Et la France là-dedans ?


Intervention de Jean-Pierre Chevènement, président de la Fondation Res Publica, au colloque "Ordolibéralisme, mercantilisme allemand et fractures européennes" du 19 novembre 2018.


La matière est tellement riche qu’il y aurait beaucoup à dire.

Je voudrais revenir sur le problème de l’Europe qui est aujourd’hui de répondre à un certain nombre de défis internes et externes. Elle ne peut le faire que si elle mobilise quelques moyens. Je comprends très bien que les Allemands veuillent savoir « qui paye ». J’entends dire que dans le prochain budget européen ils devront payer 12 milliards de plus à cause du départ de la Grande-Bretagne, ce qui les effraie. Mais rappelons-nous que l’excédent extérieur allemand est de 250 milliards d’euros par an alors que notre déficit est de 70 milliards. Le mercantilisme allemand est dans ces chiffres ! S’il y a des pays naturellement mercantilistes d’autres sont structurellement déficitaires. Et, les déficits s’ajoutant aux déficits, l’actif net de la France va diminuant. Chacun peut le comprendre. Ce n’est pas sans poser problème dans la durée.

Monsieur l’ambassadeur Martin a évoqué la manière dont s’est constitué l’ordre monétaire européen actuel. Jacques Delors raconte dans ses Mémoires que lorsque Helmut Kohl lui avait suggéré de prendre la tête d’un groupe qui travaillerait sur la monnaie unique il avait accepté de présider ce groupe à la condition qu’il réunisse tous les gouverneurs. Adjugé, vendu ! Tous les gouverneurs de banques centrales vont constituer le « groupe Delors ». Cela se passe en 1988-1989, au moment où on commence à appliquer l’Acte unique. Le texte sort, il est intégré par le Conseil européen de Madrid qui se tient en juin 1989, trois ou quatre mois avant la chute du Mur. Ce règlement qui se retrouve dans le traité de Maastricht est l’œuvre du groupe Delors. Mais Karl Otto Pöhl proteste : « Delors s’adjuge la gloire d’avoir rédigé ce texte mais c’est nous (les gouverneurs) qui avons tenu la plume, c’est nous qui avons fait le boulot ! », Jacques Delors raconte plaisamment cette anecdote.

Néanmoins, cela explique pourquoi les Européens ne peuvent pas, comme le font les Américains, mettre en œuvre un budget contracyclique important, pourquoi ils sont incapables de financer des grands projets stratégiques en matière militaire ou en matière d’électronique. Si nous voulions avoir des GAFA, si nous voulions nous doter des outils de l’autonomie stratégique dont parle le président de la République, nous ne le pourrions pas pour des raisons qui tiennent à ces règles monétaires qui sont aussi des règles budgétaires en raison de la limite permanente imposée des 3 % de déficit public. En soi, pourquoi pas ? Mais cette limite fixée à 3 % ne tient pas compte des variations de la conjoncture qui nécessiteraient une souplesse qui n’existe pas. Cela tient aux textes eux-mêmes dont on finit par avoir la religion sans se rendre compte que, au prétexte de « chiper » à l’Allemagne son mark (j’ai entendu cela dans une bouche auguste), c’est-à-dire sa force de frappe, pour créer une monnaie dont on a bien voulu accepter qu’elle ne s’appelle pas l’ECU mais l’euro (« ein ECU » était trop proche de « eine Kuhe », une vache), au prétexte d’atteindre le Graal de la monnaie unique, nous avons accepté tout ce corps de règles. Nous nous sommes tiré une balle dans le pied parce que l’euro, sous-évalué pour l’Allemagne, est surévalué pour la France, l’Italie et quelques autres pays, ce qui induit des fractures européennes, non seulement dans les chiffres du commerce extérieur ou de la balance des paiements mais dans les chiffres du chômage, de l’emploi, ou du PIB par habitant. Il suffit de regarder comment il a évolué dans les différents pays. Parler de ces sujets n’est pas indécent. Il est clair que le PIB par habitant en Italie a diminué depuis 2008 ; en France il est resté à peu près stable ; en Allemagne il a sensiblement augmenté. C’est une réalité qui tient à l’application de règles qui ont été définies un peu à la légère. On pensait que la monnaie unique allait solidariser alors que les économies, au lieu de converger, ont plutôt divergé en fonction des règles énoncées par Robert Mundell sur ce que doit être une « zone monétaire optimale ».

Emmanuel Macron a raison de poser ce problème de la capacité budgétaire. On observe en Allemagne le syndrome du bas de laine. En raison du vieillissement de la population les Allemands se sont imposé à eux-mêmes une règle d’or : pas de déficit supérieur à 0,35 % du PNB (pourquoi 0,35 % ?). Toujours est-il que le budget de l’État allemand est en excédent. Nos voisins pourraient donc faire davantage d’investissements. Cette règle d’or a été généralisée par le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG), négocié par Nicolas Sarkozy et signé par François Hollande en 2012. Peu avant, en 2010, je déjeunais avec le président de la commission des Finances du Bundesrat. « Mais pourquoi faites-vous cette règle d’or qui vous empêche d’avoir des marges ? » lui demandai-je. « C’est bon pour nous ! » me répondit-il. Mais êtes-vous sûr que ce sera bon pour nous ? Cela mériterait quand même une discussion avant que vous preniez la décision de constitutionnaliser la règle d’or ! Ce conservateur allemand, un important vigneron du Pfalz, de Landau, tout près de l’Alsace, ne savait me répondre que « C’est bon ! » La discussion ne pouvait pas avancer. Peut-être n’avais-je pas fait suffisamment preuve de pédagogie mais on sent quand même que lorsque les Allemands considèrent que quelque chose est « bien » ils le font, sans prendre les avis des autres en considération. Pour eux, les Français ne sont pas « des Allemands indisciplinés », ce sont d’abord des Français. Par conséquent nous n’avons pas de capacité budgétaire et nous n’en aurons pas. En effet, après le discours du président de la République, très applaudi par le Bundestag, on a découvert que finalement ce budget de la zone euro serait une sous-partie du budget européen qui resterait plafonné à 1 % du PIB. Voilà la réalité. J’espère qu’on peut le dire sans offenser personne.

Il y a des différences de tempérament qui renvoient à des différences historiques. Je ne remonterai pas à Charles Quint ni à la Guerre de Trente ans, ni à Herder qui, avant la Révolution, critiquait la France et la Philosophie des Lumières. On dit toujours que c’est par réaction à la Révolution que le nationalisme allemand s’est constitué. Mais il existait déjà avant, non sans raisons parce que les Français n’ont pas toujours été corrects (dans le Palatinat, justement, ils s’en souviennent). Il y a donc une mentalité conservatrice allemande et une mentalité française particulière… je ne dirai pas celle du sans-culotte, mais plutôt du « gilet jaune ». La mentalité française accorde peut-être plus de place aux valeurs d’égalité qu’aux valeurs de liberté, encore que les deux figurent dans la devise républicaine. Emmanuel Todd a dit sur ce sujet des choses très intéressantes.

Alors nous devons gérer dans le temps long cette différence de tempérament et cette difficulté à nouer un solide partenariat franco-allemand où chacun trouve son compte. Comment sortir de l’impasse actuelle ? Quels leviers avons-nous pour faire bouger l’Allemagne ?

Je reviens à la question de M. Beffa. Comment pouvons-nous dire aux Allemands : vous avez l’euro, vous avez l’Europe centrale, vous ne pouvez avoir plus longtemps le beurre et l’argent du beurre ? Mais quel argument avons-nous ? Je le cherche, je ne le trouve pas dans le cadre où nous nous sommes placés, sans en mesurer les contraintes.

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Le cahier imprimé du colloque "Ordolibéralisme, mercantilisme allemand et fractures européennes" est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

Fondation Res Publica I Vendredi 18 Janvier 2019 I | Lu 607 fois





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