Une éducation civique républicaine au XXIe siècle : conclusions par Jean-Pierre Chevènement

par Jean-Pierre Chevènement


Intervention prononcée lors du colloque du 10 janvier 2005 Une éducation civique républicaine au XXIe siècle


Merci, Monsieur le Professeur. Vous avez montré ce qu’était la singularité mais, en même temps, l’universalité du modèle de citoyenneté français. Modèle ou exception ? On en discute encore…

Je voudrais remercier aussi Philippe Barret, Michel Vignal et Madame Guimonnet d’avoir dressé un bon état – c’est une façon de parler – de ce qu’est l’éducation civique, appelée maintenant « Enseignement civique, juridique et social ».
Il me semble que l’intitulé même de la discipline montre la déliquescence du concept : on y mélange l’espace public et l’espace social, celui de l’expérience sensible, de l’appel au concret, perdant ainsi de vue l’exigence qui est dans l’idée républicaine.
Je tiens à saluer Madame la Présidente de l’Association des agrégés. Je profite de sa présence pour dire qu’on ne peut pas restaurer l’éducation civique si on ne redresse pas l’Ecole, si, à travers la formation des maîtres notamment, on ne revient pas à cette idée que l’Ecole a d’abord pour mission d’instruire, d’apprendre au citoyen à penser par lui-même. C’est la base de tout. Madame Guimonnet le disait tout à l’heure, l’éducation civique est une notion très englobante. En apprenant à lire, on fait déjà œuvre de formation du citoyen.
Je ne veux pas revenir sur l’aspect européen des choses. Je doute que l’inculcation de valeurs, si flatteuses qu’elles puissent paraître au premier abord, soit de l’éducation civique.
La description qu’a faite Edouard Husson de ce qu’est la « Sozialkunde » dans les Länder allemands est éloquente. Je sais bien que le motif, au départ, la dénazification, était noble mais, à la fin, c’est du conditionnement. On apprend des comportements dès le plus jeune âge. On est très loin de l’idéal de l’Ecole républicaine.
Faut-il enseigner l’éducation civique à la lumière des valeurs contenues dans la Charte des droits fondamentaux ? [Je pense à Jacques Fournier qui nous a demandé de traiter ce sujet dans ce colloque].
Quand je vois, par exemple, les droits de l’enfant, tels qu’ils sont énoncés par la Charte des droits fondamentaux, je ne vois pas très bien ce qu’on peut en faire. Pour moi, l’éducation civique reste corrélée à l’idée populaire, à l’idée que le citoyen n’a pas seulement des droits et des devoirs, mais un pouvoir effectif. Le premier de ces droits est le pouvoir de participer à la direction des affaires de la Cité.
Je suis inquiet de voir la dérive actuelle, encouragée par les formulations qui figurent dans le projet de constitution européenne : elle nous conduit à une citoyenneté européenne dont la portée est extrêmement modeste.
Qu’est-ce que la solidarité européenne ? Ce sont des flux ridicules. Un fonds de cohésion, c’est trente milliards d’euros maximum.

J’aimerais revenir sur la dévalorisation de l’idée de nation démocratique, au XXe siècle, en Europe. Je ne vois pas qu’ailleurs la nation ait perdu de sa vigueur, ni en Chine, ni au Brésil, ni en Inde, ni en Israël.
Par contre je vois qu’en Europe la nation est malade.
Qu’est-ce qui l’a rendue malade ?
Ce sont deux guerres mondiales, suscitées, la première par le pangermanisme, la deuxième par la surenchère que la nazisme a opérée après la défaite de 1918.
On a abouti à cette idée qui consistait à dévitaliser la nation, confondue, abusivement, avec le nationalisme, qui en est une maladie, une perversion.
Il est vrai que le nazisme a été une horrible perversion de l’idée, peut-être pas de la nation – il avait plus à voir avec l’idée de la race qu’avec l’idée de la nation. Mais toujours est-il que voilà la conclusion qui en a été tirée.

J’aimerais que, si on veut penser vraiment l’éducation civique d’une manière moderne, on prenne en compte, par exemple, l’enjeu que constitue la sécurité sociale, « vaste organisation nationale d’entraide obligatoire », comme le disaient les ordonnances de 1945. C’est plus de 2500 milliards de francs, c’est absolument colossal. C’est vraiment une forme active de la solidarité. Ce sont des droits considérables dont l’immensité peut peut-être permettre de comprendre ce que sont les devoirs.
Le rôle de l’éducation nationale serait d’expliquer la sécurité sociale, d’expliquer les politiques publiques, dans des domaines comme l’éducation à la défense, la sécurité et la justice, l’emploi. Ce serait très intéressant d’expliquer ce que sont ces politiques et les droits qu’elles donnent, ce que sont les services publics, la contribution qu’ils apportent à l’idée d’égalité.
Naturellement, il faudrait que tout cela soit enseigné du point de vue de l’esprit républicain et à partir du droit positif (comme Claude Nicolet me l’avait conseillé dès 1985). Effectivement, il n’y a pas de prosélytisme, de propagande, d’idéologie qui doivent se manifester à travers un enseignement comme celui-là, qui doit être à la fois normatif et objectif.
Je pense qu’on comprendrait mieux ce que sont les devoirs si on savait ce que sont les droits. Les devoirs : contribuer à la vie et à l’essor du pays, payer l’impôt et les différentes contributions sociales, respecter et aider l’Etat à faire respecter la loi, en Corse par exemple, participer à la défense du pays, voter et faire vivre la démocratie.
Tous ces devoirs qu’il faut apprendre, portaient un nom aujourd’hui décrié qui est le patriotisme. Patriotisme républicain, cela va sans dire, nourri aux grandes valeurs de la liberté, de la laïcité, de l’égalité, de la fraternité.
Il faut trouver à chaque époque une traduction concrète. [Je laisse à Yazid Sabeg et à Claude Nicolet le soin de trouver la synthèse.]
J’ai moi-même essayé de faire prendre en compte la diversité à laquelle la République ne fait pas obstacle.
La République tolère la diversité sans en faire une vertu.
La vertu c’est celle de l’égalité, infiniment plus difficile à faire comprendre que l’idée de différence. La différence est visible à certains regards. Je déplore d’ailleurs que le regard ethnique ait remplacé le regard républicain qui ne voit pas ces différences. Le regard républicain voit les qualités qu’il y a en chacun sans se préoccuper de la couleur des cheveux ou de la peau.
Discrimination positive ou volontarisme républicain ? Cela peut se discuter me semble-t-il.
La critique que vous faites au modèle républicain est plutôt adressée à la faiblesse de la République aujourd’hui, à l’incapacité où est la République de mettre en œuvre ses principes.
Je pense au système des IPES mis en place quand, sous la IVe République et au début de la Ve, on avait besoin d’enseignants. Sans critère de ressources, énormément de jeunes totalement dépourvus de moyens ont pu devenir professeurs de lycée, d’université.
On sait qu’on va devoir recruter 800 000 fonctionnaires. Si on rémunérait les études qui préparent à des concours d’entrée ou à des concours de CAPES, d’agrégation, dans des conditions qui tiennent compte des ressources - et évidemment un peu du mérite - on aurait là un puissant levier de promotion pour des centaines de milliers de jeunes nés de l’immigration qui deviendraient très rapidement agrégés, professeurs d’université. On n’aurait pas attenté au principe d’égalité tel qu’il est formulé, puisqu’on a appris depuis longtemps à introduire des critères de ressources, des critères sociaux, des critères géographiques.
Vous dites que ce n’est pas assez. Si on peut aller plus loin, discutez-en.
Je sais que c’est très difficile de faire prendre la République au sérieux par de soi-disant républicains. Je m’y suis essayé et je m’y suis cassé les dents.
J’ai cru un moment que la solution serait dans l’autorité des préfets, j’ai créé les CODAC (Commissions d’accès à la citoyenneté), j’ai pensé que les préfets, avec toute l’énergie qui est traditionnellement la leur, feraient quelque chose. Je vois que ça n’a pas donné grand-chose. Je ne parle pas de la « Journée du citoyen ».

Le patriotisme français, renouvelé, ressourcé, serait un puissant adjuvant à la réalisation d’un tel objectif.
Encore une fois, le patriotisme français consiste à s’appuyer sur ce qu’il y a de grand dans notre histoire, sans oublier qu’à la lumière des éternels principes, beaucoup de Français les ont méconnus, voire bafoués.
Nous avons un devoir de mémoire, certes mais qui ne nuise pas à la nécessaire estime que notre peuple doit conserver de lui-même, au fil des siècles au long desquels il s’est construit.

Le patriotisme républicain aujourd’hui est indissociable d’un projet qui consiste à faire surgir, à partir des nations d’Europe, et d’abord de la France, un acteur européen stratégique dans le monde de demain qui, inévitablement, sera multipolaire, avec la Chine, l’Inde, le Japon, le Brésil, l’Afrique du sud, l’Egypte, la Russie, qui se refera.
Dans ce monde multipolaire, il y a place pour un patriotisme républicain français qui soit l’animateur d’un acteur stratégique européen que je vois plutôt à géométrie variable. Je ne pense pas qu’à vingt-cinq ou à trente-trois on ira facilement. Mais, par contre, avec une méthode plus pragmatique, on peut peut-être faire surgir une volonté d’indépendance et c’est bien de cela qu’il s’agit.
L’autre, ce n’est pas le musulman, dans le monde tel qu’il est aujourd’hui, l’autre, c’est l’hubris déchaînée de l’hyperpuissance.
Après quatre siècles d’hégémonie européenne, deux guerres mondiales ont mis fin à ce système, les Etats-Unis ont ravi à l’Europe cette hégémonie. Pour combien de temps ? Cinquante ans ? Un siècle ? Peut-être moins.
Nous assistons à la montée extrêmement rapide des peuples du Sud, plus exactement des peuples de l’Orient et d’abord de la Chine. La démographie là-dessus nous éclaire.
Compte tenu de ce qu’est aujourd’hui la politique de l’administration américaine, on peut déboucher sur une guerre de civilisation non plus avec l’Islam, mais avec le monde chinois, le monde confucéen. Huntington avait déjà tout écrit sur ce sujet.
Serons-nous les otages de cet affrontement ? Les otages de cette guerre qui, d’un côté sera menée contre le terrorisme et de l’autre prendra les allures d’une grande revanche des pays colonisés, dominés par les impérialismes de l’Europe et de l’Amérique ?
Voulons-nous être la succursale de l’empire américain dans cet affrontement titanesque ?
N’y a-t-il pas un autre rôle pour l’Europe, celui d’un môle d’équilibre politique, d’un carrefour de civilisations ?
Nous avons autre chose à faire : inventer des chemins d’universalisation, tendre la main à d’autres sociétés, d’autres cultures, d’ailleurs très différentes entre elles, ce qui devrait calmer l’excitation paranoïaque dans laquelle on essaye de nous faire vivre. Je pense qu’il y a place pour un beau projet qui fera de l’Europe autre chose qu’une succursale en forme de musée.
Tout cela n’est possible que si on entend l’Europe avec la Russie. Une Europe sans la Russie ne pourrait pas jouer le rôle que je viens de dire.
Il me semble qu’il y a place pour ce patriotisme républicain ouvert sur l’universel et à la lumière duquel, à la lumière du projet qu’il contient nous pouvons penser une éducation civique pour le XXIe siècle.
Merci de votre attention.

Fondation Res Publica I Lundi 10 Janvier 2005 I | Lu 4350 fois





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