Une relecture du Traité de l'Elysée

par Peter Zervakis, représentant de la Fondation Bertelsmann


Intervention prononcée lors du colloque du 7 septembre 2005 France-Allemagne : quel partenariat pour quelle Europe ?


Je voudrais adresser des remerciements à la Fondation Res Publica, à Monsieur le ministre et à Monsieur Husson qui ont bien voulu organiser cette manifestation d’un grand intérêt.
Avant de nous livrer à des considérations politiques, il faut peut-être mettre l’accent sur l’absence de communication - peut-être l’un des signes les plus marquants actuellement - entre la France et l’Allemagne, et constater l’évolution différente que connaissent nos deux sociétés, des deux côtés du Rhin. En effet, en Allemagne, on a pour habitude de promouvoir les groupes de réflexion, les fameux think tanks dont on a parlé, et de mettre l’accent sur des fondations qui bénéficient d’ailleurs d’avantages fiscaux alors qu’en France, dans ce domaine, me semble-t-il, on en est encore aux balbutiements.
Si l’on veut vraiment construire l’Europe et lui donner la dimension qu’elle mérite, il faut promouvoir davantage l’idée d’une Europe transnationale. Cette idée est déjà vivante mais il faudrait l’encourager à se concrétiser et à se développer.
Pour en venir au sujet de mon exposé qui porte sur l’héritage que représente le traité franco-allemand signé voici quarante-trois ans et sur l’importance que revêt aujourd’hui encore ce traité, je dirai sobrement que ce traité n’a pas réussi à rapprocher les deux sociétés dans leur recherche d’un langage commun.
Commençons néanmoins par une remarque positive : je crois que le Traité de l’Elysée a une forte symbolique et, en ce qui concerne son caractère, qu’il est marqué par ce que je qualifierai de « bilatéralisme complémentaire ». Dans ce cadre-là il a fait ses preuves puisque, par le passé, depuis l’après-guerre et jusqu’à une époque récente, on peut dire que ce traité a été caractérisé par un plus grand nombre de réussites que de défaites ou d’échecs.
Pourquoi en est-il ainsi ? J’ai vérifié les chiffres très récemment : il existe quelques 2300 jumelages entre des villes françaises et des villes allemandes, les économies des deux pays sont fortement imbriquées : quelques 2500 sociétés allemandes sont implantées en France et quelques 1500 sociétés françaises implantées outre-Rhin. Il existe un réseau maillé extrêmement dense en ce qui concerne les consultations au niveau gouvernemental, en plus de celles qui ont lieu dans le cadre de l’Union européenne. Il y a également des infrastructures sociales uniques.
Mais ces différentes réussites - qui, d’ennemis héréditaires nous ont conduits au stade de la réconciliation - nous ont amenés à développer ce que je qualifierai de mythe franco-allemand, c’est à dire d’une entente franco-alllemande qui serait tout à fait incontournable.
Bien sûr de très nombreuses réussites ont été enregistrées au cours de ces décennies : la communauté économique européenne, le grand marché intérieur, le Traité de Maastricht, la mise au point de l’euro, le Traité de Schengen, tout ceci étant perçu par les observateurs comme lié à la locomotive, au moteur franco-allemand. On est donc parti de l’hypothèse qu’il était tout à fait patent et naturel que cette construction européenne repose sur le travail réalisé par nos deux pays, ce duo qui a pris une place prédominante.
Cela étant, nous connaissons un dilemme :
Plus l’Union européenne s’élargissait vers le sud et vers l’est, moins ces nouveaux partenaires se satisfaisaient de cette situation. Ils étaient, au contraire, de plus en plus irrités par cette espèce de pilotage, de leadership franco-allemand, irritation qui, à la suite de la crise irakienne, a soulevé une coalition contre ce duo franco-allemand.
Le dilemme se manifeste également par le fait que les pays petits et moyens, notamment ceux d’Europe centrale et de l’est, considèrent que ce tandem franco-allemand (dans lequel la France a le rôle prépondérant, tandis que l’Allemagne « rame » derrière) défend essentiellement des intérêts nationaux.
Des doutes surgissent : la France a le sentiment d’être de plus en plus isolée, notamment après la réunification de l’Allemagne et l’élargissement de l’Europe vers l’est. On voit, de l’autre côté, une grande Allemagne dans laquelle on songe de plus en plus à rétablir une certaine parité, un certain équilibre. L’Allemagne, de son côté, ne se sent pas comprise par la France en raison de ce que je qualifie dans mon exposé de facteur perturbant : le facteur géopolitique. La géopolitique était un mot tabou en Allemagne par le passé. Depuis la réunification, on l’utilise beaucoup plus volontiers d’autant plus que l’élargissement ne signifie pas forcément l’approfondissement de la réalisation de l’Union européenne.
En conséquence, depuis le début des années 1990, on assiste à des dissensions de plus en plus importantes entre les deux partenaires du couple franco-allemand : du côté allemand, on est davantage inspiré par des motivations commerciales qui poussent l’Allemagne, toujours davantage, a se développer et à se projeter vers l’Europe de l’est alors qu’en France, notamment depuis le résultat du référendum, on revendique un approfondissement, on met l’accent sur des réformes institutionnelles, on parle de noyau européen dans l’espoir de ranimer ce que l’on connaissait à la belle époque de l’Europe des six.
Cette situation risque de s’exacerber car le moteur franco-allemand, non seulement a des ratés, mais il a calé, notamment depuis Maastricht.
Pourquoi ? En Allemagne, il n’est plus question d’engagement inconditionnel ni de s’impliquer à fond pour le développement de cette Europe et, en France, on a le sentiment que le leadership que la France exerçait – de manière non dite – dans le couple franco-allemand, se délite à mesure du processus d’intégration. La France se voit donc un peu dans une situation de régression.
Par ailleurs les deux peuples, des deux côtés du Rhin, ont perdu toute confiance dans le fonctionnement des institutions d’une Union qui leur avait promis le bien-être, l’emploi, la sécurité, notamment sur le plan social, des promesses qui n’ont pas été et ne peuvent pas être tenues, notamment en raison de la mondialisation.
Nous assistons à une sorte de perte de vision sur l’ensemble des institutions européennes dont le fonctionnement a de quoi décontenancer un peu, notamment du fait que ces institutions, à Strasbourg ou à Bruxelles, ne fonctionnent pas du mieux possible. Les peuples ont donc l’impression qu’il n’y a pas de leader, plus de moteur et que, en définitive, l’élargissement ayant apporté plus de pluralisme, plus d’hétérogénéité, cet ensemble est encore plus difficile à appréhender. La tendance est donc, ici et là, à créer des groupes thématiques sur tel ou tel sujet : le groupe euro, le groupe Schengen… On risque de déboucher sur la création d’une multitude de groupes ne s’intéressant qu’à certains sujets précis qui n’ont rien à voir avec ce qu’on a précédemment baptisé « le noyau de l’Europe ».
J’en viens à la question de départ : quel est l’avenir du Traité de l’Elysée ? Je parle bien du Traité de l’Elysée et non du partenariat franco-allemand.
Très clairement, je ne vois pas d’avenir pour un traité uniquement bilatéral et restrictif.
Dans le cadre de ces groupes d’intérêts dont j’ai parlé, dans le cadre de l’hétérogénéité que j’évoquais il y a un instant, de ces conflits d’intérêts que nous connaissons aujourd’hui à vingt-cinq et , bientôt peut-être à trente, je crois qu’on ne peut plus parler de centre franco-allemand pour l’avenir.
Il ne faut pas non plus peindre la situation tout en noir. Dans le cadre de cette intégration différenciée, une tendance peut se dessiner : les deux grands pays peuvent continuer à jouer un rôle important, et même gagner en importance à condition d’être eux-mêmes extrêmement actifs dans le plus grand nombre de ces groupes d’intérêts auxquels je faisais allusion il y a un instant.
Ces groupes peuvent s’articuler autour d’une coalition à trois qui peut être constituée par la France, l’Allemagne et le Royaume uni , on peut aussi songer au groupe de Weimar : la France, l’Allemagne et la Pologne, sachant que dans ce dernier cas, il est regrettable que le Royaume uni se trouve dans une situation marginalisée.
Quels sujets devraient être abordés dans le cadre des groupes d’intérêts?
A mon avis, le premier est le sujet de la défense, extrêmement porteur.
J’entrevois également le domaine de la recherche et de la technologie : ce qui avait été évoqué lors du sommet de Lisbonne.

Que reste-t-il de cette coopération bilatérale franco-allemande dans le cadre d’une Union européenne élargie ?
On ne peut plus s’attendre à un partenariat bilatéral exclusif. On peut, certes, retenir le fait que le Traité de l’Elysée a été un outil unique pour développer la coopération entre la France et l’Allemagne mais le caractère unique de ce traité ne peut pas être recopié dans d’autres pays de l’Union européenne désormais élargie. On a songé, semble-t-il, à copier ce traité, à l’adapter à une coopération entre la France et la Pologne. Je crois que ceci ne fonctionnera pas parce qu’avec l’élargissement de l’Union européenne, le temps nous a déjà rattrapés.
Je pense que la France et l’Allemagne, ensemble ou séparément, peuvent encore jouer un rôle et lancer des projets, dans le cadre de l’intégration différenciée, tout en se recherchant des partenaires mais ces actions ne doivent plus être basées sur un partenariat franco-allemand unique.
La France et l’Allemagne peuvent, en s’investissant dans le plus grand nombre de projets possible, légitimer leur ambition de jouer le rôle de pilotes en allant chercher les autres pays, notamment les petits pays qui voudront s’embarquer dans cette aventure, dans ces projets. Mais ces petits pays ne veulent pas forcément être envoyés de manière comminatoire dans un directoire. Il faut maintenant convaincre : on ne peut plus présenter ce pilotage comme une chose naturelle, qui va de soi.
Je dirai en conclusion que les autres pays européens sont dans une position d’attente vis à vis de ces projets. Ils les attendent parce qu’ils se trouvent en crise et ne peuvent donc pas les initier eux-mêmes. Tant que des pays connaîtront des crises nationales et n’auront pas réussi à les traiter par des moyens nationaux, tant que les situations économiques ne s’amélioreront pas, chacun aura tendance à se replier sur soi-même.
Pour conclure : ce n’est pas l’Europe qui est en crise mais la France et l’Allemagne.
Je vous remercie de votre attention.

Fondation Res Publica I Mercredi 7 Septembre 2005 I | Lu 3954 fois


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