L’impuissance stratégique de l’Occident au Moyen-Orient


Intervention de Renaud Girard, Grand reporter, chroniqueur international au Figaro, lors du colloque "Iran, Etats-Unis, où la crise au Moyen-Orient nous conduit-elle ?" du mercredi 5 février 2020.


Je n’ai pas grand-chose à ajouter à ce qui a été extrêmement précis dans les interventions de nos experts.

Ce colloque a été décidé après l’assassinat du général iranien Qassem Soleimani sur le sol irakien par une frappe américaine ciblée.

Sur le temps court Donald Trump est-il perdant dans cette crise ?

Je pense que nous en sommes plutôt à « 15 partout » parce que son impératif premier est la politique étrangère de l’Amérique, celle qui assurera sa réélection. Tout ce qui n’est pas susceptible de favoriser sa réélection ne compte pas pour lui. Les manifestants qui avaient brûlé une partie de l’ambassade américaine avaient écrit un grand graffiti : « Nous sommes les soldats de Soleimani ». Donald Trump a alors donné un message de fermeté : « Don’t mess with America », montrant, surtout à son public, qu’il n’était pas un faux dur.

Mais je ne vois pas en lui un néoconservateur. S’il n’a pas « l’élégance » européenne, je ne crois pas que, pour le moment, le Président Trump ait commis de profondes erreurs stratégiques. Il y a eu des erreurs stratégiques dans l’histoire des États-Unis du XXème siècle : W. Wilson qui ne se bat pas pour le traité de Versailles, J. F . Kennedy qui commence la guerre au Vietnam, G. W. Bush qui commence la guerre en Irak… Je n’ai pas vu, à ce jour, Donald Trump commettre une erreur stratégique. Au contraire, il s’est retenu. Lors de la destruction d’un drone américain, grâce à la cyber capacité de l’Iran, les Américains ont bien sûr riposté par d’autres attaques cyber contre l’Iran mais Donald Trump a bien montré qu’il ne voulait pas de la guerre avec l’Iran. Je pense aussi à l’allocution dans laquelle il a souhaité la prospérité non seulement au peuple iranien mais aussi à son gouvernement. Simplement il a des différends sur le nucléaire et le balistique et sur l’interventionnisme iranien au Moyen-Orient.

Sur le temps court, je ne pense pas que l’incident iranien risque de plomber Donald Trump dans la campagne électorale. Au contraire cela va plutôt l’aider.

Si on revient au temps long et si on élargit un peu, si on contemple le Moyen-Orient de l’intérieur, on y a vu depuis une décennie l’affrontement entre deux idéologies : l’idéologie libérale (la révolution tunisienne de décembre 2010-janvier 2011, le mouvement de la place Tahrir au Caire, etc.) et l’idéologie islamiste des Frères musulmans (en Égypte, etc.). De cette guerre aucune des deux idéologies n’est sortie vainqueur.

Mais, selon moi, cette guerre a pavé la voie au retour du fait national. Et le mouvement continue. Les nations et les nationalistes ne cessent de se renforcer au Moyen-Orient dans leurs rivalités comme dans les alliances qu’elles nouent à l’extérieur de leurs frontières.

On le voit très clairement aujourd’hui en Irak. Les Irakiens ont exprimé leur mécontentement de voir Qassem Soleimani tué sans que leur gouvernement ait été consulté par les Américains mais ils avaient aussi manifesté contre l’ingérence iranienne en Irak. Il y a un nationalisme irakien qui n’englobe pas les Kurdes qui rêvaient d’indépendance. Ils ne l’ont pas obtenue mais le Kurdistan irakien, au Nord-Est, est quasiment autogéré.

On le voit aussi très clairement au Liban, en Turquie, en Égypte.

Et même dans un petit du Golfe comme le Qatar où ce n’est pas le libéralisme qui a gagné, ce n’est pas l’islamisme (ils ne sont pas plus islamistes qu’ils ne l’étaient, au contraire ils se sont un peu calmés à l’incitation des Américains), mais c’est le nationalisme. Ce tout petit peuple s’est retrouvé autour de son émir après le blocus de 2017 par l’Arabie saoudite et les Émirats.

Les alliances sont l’axe chiite dont on a parlé (Téhéran, Damas, Beyrouth, Sanaa), l’axe égypto-saoudien (les Émirats, Sanaa, Bahreïn, l’Égypte) et un tout petit axe Turquie-Qatar qui s’est constitué.

C’est la vision de l’intérieur du Moyen-Orient.

Mais si on le contemple du point de vue français, de l’extérieur, le constat le plus frappant est aujourd’hui l’impuissance stratégique de l’Occident au Moyen-Orient. C’est ainsi que j’intitule mon exposé et je vais essayer de vous le prouver.

Il y a dix ans, l’aventurisme turc en Libye aurait été impensable sans le feu vert américain. Aujourd’hui on assiste au grand retour des Turcs en Méditerranée de l’Est. Ils en avaient été évincés par la bataille de Lépante en 1571 et les voilà de retour. Leurs bateaux rôdent autour des implantations pétrolières françaises, occidentales, notamment aux abords de Chypre. Et une alliance se crée entre Ankara et Tripoli. Tripoli c’est la moitié de la Tripolitaine où le gouvernement el-Sarraj viole la convention du droit de la mer, où les Turcs essaient de s’arroger les champs pétroliers. Contre cette alliance est en train de se créer un axe Égypte-Israël-Chypre-Grèce parce qu’il s’agit de faire passer un gazoduc directement vers l’Europe à partir des champs qui se trouvent en Égypte et en Israël. Mike Pompeo, le secrétaire d’État américain, a clairement pris parti pour cet axe Grèce-Chypre-Israël. Il a d’ailleurs fait une déclaration à Athènes à ce propos. Mais cela n’a pas ébranlé les Turcs qui désormais affichent qu’ils ne craignent pas l’Occident ni les Américains.

En Syrie, les Occidentaux n’ont pratiquement plus leur mot à dire. Comme Jean-Pierre Chevènement, je pense que la politique française, dès le début de la crise syrienne, a été un mélange d’ignorance historique, de manichéisme politique et de wishful thinking diplomatique.

L’ignorance historique c’est méconnaître la lutte féroce qui oppose depuis très longtemps dans la société syrienne les Baasistes (le Baas a été créé notamment par le chrétien Michel Aflak) et les Frères musulmans.

Le manichéisme c’est voir les méchants d’un côté (Bachar) et les gentils de l’autre… C’est un peu plus compliqué que cela.

Et le wishful thinking a consisté à penser que l’on pourrait obtenir le départ de Bachar et constituer un gouvernement intérimaire. Ce n’est pas ainsi que les choses se passent… Bachar a le pouvoir, on peut peut-être essayer d’aménager avec lui une sortie dans l’honneur mais il ne va pas partir parce qu’on le lui demande ! Ce wishful thinking est exactement notre politique. C’était déjà notre politique quand Laurent Fabius avait refusé d’inviter l’Iran – qu’il n’aimait pas – à la conférence de Genève sur la Syrie. Vous n’invitez pas l’Iran, vous n’aurez jamais la paix en Syrie ! En tout cas, l’Occident n’a plus son mot à dire en Syrie, tout se passe dans ce qu’on appelle le « club d’Astana » entre les Turcs, les Iraniens et les Russes. Les Syriens, aidés par les Iraniens, voudraient reconquérir tout de suite la poche d’Idlib. Les Turcs préfèrent ne pas toucher au statu quo. Ils ont l’idée de placer les rebelles islamistes dans les territoires qu’ils ont pris au Nord de la Syrie aux Kurdes syriens (ceux que nous avons lâchés). Les Russes, quant à eux, sont favorables au contrôle par Damas de tout le territoire syrien mais ils obtiennent des délais de manière à pouvoir privilégier une voie négociée.

Donc l’Occident est impuissant en Syrie.

Au Yémen, on assiste à la même impuissance stratégique. L’Occident a été incapable de mettre fin à une catastrophe humanitaire née de l’intervention, à partir de mars 2015, des alliés de l’Occident que sont les Saoudiens et les Émiratis contre les rebelles nordistes Houthis, les montagnards du Nord du Yémen qui pratiquent une certaine forme de chiisme. Et il s’est révélé que les Saoudiens n’ont pas été capables de réduire ces montagnards en sandales mais qu’ils ont commis de très nombreux crimes de guerre par leurs bombardements ciblant des écoles, des hôpitaux, etc., dont vous avez tous vu les images. Et la situation n’a absolument pas avancé.

Dans le Golfe, les Occidentaux ont été naïfs face à Mohammed Ben Salman, comme l’a dit Pierre Conesa. Ils ont ignoré son caractère violent, ils l’ont qualifié de grand prince réformateur, et en l’espace de deux ans ils n’ont même pas réussi à obtenir une réconciliation au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG), la grande structure pro-occidentale, face à l’Iran, des six pays du Golfe avec des liens et des bases américaines (Koweït, Bahreïn, Arabie saoudite, Émirats, Qatar et Oman). Et ce Conseil de coopération du Golfe n’existe pratiquement plus.

Dans la partie orientale de la Turquie, ils n’ont pas réussi à convaincre Recep Tayyip Erdogan de conserver la trêve qu’il avait instituée avec les Kurdes en mars 2013. Les Kurdes syriens ont été les principaux supplétifs des Occidentaux dans leur guerre contre les djihadistes et les Occidentaux ne parviennent pas à leur témoigner la moindre gratitude ni à leur garantir un statut d’autonomie. Les Kurdes syriens ont été abandonnés en octobre dernier par les Occidentaux.

En Palestine, les Occidentaux n’ont pas réussi à faire prévaloir leur solution à deux États dont on n’a jamais été aussi éloignés qu’aujourd’hui. La colonisation israélienne en Cisjordanie, avec l’approbation américaine, est si avancée qu’on ne voit pas très bien comment on pourrait créer un État viable pour les Palestiniens. Le plan Trump est inacceptable pour les Palestiniens : ils avaient déjà accepté de n’avoir que 22 % de la Palestine mandataire mais on ampute encore leur territoire de 30 % contre 50 milliards de dollars (dont on ne sait pas qui les paierait). Ils ont même refusé de négocier. Les Palestiniens (je ne parle pas du Hamas) qui avaient fait les accords d’Oslo viennent de dénoncer ces accords d’Oslo au motif que, n’ayant pas été respectés par l’autre partie, ils étaient caducs. En effet, ils n’avaient été respectés ni par Israël ni par les États-Unis qui étaient garants de ces accords signés sur la pelouse de la Maison Blanche.

En Libye, que l’on peut rattacher au Moyen-Orient parce que les intérêts égyptiens, émiratis, turcs et qataris y sont très importants, l’Occident a créé un chaos qu’il n’est pas capable de gérer. La France a essayé de faire la paix, à la conférence de la Celle-Saint-Cloud, c’est malheureusement un échec patent.

En Afghanistan, après dix-huit ans de présence, les Occidentaux sont impuissants à faire prévaloir leurs vues et les Américains se demandent comment ils vont pouvoir rendre aux Talibans le pouvoir qu’ils leur ont retiré en novembre 2001. Ils négocient d’ailleurs avec les Talibans au Qatar.

En Iran, nous ne réussirons pas à faire changer le régime. Nous y sommes impuissants stratégiquement. Nous avons fait involontairement le jeu des faucons en fragilisant les réformateurs Hassan Rohani et Mohammad Javad Zarif, qui avaient été élus et confirmés par la population iranienne sur un programme clairement pro-occidental. En effet, ils n’ont rien eu en retour et les Américains, après avoir négocié et signé l’accord nucléaire du 14 juillet 2015, l’ont renié, bafouant d’ailleurs au passage une résolution de Conseil de sécurité des Nations Unies. Il ne faut pas s’étonner que les durs du régime aient repris du poil de la bête !

Sur les mers, on constate aussi une impuissance stratégique et un recul de l’Occident. Du 17 au 30 décembre 2019, la mer d’Oman a été le théâtre de manœuvres communes entre l’Iran, la Chine et le Russie. Stratégiquement, cela signifie que le Golfe persique ne sera bientôt plus un lac américain et que la Chine n’a plus peur d’utiliser des forces armées pour protéger ses intérêts économiques. Elle va bientôt entrer dans le Golfe, dont elle n’est pas loin puisqu’elle a une base très importante à Djibouti.

Comment en est-on arrivé à cette impuissance stratégique d’un Occident encore tout puissant il y a trente ans lorsqu’il organisait la conférence de Madrid de 1991 ?

Il ne faut pas sous-estimer les fautes occidentales.

La première est le néo-conservatisme, dont on a parlé. On ne peut pas imposer la démocratie par la force des armes. L’invasion de l’Irak en 2003 a été un gâchis extraordinaire, courageusement dénoncé par la France. Il faut mesurer l’ampleur de ce gâchis. Pour en arriver à ce qu’aujourd’hui le parlement irakien demande le départ des presque 5 200 militaires américains présents en Irak, les Américains ont dépensé plus de 1 000 milliards de dollars, soit l’équivalent de 50 fois le PNB d’un pays comme Madagascar. Cette erreur stratégique de 2003 est une faute patente.

Mais, en se retirant trop tôt, Barack Obama a commis une erreur stratégique aussi grave. En effet, quand on intervient dans un pays il faut finir le travail. En partant au moment où cela devient trop difficile, on aboutit à encore plus de chaos. C’est ce qui s’est passé : les Américains sont partis et l’État islamique a pris Falloujah, Mossoul, etc.

Autre faute est l’idée que notre conception de la justice, de la démocratie, des grands principes, est plus importante que la paix. Les Metternichiens, les Kissingeriens, les réalistes, dont je suis, pensent que la paix est plus importante que toutes les idéologies que l’on essaie d’exporter par la force.

La seconde faute de l’Occident est la soumission de leur politique étrangère aux impératifs électoraux intérieurs.

Bernard-Henri Lévy a convaincu Nicolas Sarkozy de faire la guerre en Libye afin d’attirer les voix de la « gauche bobo ». Sans succès !

Donald Trump, dans sa politique face à l’Iran, tient compte du sentiment anti-iranien dont il a été question, notamment chez les électeurs républicains. Alors qu’en réalité il a envie de se retirer du Moyen-Orient, où il n’y a que des coups à prendre et où les États-Unis dépensent des centaines de milliards de dollars pour des ingrats.

La troisième faute des Occidentaux est ce que j’appellerai l’indécision diplomatique.

En février 2012, l’ambassadeur russe à l’ONU, Vitali Tchourkine, avait fait une proposition au P3 (les trois puissances occidentales membres permanents du Conseil de sécurité, Américains, Français et Britanniques). Reconnaissant devant les trois ambassadeurs que la situation n’était pas bonne en Syrie et qu’il fallait faire quelque chose, il avait proposé une entente (P3 + Russie) pour aménager, en douceur, un départ progressif de Bachar, dans les honneurs, et installer un gouvernement intérimaire en évitant absolument un génocide des Alaouites, les soutiens de Bachar. « êtes-vous prêts à suivre la Russie ? », avait-il demandé à ses interlocuteurs qui avaient rejeté la proposition russe au motif qu’elle était inutile puisque Bachar allait sauter deux ou trois semaines plus tard au maximum ! Ces déclarations avaient été faites publiquement par Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères de la République française, Hillary Clinton, secrétaire d’État et David Cameron, Premier ministre de Grande-Bretagne. Les choses se sont passées autrement.

La conséquence de toutes ces fautes est l’effacement des Occidentaux, immédiatement remplacés par la Russie, grande puissance opportuniste de la région.

La Russie, qui a deux bases souveraines en Syrie, est extrêmement respectée. Si le roi d’Arabie saoudite lui-même, alors qu’il était son ennemi sur le terrain syrien, est venu baiser les babouches de Vladimir Poutine à Moscou en 2017, c’est parce que, au Moyen-Orient, le fait de ne pas abandonner un ami est très apprécié. Or les Russes sont les amis des Syriens depuis cinquante ans. On compte 20 000 ou 30 000 couples mixtes russes/syrien(ne)s. (à l’inverse, on se souvient avoir vu Hillary Clinton embrasser Hosni Moubarak une semaine avant que les Américains le laissent tomber !). Les Saoudiens, pourtant opposés politiquement aux Russes, s’entendent avec eux, surtout sur les questions du pétrole.

La Russie a réussi à s’entendre non seulement avec tous les pays du Moyen-Orient mais aussi avec Israël ! On a vu Benyamin Netanyahou, sur la Place rouge, devant un défilé militaire, arborer le ruban de Saint-Georges [1] ! Les autres étrangers ne le faisaient pas.

La Russie est forte aussi en Égypte, où elle va construire une centrale nucléaire.

En Libye, le général Haftar est devenu une carte aussi russe qu’égyptienne, alors que l’homme a été longtemps pensionné par la CIA.

Quant à la carte française… elle est un peu biaisée par le « en même temps » macronien. Après la conférence de la Celle-Saint-Cloud, où nous apparaissions comme des médiateurs neutres, Jean-Yves Le Drian, en sous-main, avait validé la livraison des armes au général Haftar. Ces choses finissent toujours par se savoir, même si on réussit à garder le secret quelques mois. Si Khalifa Haftar avait gagné, on aurait oublié mais il n’a pas été capable de prendre Tripoli. La politique officielle de la France est de soutenir la médiation de l’ONU. Mais la France a joué ce petit double-jeu secret en essayant d’aider militairement Khalifa Haftar. Un jeu qui n’a pas réussi. C’est l’un des grands échecs de la diplomatie de Jean-Yves Le Drian qui avait beaucoup investi dans ce dossier. Et la France est complètement évincée du théâtre libyen alors que c’est elle qui y a mis le chaos.

Je ne pense pas que l’effacement de l’Occident du Moyen-Orient soit une bonne nouvelle pour la région parce qu’il arrive aux Occidentaux d’avoir de bonnes idées. Je me souviens de la manière dont George H. Bush (un réaliste, un kissingérien alors que son fils était un néoconservateur) avait organisé une conférence de Madrid qui s’était révélée un succès et avait abouti à la poignée de main Yitzhak Rabin - Yasser Arafat de 1993 sur la pelouse de la Maison Blanche. Que se serait-il passé si Yitzhak Rabin n’avait pas été assassiné en novembre 1995 ? Ce sont les hommes qui font l’histoire…

Cette impuissance est une réalité à laquelle nous devons nous adapter.

Que peut-on proposer depuis une enceinte française ?

D’abord une politique qui rompe avec l’alignement sur les États-Unis.

Lorsque la France n’a pas été alignée sur les États-Unis, sa politique n’a pas si mal marché. Aujourd’hui le monde entier pense que Dominique de Villepin avait raison en février 2003 à l’ONU.

Nous ne devons plus nous aligner sur les Américains qui peuvent nous lâcher à la dernière minute.

Sur la Syrie, nous nous étions ralliés à la ligne de Barack Obama consistant à engager les frappes dès lors que les Syriens franchiraient la « ligne rouge » en utilisant l’arme chimique. Lorsque la DGSE a fait un rapport selon lequel les Syriens avaient utilisé l’arme chimique, François Hollande s’est donc préparé à partir en guerre contre le « méchant » Bachar. C’est alors qu’a été signé à Genève l’accord entre le russe Sergueï Lavrov et l’américain John Kerry, sans que François Hollande en eût été informé. Les Américains ne feraient pas la guerre. François Hollande a donc renoncé à cette guerre de pur alignement sur les États-Unis. Si une guerre est justifiée, il faut la faire. La France n’aurait-elle pas eu les moyens militaires de battre un petit pays comme la Syrie qui était sa colonie en 1945 ? François Hollande a ridiculisé la politique étrangère française.

Autre circonstance où nous avons été abandonnés en rase campagne par les Américains : le 6 octobre 2019, après avoir parlé à Recep Tayyip Erdogan, Donald Trump abandonne les Kurdes syriens et les Américains décident de quitter les bases où nos propres soldats étaient installés. Or Donald Trump n’a pas pris la peine de passer un coup de fil à Emmanuel Macron qui, furieux, déclarera un peu plus tard dans une interview à The Economist que l’Otan était « en état de mort cérébrale ».

Il est donc essentiel que notre politique ne soit pas alignée sur celle des États-Unis.

Ensuite nous devons renoncer à toute politique d’ingérence.

D’abord parce que c’est une remise en cause contre-productive du système onusien, lequel n’a pas toutes les qualités mais constitue quand même une nette amélioration par rapport à ce qui se faisait avant la Guerre de 1940.

Ensuite parce que trois conditions doivent toujours être remplies pour qu’une expédition humanitaire (une « expédition d’humanité », disait-on avant la Guerre de 14) réussisse :

Première condition : avoir une solution de remplacement au pouvoir que l’on renverse. Se débarrasser d’un Saddam Hussein ou d’un Bachar el-Assad suppose d’avoir prévu une alternative pour le remplacer.

Deuxième condition : peut-on garantir aux populations civiles que nous sommes censés protéger que leur situation sera meilleure après notre intervention qu’avant ? Je suis allé plusieurs fois en Libye et en Irak après les interventions occidentales, je n’ai pas trouvé une seule famille qui ne regrette pas le temps ancien. En effet, nous Occidentaux avons oublié dans notre politique étrangère et dans notre politique moyen-orientale que pis que la dictature il y a l’anarchie, et pis que l’anarchie, la guerre civile.

Troisième condition : ménager les intérêts à moyen et long termes de la puissance occidentale que vous lancez dans la guerre. En Libye, les intérêts français n’ont pas été ménagés puisque tous nos alliés sahéliens ont été déstabilisés et que la Libye est devenue une immense plate-forme pour le trafic illégal d’êtres humains en Méditerranée.

Pour essayer de façonner l’avenir de notre diplomatie à l’égard du monde arabo-musulman, il faudra toujours se souvenir que l’intervention française en Libye de 2011 a constitué la plus grave faute de politique extérieure de toute l’histoire de la Cinquième République.

Je vous remercie.

Jean-Pierre Chevènement

Merci, Monsieur Girard, pour cet exposé magistral, aux vues englobantes qui réconcilient la stratégie et le principe.

Vous avez pointé un élément essentiel : s’ils maintiennent leurs forces en mer, dans les airs et dans l’espace, les États-Unis ne veulent plus être présents sur le sol du Moyen-Orient (si ce n’est sur quelques sites comme Doha). « Le syndrome du Vietnam est enfoui pour toujours dans les sables de l’Arabie », avait déclaré le Président Bush père au lendemain de la capitulation irakienne, en mars 1991. L’erreur historique dont vous avez parlé, l’engagement américain au Vietnam, sous J. F. Kennedy, s’était finalement traduit par le repli des États-Unis hors d’Asie en dehors de quelques bases périphériques. De la même manière, au Moyen-Orient, les États-Unis ne seront plus guère présents en Irak et en Afghanistan.

Que pouvons-nous faire ?

Avoir une politique de principes. Penser à voix haute, comme l’a dit Pierre Conesa, faire savoir quels sont nos principes. Mais quand on n’a plus de principes, on ne peut plus penser à voix haute. Nous ne proclamons plus des principes aussi simples que ceux que vous avez rappelés, tel le principe de non-ingérence, parce que nous l’avons abandonné il y a très longtemps tout en prétendant le contraire.

C’est à cette clarté qu’il faudrait revenir si nous voulions avoir une politique de gestion intelligente des situations compliquées qui prévalent dans cette partie du monde. Il ne s’agit pas de renoncer à avoir une politique mais d’avoir une politique intelligente, conforme à nos intérêts, à l’intérêt national, dont personne ne parle plus, et à l’intérêt de l’Europe plus généralement.

Mais constatons qu’au Proche et au Moyen-Orient les Européens ne sont pas d’accord entre eux. Les pays d’Europe centrale et orientale et quelques autres sont alignés sur les États-Unis. Nous-mêmes sommes un peu seuls. Plus que pacifiques, les Allemands sont pacifistes, ce qui pose quand même un problème en matière de politique de défense et de politique étrangère. Nous devons donc agir avec nos propres moyens, ce qui ne nous confère pas la force d’une super-puissance, mais au moins savons-nous ce qu’est le pré carré de nos intérêts vitaux. Par ailleurs, nous ne manquons pas de moyens d’influence. Je crois absolument nécessaire de redéfinir une politique sur le Proche et le Moyen-Orient, sur une vue d’ensemble, ce qui ne peut être fait qu’à partir d’une position française. Tout ce qui est dit sur la défense européenne, la politique étrangère européenne, n’est pas réaliste, ne correspond pas à la réalité, n’est pas possible dans une Europe à 27 dont la majorité des membres applaudit aux récentes initiatives américaines. Il faut avoir le courage de le dire. Ce qui est possible, c’est de faire entendre la voix d’une France indépendante.

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[1] Ruban aux rayures orange et noires, symbole de la victoire de l’Armée rouge sur l’Allemagne nazie, devenu celui du patriotisme prôné par le Kremlin. Des millions de Russes ont porté le ruban de Saint-Georges lors des commémorations du 70ème anniversaire de la victoire alliée et soviétique sur l’Allemagne nazie. Et depuis une décennie, ce ruban est de sortie à chaque commémoration de la « Grande guerre patriotique », comme est appelée la Seconde Guerre mondiale en Russie.

Le cahier imprimé du colloque "Iran, Etats-Unis, où la crise au Moyen-Orient nous conduit-elle ?" est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

Fondation Res Publica I Mardi 24 Mars 2020 I | Lu 550 fois





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