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Une lettre de Pierre Charasse

Lettre de Pierre Charasse, ancien ambassadeur au Pakistan entre 2003 et 2005, au colloque du 22 juin 2009, Où va la Pakistan ?


Sur le Pakistan j'aurais beaucoup à dire. C'est un pays que je défends, qu'il ne faut pas diaboliser. Il est ce que l'Occident a voulu qu'il soit, un pays artificiel ("diviser pour régner"), foyer des musulmans du sous-continent indien qui sont maintenant plus nombreux en Inde qu'au Pakistan!. Ce projet n'était pas viable, c'est un échec politique depuis le premier jour, mais il a servi aux Occidentaux durant la guerre froide (aux fins du"containment" de l’URSS), tout comme le régime taliban. L'Occident a fortement contribué à "fabriquer" Ben Laden, et le Pakistan a joué un rôle clé dans ce plan funeste. l'ISI (l'Inter-Services Intelligence) a travaillé pour le compte des services occidentaux jusqu'à l'effondrement de l'URSS. Naturellement, le Pakistan a profité du champ libre laissé par les Occidentaux en Afghanistan pour pousser son avantage face à la menace militaire indienne, conventionnelle et nucléaire. L'Afghanistan constitue réellement la "profondeur stratégique" du Pakistan: Islamabad n'est qu'à 50 km de la frontière indienne. La revendication pakistanaise d'un Afghanistan "sous contrôle" n'est pas illégitime. Les Occidentaux n'ont jamais reconnu le bien-fondé des préoccupations de sécurité du Pakistan, constamment sous la menace militaire de l'Inde.

Mon expérience pakistanaise a été courte (deux ans) mais suffisante pour me convaincre que les Pakistanais sont des gens très tolérants et bienveillants envers l'Occident contrairement à l'image véhiculée par les médias. Certes il y a des groupuscules fanatiques (wahabites et deobandis), dont les premières victimes sont les Pakistanais eux-mêmes. Le nombre de musulmans pakistanais tués par les fondamentalistes est impressionnant. Le Pakistan se sent "lâché" par l'Occident après avoir fait "le sale boulot" pour son compte.

Quant à l'avenir du Pakistan, beaucoup de scenarii sont possibles, mais mon sentiment profond est qu'au delà du jeu politique "démocratique" qui a remis en selle la famille Bhutto et le PPP (Parti du peuple pakistanais) c'est l'armée qui continue à tenir le pays. C'est un moindre mal. La classe politique est très corrompue et le clan Bhutto, comme les autres partis, représente une oligarchie féodale ("land lords") qui maintient le pays dans une situation moyenâgeuse. L'armée en revanche, assure une certaine mobilité sociale et encourage des politiques de santé publique et d'éducation. J'ai toujours considéré que c'était une erreur de chasser Musharraf du pouvoir. C'était un président modéré, responsable et réaliste, qui essayait de rendre compatibles les exigences des Occidentaux et les intérêts légitimes de son peuple. Il était sincèrement désireux de construire un pays moderne et ouvert sur le monde. Les dernières péripéties (chaos politique, faiblesse d'un gouvernement discrédité...) montrent, s'il en était besoin, qu'il est absurde de vouloir exporter la démocratie à l'occidentale vers des pays qui fonctionnent selon d'autres logiques. Le Pakistan est une masse humaine de 160 millions d'habitants qui évoluera à son rythme et à sa manière (comme l'Afghanistan).

A mon avis le nucléaire est parfaitement sous le contrôle de l'armée et il n'y a aucun risque de dérapage. Sur ce point le Pakistan demande à être reconnu comme puissance nucléaire responsable, ce qu'il est de fait. Il n'y a aucune raison de pratiquer un "double standard" entre l'Inde et le Pakistan. Ce n'est pas un Etat paria, les Pakistanais sont des gens brillants, comme les Iraniens, et porteurs d'une civilisation ancienne au carrefour de plusieurs mondes. L'islam qu'ils pratiquent est une religion syncrétique, produit des nombreuses croyances qui se sont succédé au fil des siècles. L'immense majorité des Pakistanais ne comprend pas le Coran. C'est la raison pour laquelle ils sont considérés comme des hérétiques par les fondamentalistes.

Comme ambassadeur j'ai plaidé pour une politique de "main tendue" avec le Pakistan, et le développement de la coopération dans tous les domaines
Comme vous voyez je suis assez à contre-courant des clichés qui circulent sur ce pays, au risque d'être politiquement très incorrect.


Voir aussi : pakistan

Fondation Res Publica
Lundi 22 Juin 2009
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