L’Islam dans la mondialisation

Intervention de Jean-Pierre Chevènement au Forum de Fès sur le thème « Une âme pour la mondialisation », 5 juin 2006



Jean-Pierre Chevènement au forum de Fes, 5 juin 2006 (Credits photos : Rémi Boissau - Institut Français Fes-Meknes)
Jean-Pierre Chevènement au forum de Fes, 5 juin 2006 (Credits photos : Rémi Boissau - Institut Français Fes-Meknes)
Introduction :

De l’Espagne aux confins de la Chine, de Zanzibar aux Philippines, de la Volga au Niger, des steppes du Tatarstan à la savane africaine, sous les sabots des cavaliers de Djibril ou portés par les vaisseaux de Sindbad le marin, l’Islam a réalisé avec une rapidité fulgurante une mondialisation civilisationnelle sans précédent à l’échelle de l’Eurasie. L’essentiel a été acquis en à peine plus d’un siècle et cette civilisation a brillé pendant mille ans. Même les expéditions d’Alexandre n’avaient pas reculé plus loin les limites de la terre.

A quoi est due cette exceptionnelle réussite ? L’historien Marshall Hodgson, qui éclaire l’Histoire universelle comme recherche d’un sens, apporte quelques réponses :

1. l’Islam dans sa pureté monothéiste donne une signification particulièrement satisfaisante à la relation au divin. Il met un terme aux querelles sur la nature du Christ qui avaient agité les premiers siècles du christianisme. Il entend clore le cycle des prophéties.
2. Il instaure à l’échelle du monde un ordre social très flexible propice à l’épanouissement des talents.
3. Son idéal égalitaire lui donne une force d’expansion sans pareille.
4. Le pouvoir des oulémas, fondé sur la charia, relativise celui des sultanats et potentats locaux.
5. Le soufisme enfin lui apporte une mystique qui fascine encore aujourd’hui nombre d’Occicentaux.

Cette perfection même de l’Islam l’a figé au fil des siècles dans le conservatisme. Et c’est ce conservatisme qui l’a empêché de relever le défi des temps nouveaux, celui d’une modernité que l’Europe, petit cap de l’Eurasie, va s’accaparer à partir du 16e siècle.


I – Islam et mondialisation européenne : une histoire de domination.

1. La mondialisation a commencé avec les grandes découvertes et l’unification du marché mondial du 16e au 19e siècles. Les pays d’Islam qui tenaient la grande route du commerce avec l’Asie (Moyen-Orient, Chine, Inde) ont été contournés : les Européens se sont appropriés le commerce mondial.
2. La contre attaque et la résistance ont été confiées à l’Empire ottoman : conquête des Balkans – sièges de Vienne aux 16e et 17e siècles.
3. Les divisions internes ont miné la cohésion de l’Islam (concurrence entre l’Empire ottoman et la dynastie safavide en Iran : le chiisme devient religion d’Etat, 18e et 19e siècles). L’Empire moghol ne résistera pas face à la colonisation britannique qui pratique en Inde comme ailleurs l’art de diviser pour régner.
4. D’autres pays, d’autres civilisations ont subi la domination européenne mais ils disposaient d’une profondeur géographique et surtout d’une unité politique ancienne (Inde, Chine, Empire portugais du Brésil)) dont n’a pas bénéficié le monde islamique trop divisé :
  • la Turquie kémaliste regarde vers l’Europe depuis 1924 ;
  • la désillusion du Royaume arabe -1919- et l’échec des mouvements nationalistes et socialistes ; le monde arabe n’a pu s’unir (mandats de 1920 – échec du nassérisme et du Bath (1967-1991)) ;
  • le Pakistan, un Etat à base religieuse et tétanisé par son conflit avec l’Inde ;
  • l’Iran bien que dominant le Golfe reste identifié au chiisme
  • l’Indonésie est un archipel à l’unité problématique
  • le Maghreb ne parvient pas à surmonter ses divisions
  • l’Asie centrale est cloisonnée (l’Ouzbékistan ne fait que 24 Millions d’habitants)
  • En Afrique, le Nigeria est un géant aux pieds d’argile.

    Il n’y a pas de leadership évident dans le monde musulman ni dans le monde arabe, cœur du monde musulman.

    5. La domination occidentale ne s’est pas seulement traduite par :
  • la colonisation, plus ou moins longue dans le temps : Inde - Insulinde dès le 18e siècle– Algérie (1830-1962) ; plus courte pour les pays du Levant 1920-1944 (1881-1936 pour l’Egypte), le Maroc (1912-1955) ; voire y ayant échappé : Turquie, Iran, Yémen et Arabie
  • mais aussi par le facteur pétrolier : développement du wahabisme à partir de l’Arabie Séoudite ;
  • par la création de l’Etat d’Israël laissant la question palestinienne sans solution : une justice à deux vitesses crée un sentiment d’humiliation.
  • par l’instrumentation de l’Islam dans la guerre froide : rôle du Pakistan et de certains courants fondamentalistes et wahabites


    II – L’Islam, pluriel, a réagi diversement.

    1. Pluralité de l’Islam :
  • chiisme et sunnisme
  • les quatre grandes écoles d’interprétation : chaféite, hanbalite, malékite, hanéfite
  • variété et unicité (du message)

    L’Islam s’est imprégné des cultures antérieures et locales :
  • Liban, Syrie, Egypte, etc.
  • Le chiisme a quelque chose à voir avec l’identité perse
  • L’Islam indien ou indonésien, spécificité : tolérance
  • L’islam des confréries (Zaouïa– Algérie – Sénégal)

    2. L’Islam a réagi différemment à l’Occident :
  • le réformisme : Cheikh Tantaoui, 1824. La Nadha, 1920, deux réactions : fondamentalisme, modernisme
  • l’Islam, facteur de résistance à l’Occident – coexistence de courants modernisateurs et de courants fondamentalistes.

    3. La thèse de Bernard Lewis : la vision néo-conservatrice. L’Islam souffre de l’absence de libertés : liberté individuelle, liberté d’entreprendre, liberté de la femme, liberté civique.
    Bernard Lewis fait l’impasse sur l’impérialisme. Il s’inscrit dans la logique de Fukuyama (triomphe du libéralisme) et prépare Huntington (le choc des civilisations).

    4. La montée récente du fondamentalisme comme tendance de fond :
  • Le rôle de l’Arabie Séoudite va croissant avec l’augmentation du prix du pétrole
  • Le Pakistan, fabrique de fondamentalistes (Afghanistan)
  • Le rejet de l’Occident
  • Le refus d’apporter une solution équitable au problème israéolo-palestinien.
  • La volonté des Etats-Unis de « remodeler le Moyen-Orient »
  • La contestation des régimes en place.


    III – La globalisation elle-même est en crise.

    1. Il y a eu deux globalisations : la première anglaise a débouché sur la guerre de 1914-18.


    2. La globalisation américaine est fragile :
  • déséquilibres américains : déficit, dette, fragilité du dollar.
  • La fuite en avant de l’Hyperpuissance : l’enlisement dans le conflit irakien, la compétition mondiale s’exacerbe pour le contrôle des sources d’énergie : Moyen-Orient, Caspienne, réserves russes et kazakhes, golfe de Guinée
  • L’idéologie impériale : les néocons ; une nouvelle révolution conservatrice, réaction américaine : fondamentalisme chrétien et pétrole, néo-trotskystes reconvertis à l’idéologie du Bien.
  • Les inégalités sociales et géographiques s’accroissent : le drame de l’Afrique – les laissés pour compte : Asie – Chine profonde– Inde paysanne – Pays andins
  • Une crise morale sans précédent : les excès de l’hyperindividualisme libéral et le déclin des valeurs collectives exercent leurs ravages au cœur de l’Occident (valeurs religieuses mais aussi valeurs républicaines sont attaquées sans mesure).
  • L’Occident lui-même a cessé d’être une réalité si tant est qu’il l’ait jamais été :
    - Fin de la guerre froide : domination absolue de l’Hyperpuissance américaine
    - Le fossé se creuse entre l’Europe et les Etats-Unis :
    o fossé économique : croissance lente en Europe – surévaluation de l’euro ;
    o fossé culturel : pacifisme européen. Les Etats-Unis et l’Europe identifiés à Mars et Venus par Robert Kagan ;
    o la tradition progressiste reste vivante en Europe : valeurs issues de la Révolution même si là aussi il y a une forte tendance au relativisme ;
    o fossé politique et diplomatique : 2003.


    IV – Les sociétés musulmanes doivent relever le défi de la modernisation (occidentalisation), sans perdre leur authenticité

    1. L’Islam se globalise à son tour :
  • Les banlieues de l’Islam
  • Un Islam déterritorialisé (Olivier Roy)
  • L’adaptation de l’Islam à des sociétés où il est minoritaire :
    - l’exemple britannique - le communautarisme – « tolérance » ;
    - l’exemple français : à la table de la République (Le CFCM, l’Islam de France (Jacques Berque)

    2. Les sociétés musulmanes doivent s’adapter.
    L’Islam doit s’adapter à la sécularisation :
  • Jacques Berque cherche dans le Coran le message de la rationalité : Berque, dans son essai de traduction du Coran recense les appels à la rationalité très nombreux dans un texte dans lequel il voit un monument de poésie – tradition ionienne de la pensée grecque (# Bible) et en arrive à dater la césure fondamentale dans l’histoire du monde musulman à la répudiation de Mottazilites au profit des docteurs de la foi dogmatiques. Le nombre de prescriptions oscille entre 2 et 500 dans le Coran ; dans le droit canon chrétien 2400.
  • Ernst Gellner voit dans l ’« oumma » islamique l’antithèse de la société civile, une société fermée comme la société communiste où tout découle d’une interprétation – le gouvernement dans la société civile européenne est chargé de dire ce qui est mal, mais pas ce qui est bien. Font problèmes :
    - la formation d’une classe d’entrepreneurs
    - le statut de la femme
    - la liberté civique et la séparation des pouvoirs
    - l’acceptation du pluralisme politique

    3. Deux formes d’adaptation : l’individu sans attache ou le citoyen.
  • la première insiste sur la tentation du communautarisme comme valeur refuge : conception anglo-saxonne ;
  • la seconde débouche sur une communauté nationale de citoyenneté où l’appartenance politique implique des droits et des devoirs. Conception française avec ses ratés : révolte des banlieues (#religion), crise avant tout sociale (faute de République et non pas du fait de la République).

    4. L’Islam mérite mieux que d’être un bouclier identitaire, une valeur refuge face à l’agressivité impériale ou aux difficultés d’intégration.

    *
    Responsabilités à fixer


    A) L’initiative doit venir des pays du Nord :
  • rompre avec l’esprit colonial ou néo-colonial ;
  • avec le droit à deux vitesses : Palestine – Irak
  • rééquilibrer le développement vers le Sud : Barcelone – Cotonou
  • revaloriser la nation comme communauté de citoyens égaux en droits et en devoirs.

    B) Les pays musulmans doivent éviter l’impasse identitaire, le repli sur une identité musulmane reconstruite et artificielle.
    Il y a place pour des solutions de tolérance et de progrès :
  • pluralisme politique dès lors que refus de la violence ;
  • le rôle de l’éducation
  • liberté d’expression
  • égalité des personnes – statut de la femme – rôle de l’éducation (Mohammed Charfi) - création d’un pouvoir religieux autonome.

    Les valeurs de l’Islam : sens de la transcendance – littéralement soumission à Dieu peuvent fonder une morale sociale, non seulement conciliable avec le développement, mais condition d’un développement équilibré et juste.

    Conclusion
  • Laïcité et religion.
  • La laïcité bien comprise n’est pas tournée contre les religions. Elle protège les minorités.
  • Le riche patrimoine du texte coranique est sous-exploité : raison naturelle – pas de contrainte en matière de religion – tolérance.
  • Laïcité et valeurs laïques : des valeurs religieuses laïcisées : ce qu’on appelle la « morale » laïque ; les religions sont un facteur d’élévation morale – mais primat de la citoyenneté (nationale).
  • Religion et nation.

Fondation Res Publica I Dimanche 25 Juin 2006 I | Lu 14731 fois


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