L'Afrique ne va nulle part

par Calixthe Beyala, écrivain, grand prix du roman de l'Académe française


Intervention prononcée lors du colloque Où va l'Afrique du 30 octobre 2006.


L’Afrique a beaucoup évolué depuis quarante-six ans, depuis les indépendances. Ce que je vais dire n’a nullement pour objectif de contredire tout ce qui a été exposé.
Je ne dis pas qu’il n’y ait pas eu d’évolution.
Je ne dis pas que l’Afrique n’ait pas progressé sur les plans économique, démocratique et autres,
Je ne dis pas qu’il n’y ait pas moins de guerres.
Mais je me pose une question :
Quand un enfant répète en permanence « 2 x 1=2, 2 x 2 = 4, 2 x 3 = 6 », cela signifie-t-il que cet enfant est en train d’évoluer ou fonctionne-t-il par mimétisme ? A-t-il pour autant compris la logique mathématique ? C’est de cette première interrogation que viennent toutes mes questions.

Je vais me limiter à l’acception exacte de la question posée : Où va donc cette Afrique ? Quand j’ai lu cette question, j’ai repensé à un texte que j’avais écrit il y a peu à propos d’une femme africaine qui avait des problèmes avec un homme africain. Celui-ci trouvait son parcours exceptionnel. Cette femme répondit à cet homme : « Mon parcours, c’est 20% de chance et 80% de travail » et elle continua : « C’est toujours ainsi que je parle aux Africains, c’est ma manière de leur dire qu’ils ne se sont pas battus, qu’ils n’ont pas assez travaillé pour nourrir leurs enfants et protéger leurs femmes ». 80% de travail, oui, il fallait ça, mais ils ne l’avaient pas fait.
Ils n’étaient pas des hommes, pas des hommes.
Ils avaient laissé d’autres tout leur prendre : leur terre, leur corps, leur sous-sol, leurs rivières, leurs poissons, leur brousse, leurs montagnes.
Ils n’étaient pas des hommes, pas des hommes.
Ils se laissaient manipuler jusque dans leurs pensées. Leurs protestations mêmes venaient de l’Occident.
Pas des hommes, pas des hommes.
Pas des hommes, ceux qui déambulaient ça et là avec les idées d’autrui plein la bouche, incapables de créer, à frimer dans des avions qu’ils n’avaient pas créés, à conduire des voitures qu’ils n’avaient pas créées, à porter des costumes-cravates qu’ils n’avaient pas créés.
Pas des hommes, pas des hommes, avec des manières qui n’étaient même plus d’eux.
Juste des hommes avec quelques terres léguées par leurs ancêtres dont les femmes s’occupaient, quelques chèvres dont les enfants prenaient soin ; juste des hommes qui dépendaient, pour beaucoup d’entre eux, des femmes et des enfants pour se nourrir.

Où va donc une terre qui ne crée pas ?
Vers quels cieux ou enfers se dirige un continent qui absorbe sans les digérer les connaissances venues d’ailleurs ?
Vers quel destin court donc ce continent noir qui n’a pas de monnaie propre, dont l’espace aérien est contrôlé par l’Occident ? Il est plus facile, je vous assure, d’aller de Paris à Douala que de Douala à Bangui, soit mille kilomètres ; il est plus facile d’aller d’Abidjan à New York que d’Abidjan à Cotonou.
Où va donc ce peuple dont l’élite court vers l’Occident quand elle ne brade pas le sol et les sous-sols, quand elle ne vend pas aux grosses industries américaines, Dell, Microsoft, ses intelligences, pratiquant ainsi, de facto, la théorie de Sarkozy sur l’immigration choisie, mise en œuvre par les Africains eux-mêmes ?
Qu’espère donc ce continent quand le site Google, sur Internet, procède de manière systématique à l’archivage de sa mémoire et de ses connaissances ? Il conviendrait bientôt que l’Africain paye pour accéder à sa propre mémoire ancestrale.

Où va donc cette terre ?
Nulle part. L’Afrique ne va nulle part parce que pour aller quelque part, il eût fallu que cette terre-mère eût une visibilité dans sa continuité historique, ce qui aujourd’hui n’est pas le cas. Bien sûr, il existe sur le continent ce qu’on pourrait appeler un sentiment vague de repères communs : il y a quelques figures historiques, Chaka Zoulou, certaines petites reines, comme la Reine Souraya, qui créent une espèce de rêve. Mais ces repères communs, dont l’esclavage fait d’ailleurs partie, sont liés au passé non au présent ni au futur. Et même ce passé commun est inconnu car le passé de l’Afrique n’est pas enseigné de la même manière aux quatre coins du continent. Comment savoir où l’on va quand on n’a pas même une histoire commune ? Il eût fallu un enseignement homogène de l’histoire qui aurait permis à l’Afrique, en amont, de se forger une identité et, en aval, de se projeter et de se définir. Monsieur Belliard a utilisé plusieurs fois le verbe « se définir », mais à chaque fois de manière négative : « l’Afrique ne se définit plus dans les guerres, elle ne se définit plus dans les dictatures ». Mais dans quoi donc se définit-elle ? Il est important de se définir.
Pour aller quelque part, il eût fallu que cette Afrique eût un socle pédagogique commun. C’est un premier préalable qui n’a pas été mis en place.
Non, l’Afrique ne va nulle part. Pour aller quelque part, il eût fallu que cette Afrique eût une pensée commune. Il ne s’agit pas là d’une extravagance car la pensée commune de cette Afrique lui eût permis de se décliner en politique, en architecture, en médecine, en philosophie. Comment fonder un peuple, un continent et faire avancer ce peuple et ce continent sans avoir ne serait-ce qu’une philosophie commune ou l’idée d’une architecture qui pourrait, certes, être déclinée mais dont on retrouverait au moins les bases un peu partout sur le continent.
Pour aller quelque part, il eût fallu que cette Afrique fût ou devînt une entité homogène avec un socle commun, avec une cohérence dans ses corpus et ses fondements, corpus et fondements qui pourraient se traduire par le choix de certaines langues africaines. Quand on enseigne aux enfants à lire dans leur langue maternelle, ils apprennent plus rapidement que quand on leur demande de lire dans une langue étrangère, ils éprouvent énormément de difficultés pour aller vers une autre langue.
Il eût fallu que nos hommes politiques, au lieu de faire le tour du monde de la mendicité, eussent au moins une vision politique. Comment voulez-vous que les Africains créent? On ne peut pas créer parce que nos hommes politiques n’ont pas pensé à favoriser l’installation de laboratoires en Afrique. Un savant africain ne peut pas créer même s’il en a l’envie et la compétence. Il eût fallu pour cela que nos hommes politiques arrêtent d’acheter des armes pour pouvoir investir dans la médecine, dans les hôpitaux, les laboratoires, la recherche. Si on n’a pas de laboratoire en Afrique ce n’est pas une question d’argent mais de vision politique quand on sait quelles masses d’argent sont investies dans des immeubles qui parfois ne servent à rien : du gaspillage !
Il eût fallu, dans de nombreux domaines, un cadre institutionnel. Pourquoi les écrivains africains, les philosophes, les penseurs vivent-ils presque tous à l’étranger ? En raison de l’absence de cadre. Dans beaucoup de pays il n’y a même pas de bibliothèque. Pourquoi voulez-vous que moi qui écris, j’aille vivre dans un pays où il n’y a même pas de bibliothèque ? Quand je vais chez de riches Africains, je constate qu’ils n’ont même pas de bibliothèque chez eux. Ils n’achètent d’ailleurs même pas les meubles fabriqués par les artisans, par les artistes locaux, ils font venir de chez Conforama des imitations Louis XVI.

L’Afrique ne va nulle part.
Elle ne va nulle part parce qu’elle ignore qui elle est. On ne peut aller nulle part quand on ne sait pas qui on est, quand on ne s’est pas défini. Nous nous définissions, dites-vous, à travers les guerres mais aujourd’hui, qu’est-ce qui nous définit ? L’Union africaine ? Ca ne marche pas, faute d’argent paraît-il ! Mais tout le potentiel est là, un potentiel réel, un peuple qui veut aller de l’avant, un peuple qui veut s’en sortir. Mais il nous manque des leaders, des hommes politiques visionnaires qui puissent s’oublier quelque peu pour nous accompagner vers des voies plus lumineuses. Pour que surgissent ces leaders, il faudrait désenchaîner nos élites, responsabiliser nos politiques, conscientiser l’ensemble de nos peuples.
Il important que notre Afrique aille quelque part si elle veut survivre à cette nouvelle vague de domination que l’on surnomme joliment « mondialisation ».

J’ai été très touchée tout à l’heure en entendant répéter : « Il faut penser à l’Afrique ! ». On pense à nous : ça n’a pas de sens ! Il faut que les Africains pensent d’abord aux Africains. Tout cela est très généreux, très gentil mais je ne crois pas que ça changera la situation. Comment voulez-vous changer des gens qui n’ont pas pris conscience qu’ils doivent changer ? A moins d’entrer définitivement dans une relation paternaliste qui, à la longue, est nuisible pour les deux parties.
Mais je me trompe peut-être.
Il faudrait que les Africains pensent à eux-mêmes, qu’ils aient d’abord pitié d’eux-mêmes au lieu d’implorer la pitié d’autrui. Tout ce qui a été dit est très généreux mais comment voulez-vous faire ? Nous accompagner ? Sommes-nous des enfants ? C’est ce qui crée des problèmes comme ceux qu’on rencontre en Côte d’Ivoire aujourd’hui. Il faut à un moment donné laisser les peuples faire leurs expériences et se responsabiliser.
Vous avez parlé tout à l’heure des migrations. Je suis hostile à l’émigration : il faudrait que les Africains restent en Afrique pour y créer et y survivre. Il faudrait que les mères africaines cessent de voir leurs enfants mourir sur les rivages occidentaux. Ce n’est pas une question de pauvreté, c’est une question de message transmis par un Occident qui a complètement et définitivement dévalué la notion d’être humain pour mettre en exergue, en violence dirai-je, la notion de réussite. On nous a fait croire que nous sommes très pauvres… mais pauvres par rapport à quoi et à qui ? Je me souviens de mon enfance, au début des années soixante. Pour passer l’année, nous avions deux habits et une paire de sandales que nos parents achetaient à 50 cents. Nous n’étions pas pauvres. Aujourd’hui on fait croire à nos enfants qu’ils sont pauvres. Savez-vous que ces enfants-là possèdent aujourd’hui cinq ou six jeans ? Ils sont pauvres quand on compare leur état à l’extrême gaspillage des petits occidentaux qui n’ont pas cinq jeans mais cent qu’ils ne porteront jamais. Il faudrait réévaluer la notion même de richesse. Qu’est-ce qu’être riche ? Cela signifie-t-il forcément avoir énormément d’argent à gaspiller, être en surabondance ? La notion de richesse ne pourrait-elle pas tenir compte d’un environnement, d’une humanité que l’Afrique a en abondance ? Pourquoi nous faire croire que pour être riche il conviendrait de vivre comme en Occident où les frigos sont si pleins de denrées qu’on en jette à la poubelle ? Je pense qu’il faudrait changer de discours, il faudrait que l’Occident arrête de dire à l’Afrique qu’elle est pauvre. On oublie souvent chez les êtres humains, chez les peuples, la part de complexes. Inconsciemment, en tenant ces discours, on nous maintient dans un complexe d’infériorité et dans un désir de fuir, d’aller ailleurs et de se justifier en permanence.
La « bonne gouvernance » ! Pensez-vous que je sois fière de responsables politiques qui, en permanence, doivent aller se justifier ailleurs, démontrer qu’ils gouvernent bien ? Vous rendez-vous compte de l’humiliation profonde que représente pour un Africain le fait que son président doive en permanence aller justifier qu’il a bien gouverné ?
L’ « état de droit » ! Quel droit ? Sur quel modèle ? Il conviendrait que l’Union africaine convie les intellectuels à réfléchir sur un état de droit qui s’inspirerait des modèles traditionnels.

Monsieur Jacquet a parlé tout à l’heure de marchés interrégionaux. C’est une des plus grosses faiblesses de l’Afrique. Il n’y a pas de développement de marchés interrégionaux en Afrique, or il le faudrait. L’Afrique pourrait se nourrir seule et s’en sortir. On oublie souvent de signaler que c’est un continent quatre fois grand comme l’Europe. J’ai souvent l’impression d’entendre parler d’un village ou d’un petit pays alors qu’il s’agit d’un continent immense qui recèle d’énormes richesses. Si on permettait au paysan de Douala de nourrir le paysan de Cotonou quand celui-ci connaît des difficultés liées à la sècheresse, on résoudrait beaucoup de problèmes. Pour l’instant ce n’est pas fait : le Cameroun, un des greniers de l’Afrique, n’arrive même pas à aller nourrir ses voisins en Guinée équatoriale. L’Afrique n’est pas pauvre mais mal organisée et les gens n’ont pas assez confiance en eux pour s’entraider, pour développer un marché, tout simplement parce que nos hommes politiques, malheureusement pour nous, n’ont pas de vision.

Où va l’Afrique ? Nulle part pour l’instant.

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NB : cette intervention n'a pas été relue par son auteur

Fondation Res Publica I Lundi 30 Octobre 2006 I | Lu 5748 fois


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