L’état du monde et les métamorphoses de l’hégémonie


Intervention de Perry Anderson, Intellectuel et historien, britannique, rédacteur en chef de la New Left Review de 1962 à 1982 puis de 2000 à 2003, professeur d’histoire et de sociologie à l’université de Californie à Los Angeles, auteur, entre autres, de Les origines de la postmodernité (Les Prairies Ordinaires, 2010) et Le Nouveau Vieux monde : Sur le destin d’un auxiliaire de l’ordre américain (Agone, 2011), lors du colloque "Quelle recomposition géopolitique du capitalisme ?" du mardi 5 novembre 2019.


Jean-Pierre Chevènement

Je me tourne vers l’historien britannique fameux, Perry Anderson, pour lui demander comment il voit les choses, s’il imagine, par exemple, que dans les rencontres de patrons à l’échelle internationale, à Davos, il pourrait y avoir place pour l’expression d’une voix européenne entre celle des capitalistes chinois, qui ont leur message, et celle des capitalistes américains que l’on dit anglo-saxons (mais il y a quand même une petite différence entre les Britanniques et les Américains).

C’est une façon d’aborder le problème. Il y en a beaucoup d’autres. Je ne doute pas que vous allez nous donner la perspective, la vue d’ensemble qui éclairera le caractère un peu énigmatique du titre de notre colloque.

Perry Anderson

Je remercie la Fondation Res Publica de m’avoir fait l’honneur de m’inviter à participer à ce colloque. Mais je dois m’excuser pour un français si boiteux que je suis obligé de lire ma contribution à cette discussion avec un accent plutôt atroce. Je vous demande d’avance pardon pour cette épreuve et je vous remercie de votre patience.

Je me limiterai à des questions géopolitiques dans un sens plus classique et étroit, c’est-à-dire touchant aux relations entre les États dans un monde où le capital, sous une forme ou une autre, règne partout aujourd’hui.

1. L’état actuel du monde se comprend mieux si nous le comparons à la période ouverte par la victoire de l’Occident sur l’URSS en 1989-1992. Pendant la guerre froide, les États-Unis ont déjà joui d’une hégémonie mondiale s’étendant à tous les continents, et n’ayant d’autres limites que les régions où le communisme prévalait. Le pouvoir américain s’exerçait vers deux finalités : parvenir à l’élimination de toute alternative au capitalisme, telle qu’elle s’incarnait dans les zones sous politique communiste, et assurer la domination nationale des États-Unis au sein du monde capitaliste. Assistées dans la reprise économique de l’après-guerre par l’Agence de Développement américaine (US Aid), et protégées par l’écrasant pouvoir militaire américain, les puissances capitalistes auparavant rivales d’Europe occidentale et du Japon (la France sous de Gaulle fut une brève exception) furent heureuses d’accepter le protectorat américain face à la menace communiste. Or, une fois la victoire remportée sur l’Union soviétique, la logique de la relation changea : non seulement les industries de l’Allemagne et du Japon furent de nouveau de sérieuses concurrentes, érodant la prédominance économique américaine, mais surtout la peur « unifiante » du communisme disparut avec lui. Cela n’entraîna cependant pas un relâchement significatif des liens de subordination. En effet, si la primauté économique américaine devint plus relative, la suprématie militaire américaine devint plus absolue. Suite à la disparition de l’Union soviétique, les États-Unis devinrent pour la première fois maîtres incontestés du monde, avec une puissance de frappe plusieurs fois supérieure à celle de tous les autres États réunis.

2. La configuration politique qui prit forme dans ces conditions a généralement été saluée aux États-Unis comme unipolaire : l’Amérique était désormais la seule superpuissance, dominant tous les autres États, capable d’unir le monde dans le projet d’un avenir prospère et pacifique. En réalité, ce qui émergea sous la direction de cet « hégémon », c’est un paysage rappelant, à bien des égards, le Concert des Puissances qui vit le jour au Congrès de Vienne – un Concert scellant en apparence la victoire sur l’héritage de la révolution russe, comme son prédécesseur avait scellé la victoire sur la révolution française, et faisant du capitalisme un ordre social universel, comme avait pu l’être autrefois le légitimisme. Comme le Concert d’antan, il comprenait, ne serait-ce que potentiellement, une pentarchie : à la place de l’Angleterre, de la Russie, de l’Autriche, de la France et de la Prusse, il comptait les États-Unis, l’Europe, la Russie, la Chine et l’Inde – des États, à l’instar de ceux présents à Vienne, très diversifiés au niveau des doctrines officielles et structures nationales, mais ayant tous épousé le statu quo social.

3. La différence majeure était caractérisée par l’autorité d’un seul chef d’orchestre parmi ces nations. Pendant une quinzaine d’années cela tint bon. L’Europe, la plus proche en caractère et en vision de l’« hégémon », a progressé sous sa vigilante bienveillance au moyen d’une Union formelle à Maastricht, ensuite élargie à l’ensemble de l’ancienne zone du COMECON à l’Est. La Russie, dépouillée de son glacis satellite et de ses marges méridionales, a été guidée dans une restauration à grande échelle, quoique dégradée, du capitalisme. La Chine, alliée diplomatique des États-Unis, depuis bien avant 1992, dans leur lutte contre l’URSS, fut bientôt leur principal partenaire commercial et un soutien important dans le contrôle de leur dette publique. L’Inde, bien plus pauvre et plus arriérée que les autres membres, mais possédant un statut de puissance majeure in statu nascendi, en raison de la taille de sa population et de l’acquisition d’armes nucléaires, recevra en temps voulu le placet de l’hégémon vis-à-vis de ses ambitions dissuasives, et finira par se targuer de posséder la plus riche communauté immigrée aux États-Unis. Des frictions au sein du Concert, comme ce fut le cas au XIXème siècle, il y en eut ; mais elles n’atteignirent jamais le stade de l’antagonisme. La volonté de Washington était respectée par les autres capitales, et ses interventions militaires pour maintenir le Nouvel Ordre Mondial dans l’esprit du protocole de Troppau de 1820 approuvées sans discussion par l’ONU, tant avant l’événement – la guerre du Golfe –, qu’après celui-ci – les guerres contre la Yougoslavie ou l’Irak.

4. Concomitamment à cette pacification diplomatique et militaire vint la globalisation économique, elle aussi menée par les États-Unis, et adaptée à leurs exigences. En réponse à ce qui allait être le long ralentissement de la croissance économique qui s’est amorcé dans les années 70, le tournant des années 80 a vu l’arrivée du néolibéralisme comme norme institutionnelle en Occident – c’est-à-dire, à des degrés divers et selon les différentes traditions locales : la déréglementation des marchés, la privatisation des industries et des services, l’érosion et la marchandisation des systèmes sociaux. Dans les années 90, sous la présidence Clinton, la politique étrangère américaine a cherché à internationaliser ce modèle dans sa version la plus radicale, la plus américaine – non seulement comme une extension du capitalisme en tant que tel jusqu’aux confins de la terre, comme par le passé, mais, compte tenu de la nouvelle suprématie du pays, son modèle proprement national. La libre circulation des marchandises ne devait donc plus connaître de restrictions internationales, à moins que les électeurs américains ne l’exigent ; l’OMC était née. Plus encore – et dans ce cas, de manière inconditionnelle – la libre circulation des capitaux liera le monde dans une prospérité commune, dont le plus sûr témoignage sera une hausse planétaire des cours boursiers et des prix de l’immobilier. Aux côtés de cette déréglementation commerciale et financière généralisée s’accomplit l’extension extraterritoriale des pouvoirs juridiques américains, tant par le biais des arbitrages privés de la Lex Mercatoria que par l’application publique aux sociétés étrangères, où qu’elles opèrent, des dispositions punitives de la loi Helms-Burton et des diktats subséquents du Trésor américain.

5. Il est communément admis que l’âge d’or de l’hégémonie unipolaire américaine s’est effondré au cours du nouveau siècle, une fois les États-Unis empêtrés dans les guerres successives du Moyen-Orient. C’est une illusion. En réalité, l’apogée du Concert des Puissances présidé par Washington a été la conquête de l’Afghanistan par les États-Unis en 2002 : une opération qui a bénéficié du plein soutien politique et de la participation militaire de l’Europe, de l’assistance logistique de la Russie, du soutien diplomatique et du renseignement de la Chine et, pour finir, de l’approbation chaleureuse de l’Inde. L’attaque contre l’Irak qui a suivi, n’a pas sensiblement modifié cette configuration. Bien que la France et l’Allemagne aient exprimé leur désaccord pro forma, elles ont toutes deux fourni une aide matérielle de facto – espace aérien et renseignement – à l’invasion américaine et se sont jointes à la Russie, à la Chine et à d’autres puissances pour ratifier ex post facto l’occupation américaine et britannique du pays dans la résolution 1483 des Nations unies, et ce malgré la résistance farouche des insurgés. Cinq ans plus tard, la résistance étouffée et un régime assujetti, reconnu par tous les grands États, installé, les États-Unis pouvaient amorcer un retrait en bon ordre.

6. Si l’année 2008 a néanmoins marqué la fin des jours fastes du Concert, c’est pour deux autres raisons, enracinées dans les dynamiques de l’ordre géo-économique qui s’est développé après la fin de la guerre froide sous l’égide américaine. L’effondrement de Wall Street cet automne-là les mit spectaculairement en évidence. D’une part, la déréglementation néolibérale des marchés des capitaux, des matières premières et du travail, plutôt que de ramener les taux de croissance aux niveaux des trente glorieuses, avait déplacé l’investissement de la production vers la spéculation, et ce à grande échelle, entraînant l’hypertrophie d’une finance essentiellement incontrôlée traversant les frontières et générant des bulles immobilières ou boursières dans les régions à salaires élevés de l’OCDE. D’autre part, les mêmes forces avaient déclenché un énorme transfert des capacités de production vers des zones asiatiques à bas salaires et à la main-d’œuvre abondante, alimenté tant par des investissements d’entreprises américaines ou européennes à la recherche de meilleurs rendements que par des États profitant du capital étranger sans pour autant respecter les normes néolibérales, se réservant ainsi un grand pouvoir interventionniste. La Chine, bien sûr, devint l’exemple le plus spectaculaire de ce paradigme. On perçoit alors, dans le contraste qu’il a soudain créé entre la vulnérabilité économique américaine – et a fortiori européenne – et la vitalité chinoise, comment le krach de 2008 a été un double choc pour l’ « hégémon » : une récession en Occident, avec des chutes de production initialement comparables à celles de la Grande Dépression, et une croissance continue et rapide en RPC, elle-même à l’avant-garde d’un vaste mouvement de transfert des capacités productives vers l’Asie, qui devraient dépasser la production combinée Europe-Amérique du Nord l’année prochaine.

7. Après la chute de l’Union soviétique, la prémisse structurelle du Concert des Puissances était double : la prééminence des États-Unis – en tant que superpuissance en son sein –, et la complaisance des quatre autres puissances vis-à-vis de son hégémonie. Ignorant l’avertissement de 2008, la nouvelle administration de B. Obama a continué d’insister sur le fait que le XXIème siècle, comme le XXème siècle, serait le « siècle américain », et n’a apporté qu’un ajustement minimal aux nouvelles coordonnées de la politique mondiale. Tandis que l’épicentre de la crise financière en Occident avait été américain, la gestion européenne de celle-ci s’est avérée plus faible et sa résolution provisoire a abouti à un accroissement de la domination du dollar dans l’économie mondiale. Dans le même temps, l’expérience au Moyen-Orient avait mis en évidence les risques pour la popularité du Président d’envoyer des troupes terrestres lors d’expéditions à l’étranger. L’administration Obama a dès lors décidé qu’il serait plus sûr de faire la guerre par des moyens économiques, en étouffant les États récalcitrants ou adversaires par des sanctions, renforcées par la centralité du dollar dans le système des paiements internationaux, et à travers un déploiement militaire par procuration plutôt que par le biais d’une intervention américaine directe.

8. Au Moyen-Orient, les États-Unis pouvaient encore compter sur la complaisance du Concert – l’enthousiasme dans le cas de l’Europe – pour forcer l’Iran, à travers l’imposition d’un blocus économique, à abandonner son programme nucléaire. Cette démarche était, au surplus, soutenue par la menace d’une attaque militaire dans le cas où l’Iran ne céderait pas. Ailleurs, Obama ajouta d’autres guerres aux hostilités persistantes en Afghanistan, combinant sa puissance aérienne et l’usage de proxies, au Yémen et en Libye. Néanmoins, en abusant de la licence qui lui avait été accordée au sein du Conseil de sécurité par les membres du Concert, afin d’éliminer le régime en place de la Libye, il brisa le consensus permissif de celui-ci. Dans une manifestation trop publique d’arrogance, rejetant la Russie comme une simple « puissance régionale » – dont il comparait le dirigeant à un adolescent boudeur au fond d’une salle de classe – et en mentant quant à son souhait de ne pas renverser le régime à Tripoli, B. Obama s’engagea dans une voie d’hubris politique. Trois ans plus tard, au mépris de la prudence géopolitique, les États-Unis présidèrent au montage d’un gouvernement répondant aux spécifications américaines, explicitement et fameusement exprimées par Victoria Nuland, à Kiev. Bien qu’elle ait été obligée d’avaler l’expansion de l’OTAN en Europe de l’Est sous B. Eltsine, puis son extension à la Baltique, l’opinion nationale russe n’avait jamais reconnu la légitimité de ces fruits de la victoire occidentale dans la guerre froide. La poursuite de ces revendications sur le pas de la porte Sud de la Russie a été le pas de trop, déclenchant la reprise russe de la Crimée en représailles. En réponse à l’imposition subséquente de sanctions par les États-Unis et l’UE, la Russie a riposté en intervenant en Syrie, contrecarrant ainsi la tentative américaine d’un nouveau changement de régime dans le monde arabe. Bien que l’Europe n’ait pas été unie dans son attaque contre la Libye – la Grande-Bretagne et la France participant pleinement, l’Allemagne refusant d’y adhérer – l’UE a serré les rangs derrière les États-Unis sur l’Ukraine, mettant de ce fait la Russie en quarantaine économique. Autour de la mer Noire et au Nord-Est de la Méditerranée, le Concert fut laissé en ruines.

9. Historiquement, la rupture avec la Russie n’était pas nécessaire : ce fut l’aboutissement d’un traitement méprisant, remontant à l’époque de B. Clinton, du vaincu par le vainqueur de la guerre froide, contre lequel des militants pro guerre froide américains avaient eux-mêmes mis en garde ; dans son propre intérêt, les États-Unis auraient pu accorder à la Russie un respect accru tout au long du conflit. La rupture qui a fait suite, avec la Chine, n’était, elle, pas gratuite. La réaction américaine à la montée en puissance de la RPC a reflété un changement structurel dans l’équilibre des forces entre les deux États, qui rendait inévitable une réaction hostile. Après soixante-dix ans de pouvoir global, la primauté mondiale était devenue un fil conducteur de l’identité nationale américaine. Dès lors que cette primauté était sous la menace visible d’un État avec une population beaucoup plus nombreuse, une économie se développant beaucoup plus vite et de plus en plus compétitive dans les technologies de pointe, connaissant un régime politique étranger aux idées américaines, une violente réaction défensive devait forcément voir le jour. L’administration Obama riposta avec un « pivot vers l’Asie » qui comprenait le renforcement de sa flotte du Pacifique – apprêté par un plan de bataille Air-Mer contre la Chine –, le renversement d’un gouvernement japonais insuffisamment hostile à Beijing, l’intensification des exercices militaires conjoints avec l’Inde et, surtout, le lancement d’un ambitieux projet de Partenariat Trans-Pacifique (TPP) visant à former un vaste bloc commercial excluant et isolant la Chine.

10. Donald Trump a considérablement modifié la rhétorique de la politique américaine, beaucoup moins sa substance. Après avoir vainement tenté d’améliorer les relations avec la Russie, il a été contraint, sous la pression de l’establishment, de raffermir, plutôt que de réduire, les sanctions de B. Obama contre celle-ci. Se débarrassant du TPP, il a déclaré une guerre commerciale sans détour contre la Chine afin de la mettre au pas. Plus prudent que son prédécesseur dans le déclenchement de la violence militaire, mais moins attaché à l’étiquette diplomatique, il a rétabli et intensifié le blocus économique américain contre l’Iran, ignorant l’opposition européenne et menaçant au passage l’Europe d’une guerre commerciale. De ce bilan, les postures vers la Russie et la Chine demeureront après son départ, probablement dans l’année prochaine, bien que leur bruit puisse être réduit. L’hostilité des États-Unis à l’égard de l’UE, par contre, par laquelle il a achevé la rupture du Concert, disparaîtra avec lui. De grands rites d’une réconciliation atlantique, comme ceux qui ont salué le départ de George W. Bush, sont à prévoir sous un autre président démocrate. L’Inde, pour sa part, se rapprochera de plus en plus de l’hégémon. Cependant, le Concert, lui, ne pourra retrouver sa forme originale. En guise de réaction, il est probable que les États-Unis mèneront ce qu’un fin observateur américain a qualifié, non pas de guerre chaude ou froide, mais de « cool war » contre la Chine et la Russie, combinant coopération et conflit dans les proportions prescrites par le sous-secrétaire d’État pour l’Asie de B. Obama : 20 % de coopération, 80 % de conflit. Coopération : un intérêt commun pour la préservation de la stabilité financière mondiale, la viabilité environnementale et l’oligarchie nucléaire d’aujourd’hui. Conflit : une détermination à mettre fin, autant que faire se peut, au communisme chinois et à remettre la Russie sur le chemin plus heureux qu’elle a connu sous B. Eltsine, sans qu’il y ait d’intention réciproque en ce sens de la part de l’un ou l’autre de ces États. C’est-à-dire, à moyen ou long terme, un horizon, réalisable ou non, de changement asymétrique de régime.

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Le cahier imprimé du colloque "Quelle recomposition géopolitique du capitalisme ?" est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

Fondation Res Publica I Mercredi 22 Janvier 2020 I | Lu 1256 fois


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