale. Et ainsi, dans ses écrits, il nous a légué une très belle formule que je voudrais utiliser en guise de conclusion : « L’État est la trame quotidienne de la vie. »

Charge à chacun d’entre nous de faire renouer le corps des citoyens avec cette trame.

Jean-Pierre Chevènement

Merci, Thomas Branthôme.

Cet exposé très intéressant ouvre des pistes que nous gagnerons à approfondir. Vous avez décrit de manière assez réaliste l’état d’esprit, non pas de « la » jeunesse mais d’une certaine jeunesse, assez répandu pour qu’on puisse dire que c’est l’état d’esprit dominant.

J’aurais certainement parlé différemment de la jeunesse des beaux quartiers, des quartiers « boboïsés » et de la jeunesse des cités. S’ils s’entendent à dire que la police est raciste, ils n’en ont pas du tout la même expérience. En effet, dans les quartiers des cités, la police, avec l’école, est ce qui subsiste de l’État. Le reste est très loin. Mais quand il y a du grabuge on appelle la police. Le rapport est souvent violent parce que la police ne peut être que violente quand elle a affaire à des gens qui tapent, qui cognent. Il faut, pour le comprendre, avoir l’expérience que j’ai pu avoir de la manière dont les policiers sont eux-mêmes traités quand ils sont en position de faiblesse. Ils sont rossés, matraqués, ciblés par des projectiles de toutes sortes. On les agresse physiquement. Si on peut les brûler, on les brûle. La manière dont on s’adresse à eux est intolérable. Il faut avoir entendu des bandes enregistrées pour comprendre exactement ce qu’est la réalité du rapport de forces sur le terrain. Je ne parle pas du XIe arrondissement mais de certains quartiers « chauds » où ces violences sont quotidiennes.

« L’État est un rapport de force entre les classes sociales », disait Jaurès. « L’État est une machine de racket de la bourgeoisie », avait déclaré François Mitterrand lors d’un conseil des ministres (c’était du Marx mal dégrossi). Tandis qu’autour de la table les ministres écarquillaient les yeux j’essayais de défendre l’apport de Jaurès : l’État n’est pas l’instrument de la classe dominante mais le lieu du rapport de force entre les classes sociales, ce qui est déjà une immense avancée parce que cela autorise la réforme et même la République.

La République est une idée mal comprise. La jeunesse elle-même perçoit le défaut de République. Tout dysfonctionnement est déclaré contraire à la République. Jamais la République n’est créditée de quelque chose de positif puisqu’on ne voit que les limites de ses efforts, par exemple à l’école ou dans la promotion sociale. La République est un état d’insatisfaction perpétuelle.

En même temps, la République présuppose le citoyen. Où en est le citoyen aujourd’hui ? Les jeunes, majoritairement, ne se pensent pas comme des citoyens. Le citoyen, qui ne va pas sans un certain degré d’abnégation, est de plus en plus absent. Or on ne peut pas avoir un État républicain – j’en reviens aux propos de Jean-Éric Schoettl – quand il n’y a plus de républicains ! Les ministres successifs, notamment Pierre Joxe avant moi, avaient beaucoup travaillé sur le code de déontologie de la police. Moi-même, je me suis vraiment impliqué dans la formation de la police, faisant en sorte qu’on ouvre des écoles nouvelles, qu’on ouvre des filières qui permettent aux jeunes issus des « quartiers » de passer le concours de gardien de la paix, de façon à ce qu’il y ait une composante maghrébine dans la police. Je ne le faisais pas du tout sur la base des quotas, simplement par intuition. En effet, s’il y a une composante antillaise très ancienne dans la police, il n’y avait pas alors de composante maghrébine. Cela dit, cette diversité dans le recrutement ne change pas radicalement les choses : dans l’affaire Adama Traoré, dont tout le monde a parlé, on n’a jamais dit que sur les trois policiers qui avaient arrêté Adama Traoré deux étaient antillais ! Pas plus qu’on ne parle du policier maghrébin tué devant Charlie Hebdo !

Ce sont des choses sur lesquelles on porte des jugements à l’emporte-pièce parce qu’on ne veut pas voir la réalité. La réalité de la peur. La peur gouverne l’opinion. Dans ces quartiers difficiles, c’est la peur qui prévaut… et on la ferme… et on rase les murs. Et le citoyen qui veut s’exprimer librement ou simplement faire respecter sa propriété, sa voiture qu’un quidam est en train d’incendier, appellera la police… s’il a le courage de le faire, à l’insu des délinquants qui pourraient user de la violence pour l’en empêcher.

Ce raisonnement que vous avez décrit, que je crois juste, traduit cette réalité de la peur mais aussi une autre réalité, celle du système des médias en France. La manière dont les choses se propagent à travers les médias, les réseaux sociaux, les chaînes d’information continue, impose une vision des choses qui emprunte très peu au souci de décrire la réalité et ne véhicule bien souvent que des idées toutes faites.

Comment recréer le citoyen ?

Comment l’école peut-elle enseigner la République ? Il ne suffit pas de rétablir l’éducation civique. Nous ne sommes plus à l’époque des hussards noirs de la République. Il faut voir la réalité des établissements scolaires et le niveau de formation des enseignants.
Quand l’État se déglingue, il reste la police. Son racisme est-il systémique ? Je pense que non. Les policiers sont affrontés à des gens qui ne sont pas forcément très sympathiques. Mais les policiers ont été formés, ils sont inspectés, ils sont sanctionnés. Le corps de la police est le plus sanctionné de tous les corps de fonctionnaires. Ceux qui pensent qu’ils sont « naturellement » racistes feraient bien de comparer ce qui se passe aux États-Unis et ce qui se passe en France où des impulsions très fortes ont été données régulièrement pour aller à l’encontre de toute manifestation de racisme.

L’état d’esprit majoritaire de la jeunesse, j’en suis parfaitement conscient, est très proche de celui que vous avez décrit. Vous avez ouvert une piste. J’invite d’autres à s’y engager.

Je donne la parole à David Djaïz.

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[1] David Graeber, La Démocratie aux marges, Paris, Flammarion, 2018, p. 24.
[2] Samuel Hayat, Démocratie, Paris, Anamosa, 2020, p. 16.
[3] Thomas Branthôme, « Retour sur le retour de l’État », Institut Rousseau, 2020.
[4] Pierre Dardot et Christian Laval, Dominer. Enquête sur la souveraineté de l'État en Occident, Paris, La Découverte, 2020.
[5] Geoffroy de Lagasnerie, La conscience politique, Paris, Fayard, 2019.
[6] À dessein, je mets à part le marxisme et le communisme dont il faudrait montrer la nuance en la matière, ce qui mériterait une communication à part entière.
[7] Robin DiAngelo, Fragilité blanche : ce racisme que les blancs ne voient pas, Paris, Les Arènes, 2020.
[8] Laurent Mauduit, La Caste. Enquête sur cette haute fonction publique qui a pris le pouvoir, Paris, La Découverte, 2018.
[9] Emmanuel Todd, Les Luttes de classes en France au XXIe siècle, Paris, Seuil, 2020.
[10] Voir sur la nature du « républicanisme jacobin » et sa « sensibilité », Jacques de Saint-Victor et Thomas Branthôme, Histoire de la République en France. Des origines à la Ve République, Paris, Economica, 2018, pp. 13-17. (NDLR)
[11] Pierre Clastres, La Société contre l’État, Paris, Éditions de Minuit, 1974.
[12] Jean-Fabien Spitz, Le moment républicain, Paris, Gallimard, 2005.
[13] Karl Marx, Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, Paris, La Dispute, 2018.
[14] Lénine, L’État et la révolution : la doctrine marxiste de l’État et les tâches du prolétariat dans la révolution, Paris, Éditions du Progrès, 1969.
[15] Nicos Poulantzas, L’État, le Pouvoir, le Socialisme, Paris, Les Prairies ordinaires, 2013. Voir également Jean-Numa Ducange et Razmig Keucheyan (dir.), La fin de l’État démocratique, Paris, PUF, 2016.

Le cahier imprimé du séminaire "Le retour de l'État, pour quoi faire ?" est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

Fondation Res Publica I Lundi 28 Décembre 2020 I | Lu 832 fois





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