Dynamique entrepreneuriale au Maghreb

par Radhi Meddeb, Président du Groupe Comete Engineering, Tunisie


Intervention prononcée lors du colloque du 21 février 2006 Turquie-Maghreb : les conditions du décollage économique


La réalité de l’entreprise tunisienne aujourd’hui résulte de trois périodes historiques différentes :
D’abord de l’indépendance à la fin des années soixante, période des idéologies et du socialisme d’Etat où on assiste à la construction d’un secteur public fort : c’est la théorie des pôles de développement et des industries industrialisantes.L’expérience tourne court. Elle est confrontée au rejet par les populations de la collectivisation de leurs terres mais surtout à l’opposition des institutions internationales et plus particulièrement de la Banque Mondiale .
Le décennie suivante est celle du libéralisme économique protégé. Le modèle de développement est celui de la substitution aux importations, avec l’introduction d’un régime off-shore totalement destiné à l’exportation. De multiples aides sont réservées à la création d’entreprises. C’est une période euphorique comparable à la conquête de l’Ouest ou la ruée vers l’or : chacun rêve de réaliser son projet et cela marque l’acte de naissance des premières entreprises privées tunisiennes.
Encore une fois, le schéma connaît les limites de son développement. L’import-substitution doublé d’une forte protection des industries naissantes aboutit à un surcoût macro-économique difficilement supportable.
La troisième période va de 1986 à ce jour : Elle est d’abord marquée par la restauration des grands équilibres macro-économiques à travers les progammes d’ajustement structurel.
Le schéma de développement doit puiser ses fondements dans une croissance tirée par l’exportation et l’insertion de l’économie tunisienne dans des ensembles économiques plus larges. Cette démarche est concrétisée dès 1995 par l’adhésion de la Tunisie à l’OMC , la signature de l’accord d’association et de partenariat avec l’Union européenne ainsi que la mise en oeuvre d’une série d’accords régionaux ou bilatéraux de libre échange.
De la superposition de ces différentes périodes, résulte la réalité du tissu entrepreneurial tunisien aujourd’hui : fait d’un secteur public encore démesurément important malgré une politique de privatisation mise en œuvre depuis le début des années 90, mais également d’un secteur privé relativement actif.
En 1995, au moment de la signature par la Tunisie des accords d’association et de partenariat avec l’Union Européenne, j’avais personnellement procédé à une analyse de la typologie de l’entreprise privée tunisienne en vue de l’évaluation de sa capacité à faire face à l’ouverture et au démantèlement tarifaire.
L’entreprise privée tunisienne apparaissait alors comme étant essentiellement familiale, de petite taille, sous-capitalisée, technologiquement peu évoluée, peu compétitive, et orientée essentiellement vers le marché intérieur.
L’ouverture devait la bousculer.
Les études menées à ce moment-là montraient que seulement un tiers du tissu industriel ne craignait pas l’ouverture. Totalement exportateur dans le cadre du régime off-shore hérité de la loi de 1972, il était déjà compétitif.
Un deuxième tiers était fragile mais susceptible de redressement moyennant un repositionnement stratégique, une amélioration de ses capacités productives et de ses méthodes de gestion.
Le troisième tiers était condamné à disparaître car ne subsistant qu’à l’ombre de protections douanières jusque là élevées.
Que s’est-il passé depuis ?
L’économie tunisienne a fait preuve d’une grande capacité à faire face au démantèlement tarifaire avec l’Union Européenne et à relever les différents chocs exogènes qu’elle a subis et pourtant ceux-là ont été multiples.

Je n’en rappellerai que quelques-uns relatifs aux dernières années :
• les évènements de septembre 2001 et leur corollaire, l’attaque terroriste de la synagogue de Djerba en avril 2002 ont fortement frappé l’industrie touristique et touché sa composante la plus active : la population allemande. Le secteur touristique représentait alors 7% du PIB. L’origine allemande comptait pour plus de 25% du total des entrées. Le recul de la fréquentation allemande a été brutal : -70% en un an.
• le démantèlement des accords multifibres en janvier 2005 devait frapper de plein fouet une industrie du textile et de l’habillement contribuant à 50% des recettes d’exportation du secteur manufacturier et pourvoyant également à près de 50% de l’emploi industriel. Le choc aura été au final bien moins frontal que prévu et l’industrie tunisienne du textile et de l’habillement aura fait la preuve d’une grande capacité d’absorption : les recettes d’exportation se seront maintenues à leur niveau initial et l’impact sur l’emploi du secteur aura été moins important qu’initialement craint : -13%, recul que d’autres secteurs auront contribué à combler.
• l’augmentation considérable, et probablement inscrite dans la durée, du prix des produits pétroliers, pour un pays globalement importateur et où les prix de l’énergie sont strictement administrés et souvent subventionnés.

Je signalerai enfin les sécheresses répétitives frappant régulièrement l’agriculture qui reste en Tunisie un secteur contribuant à plus de 12% du PIB.
Tous ces chocs ont été plutôt bien absorbés aussi bien au niveau micro que macroéconomique et n’ont pas empêché la croissance de se situer régulièrement autour de 4 à 5% l’an.
Il y a là probablement l’effet de politiques d’accompagnement macro-économiques actives développées par les pouvoirs publics sur les quinze dernières années, mais également d’une grande capacité d’adaptation de l’entreprise privée tunisienne.
Les plus connues des politiques macroéconomiques et celles ayant eu un réel impact sur le comportement de l’entreprise et sa contribution à relever les multiples défis de la modernisation, de l’ouverture, de l’exportation et de la création d’emplois sont sans conteste : le Programme de Mise à Niveau complété depuis par le Programme de Modernisation Industrielle et celui du soutien à l’exportation à travers le Fonds d’Accès aux Marchés Extérieurs.
Le Programme de Mise à Niveau initialement mis en place pour le deuxième tiers du tissu industriel que j’ai cité plus haut, devait permettre à chacune des entreprises appelées à y adhérer à redéfinir son positionnement stratégique, à évaluer son outil industriel, ses ressources humaines, sa structure financière, son organisation interne, sa compétitivité et à établir un programme d’investissements tant matériels qu’immatériels largement subventionnés par les pouvoirs publics à travers les recettes d’une redevance parafiscale.
Ce programme a connu un véritable engouement auprès des entreprises : près de 2000 entreprises y ont adhéré. Des programmes d’investissements spécifiques ont été élaborés avec une composante matérielle mais également une composante immatérielle importante, et là est la véritable rupture avec les pratiques antérieures où les avantages décernés par le Code d’Incitation aux Investissements étaient strictement réservés aux investissements de création et plus particulièrement à leur composante matérielle.
Cela a permis d’explorer des gisements de productivité et de donner au capital investi une productivité marginale bien supérieure à celle traditionnellement observée.
L’enquête d’évaluation du programme de mise à niveau (juillet 2003) indique qu’au cours de la période 1997-2001, le chiffre d’affaires des entreprises engagées dans le programme a été multiplié par 1.5, enregistrant une croissance annuelle de 11%. Le taux de croissance moyen annuel du chiffre d’affaires à l’export atteint 16% sur la même période, contre 10.9% pour l’ensemble du secteur manufacturier. L’évolution de l’emploi de ces mêmes entreprises est marquée par une croissance de 4.1% l’an, avec une croissance du nombre de cadres de 11.6% l’an.
Depuis, ce programme a été complété par un autre, dit de modernisation industrielle, largement financé par l’Union Européenne et où l’accent est mis sur le rapprochement des pratiques et des standards nationaux de ceux de l’Europe en matière de compétitivité, d’innovation, de qualité, de normes, de propriété industrielle, et de financement des entreprises industrielles et de services à l’industrie.
Le concept de mise à niveau a été étendu à d’autres secteurs essentiellement dans les services : des programmes spécifiques ont été mis en place pour le tourisme et l’hôtellerie, les banques et le secteur financier mais également l’administration.
Parallèlement, un large programme de soutien à l’exportation a été mis en place en collaboration avec la Banque Mondiale à travers le Fonds d’Accès aux Marchés d’Exportation : le FAMEX, un mécanisme de soutien à coûts partagés prenant en charge 50% des dépenses engagées par les entreprises dans le cadre d’un plan d’actions préalablement négocié avec le FAMEX.
Outre sa contribution financière, loin d’être négligeable, sa souplesse de fonctionnement et sa réactivité, rares dans un pays en voie de développement, le FAMEX aura eu le grand mérite d’amener les entreprises adhérentes (et elles auront été au nombre de 1100 à ce jour) à définir une stratégie cohérente d’attaque des marchés extérieurs, à s’organiser en conséquence, à dédier les moyens humains et matériels nécessaires à la mise en œuvre de cette stratégie et à engager des actions de longue haleine, soutenues et appuyées par les pouvoirs publics.
Les résultats disponibles semblent corroborer la pertinence de la démarche. Le Famex I réalisé entre 2000 et 2004 avait déjà connu un vif succès, avec 597 entreprises bénéficiaires, contre un objectif initial de 350.
Il a permis à 272 entreprises travaillant principalement sur le marché local de faire l’apprentissage de l’export, et aux 325 entreprises autres, déjà exportatrices, de diversifier leurs marchés.
De surcroît, le FAMEX I a permis de réaliser des exportations additionnelles dépassant les 135 millions de dinars, en conformité avec le ratio de 1 dinar de subvention pour 10 dinars d’exportation fixé par les promoteurs du programme.
L’entreprise, et surtout l’entreprise privée, a pu se transformer, s’adapter aux mutations qu’a connues son environnement national et international. Elle a investi dans la modernisation de ses outils de production et de ses méthodes de gestion, appuyée en cela par les différents programmes de soutien, souvent généreux, mis en place par les pouvoirs publics. Elle a largement renforcé son encadrement le faisant passer de 2% à 3% en 1995 et à 7% dix ans plus tard.
Le tissu entrepreneurial tunisien n’en reste pas moins chétif : le nombre global d’entreprises recensées dans le pays s’élève autour de 80000, bien en deçà du niveau normatif qu’il devrait atteindre en comparaison avec la situation du parc des entreprises dans les pays de niveau de développement équivalent, niveau estimé entre 20.0000 et 40.0000 entreprises.
Une enquête récente recense les 400 premières entreprises du pays. Il est intéressant d’y relever que moins de 75 entreprises (autant dire moins de 1 pour mille du total du parc des entreprises en Tunisie) réalisent un chiffre d’affaires égal ou supérieur à 10 millions d’euros. La première entreprise privée tunisienne apparaît au quinzième rang, précédée de douze entreprises publiques et de deux entreprises privées à capitaux étrangers.
L’entreprise tunisienne reste familiale : seules 46 entreprises sont cotées à la bourse des valeurs de Tunis et nombreuses parmi elles sont celles dont le capital est soit majoritairement public, soit totalement verrouillé.
Elle n’en est pas moins consciente des échéances et soucieuse d’y faire face : l’entreprise tunisienne a depuis longtemps porté l’effort d’exportation : 50% des exportations des produits manufacturiers sont l’œuvre de près de deux mille PME du secteur du textile et de l’habillement. Il en est de même dans les secteurs des industries mécaniques ou de l’agroalimentaire. On ne retrouve plus au niveau des performances à l’exportation le poids dominant du secteur public : la même enquête signalée plus haut recense les 200 premières entreprises à l’exportation : sur les 200 entreprises, seulement cinq relèvent du secteur public.
La contribution de ces cinq entreprises publiques au total des exportations des 200 premières entreprises atteint à peine 21%.
Sur un autre plan, et depuis peu, l’entreprise privée a pris conscience de sa nécessaire internationalisation. Aujourd’hui plus d’une centaine d’entreprises ont déjà investi en Algérie sur les trois dernières années ou ont un projet précis pour le faire. Le mouvement est moins prononcé, mais non moins réel vers la Libye : il y a là une prise de conscience que le Maghreb est une nécessité économique, certes insuffisante, mais combien essentielle pour l’élargissement du marché de l’entreprise tunisienne. Le Maghreb des entreprises constituera le meilleur socle de stabilité et de bon voisinage entre ses différents pays.
Est -ce pour autant que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Loin s’en faut.
La Banque Mondiale et le Gouvernement Tunisien partagent une même conviction : celle des nécessaires poursuite et approfondissement des réformes structurelles.
Le schéma de développement actuel, basé sur une ouverture mitigée et un interventionnisme important de l’Administration dans les affaires, semble connaître ses limites.
Sur le plan économique, la croissance observée, en moyenne de 4 à 5% l’an sur les quinze dernières années, est certes honorable, mais insuffisante pour relever les défis de l’emploi, de la reconversion compétitive, de l’exportation et de l’intégration de l’économie tunisienne dans l’économie mondiale. Le pays a besoin d’une croissance régulière de 7% l’an et les simulations macro-économiques confirment sa capacité à l’atteindre et à s’y maintenir.
Le taux d’investissement stagne autour de 25% du PIB, avec une baisse tendancielle depuis le milieu des années 90, passant de 26.3% en 2000 à 23.3% en 2003.
L’investissement manufacturier est passé quant à lui de 4% du PIB au début des années 90 à environ 3.2% en 2002-2003.
Une augmentation de plusieurs points du taux d’investissement est à la fois possible et nécessaire.
Plus préoccupant que le niveau du taux d’investissement est sa structure. Depuis toujours, la croissance de la Tunisie s’est appuyée davantage sur l’investissement public et moins sur l’investissement privé.
La composante privée de l’investissement, la seule qui ne se décrète pas, reste faible, inférieure à celle observée dans des pays comparables : pays arabes ou pays à revenus intermédiaires. Elle ne représente que 13 à 13.5% du PIB alors qu’elle atteint plus de 25% dans les pays à forte croissance, or l’investissement privé exprime la confiance dans l’avenir et confirme la lisibilité des politiques économiques.
Le secteur bancaire, fortement dominé par sa composante publique est considéré aujourd’hui comme le talon d’Achille de l’économie tunisienne : le total des prêts non performants atteint 22% des actifs des banques et excède le total de leurs fonds propres. Le provisionnement des mauvaises créances est faible et son rythme beaucoup trop lent pour que le secteur retrouve une bonne santé dans des délais raisonnables.
Pour investir plus, l’entreprise privée a besoin d’une réduction des coûts des transactions, d’une plus grande liberté économique et d’une meilleure gouvernance.
De nouveaux investissements dans des secteurs porteurs de modernité et de technologies nouvelles sont nécessaires pour augmenter la valeur ajoutée nationale et répondre au défi de l’emploi des diplômés de l’enseignement supérieur.
D’autres secteurs traditionnels pourraient également contribuer au renforcement de l’investissement s’ils étaient ouverts à l’investissement privé national ou étranger dans des conditions de transparence et de saine concurrence : je pense notamment aux services financiers, à l’immobilier, aux infrastructures et services publics urbains : la production d’eau potable, l’assainissement, la téléphonie fixe ou mobile, le transport maritime, mais également les concessions en matière de construction, de financement et de gestion d’autoroutes, d’aéroports, de stations touristiques.
Le poids du secteur public doit être ramené à de plus justes proportions. L’investissement public doit se limiter aux secteurs sociaux ou à productivité différée comme certaines infrastructures ou la recherche et le développement. Il doit avoir pour fonction essentielle d’éliminer les goulots d’étranglement à une croissance saine et durable.
Le marché devra s’imposer de plus en plus face à la gestion administrative souvent génératrice de distorsions et de rentes de situations.
L’approfondissement des réformes, une plus grande libéralisation de l’économie, la libération de l’initiative privée, l’amélioration du fonctionnement des institutions et de la qualité de la gouvernance sont la voie pour que l’entreprise puisse s’épanouir, investir, créer des emplois et contribuer à relever les défis à venir.
Merci pour votre attention

Fondation Res Publica I Lundi 20 Février 2006 I | Lu 5982 fois


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