Un capitalisme responsable fondé sur le contrôle des banques


Intervention prononcée lors du colloque du 17 octobre 2007, Crises financières à répétition : quelles explications ? quelles réponse ?


(Conseiller spécial auprès du Président de la République, l’orateur s’exprime ici à titre personnel)

Je ne vais pas m’exprimer ce soir en tant que conseiller du Président de la République mais à titre personnel.
Je voudrais commencer par dire un mot sur le capitalisme pour essayer de dissiper quelques malentendus entre Monsieur Le Boucher et moi.
Je suis un grand partisan du système capitaliste, je le dis avec beaucoup de force. Je crois que c’est tout simplement le nom que nous donnons à la civilisation matérielle de l’Occident depuis le XIVe siècle et que ça ne se change pas du jour au lendemain par décret ni même par des révolutions. Je pense d’autre part, que « le bilan a été très positif » (pour employer un vocabulaire vieilli).

A partir du moment où on ne veut pas sortir du capitalisme, il faut s’interroger sur la nature de ce régime économique. Imaginer la possibilité d’un capitalisme sans crises et sans déséquilibres est une très grande illusion. Je sais bien que c’est ce à quoi nous aspirons depuis que le capitalisme existe mais c’est une vue de l’esprit, totalement inaccessible. Il faut accepter que, dans le monde tel qu’il est, tout ne soit pas parfait, qu’il y ait des déséquilibres, des ajustements, des crises, voire des crises à répétition. C’est sans doute le prix à payer pour les immenses progrès que ce capitalisme a permis de réaliser depuis quelques siècles.

Dès lors qu’on s’écarte de cette vaine quête du Graal de l’équilibre et de l’absence de crise, on est amené à regarder le monde tel qu’il est. Au début de son intervention, Eric Le Boucher parlait d’un capitalisme moderne qui consacre le pouvoir de l’actionnaire, un capitalisme dans lequel on serait passé d’un système de banques à un capitalisme de marchés. C’est une thèse qui a longtemps été développée : on serait arrivé à l’ère de la finance directe où les acteurs se rencontrent et échangent des besoins et des capacités de financement, directement, sans passer par des intermédiaires financiers qui, sous-entend-on, faisant de l’intermédiation, font aussi de la transformation et créent de la monnaie : les banques, de manière générale. Je pense exactement le contraire : Aujourd’hui comme hier et avant-hier, le pilier de la finance capitaliste reste la banque. Le système de marchés, le développement actuel des marchés financiers n’est possible que parce qu’il y a dans le système des banques qui créent de la monnaie, qui prêtent de l’argent et pas simplement la confrontation d’acteurs qui s’échangent des besoins et des capacités de financement. Bien sûr le capitalisme a changé mais je ne crois pas que le rôle des banques aujourd’hui y soit moindre de ce qu’il était il y a cinquante ou cent ans, voire deux cents ans.

Le problème qui nous est posé est très simple : Quand les crises financières sont des crises strictement boursières, elles peuvent avoir des conséquences mais celles-ci sont assez vite absorbées par le système. Mais quand les crises financières débouchent sur des crises bancaires, elles deviennent graves, voire très graves. Si la crise des années trente a commencé par une crise boursière, c’était d’abord une crise bancaire imputable à une erreur de politique monétaire de la Banque fédérale de réserve américaine qui n’a pas refinancé les banques alors qu’elles en avaient besoin pour faire face aux demandes de retraits. C’est alors que la crise bancaire s’est enclenchée et c’est devenu une catastrophe mondiale.

Si la crise des subprimes suscite un peu plus d’inquiétude que les précédentes, c’est parce que, avant d’être une crise boursière, c’est une crise bancaire dont les conséquences pourraient être, outre des faillites bancaires, le resserrement du crédit par les banques, c’est-à-dire, d’une certaine manière, l’assèchement du financement du système productif et des difficultés pour ceux qui ont beaucoup emprunté et comptent sur le renouvellement de leurs emprunts pour vivre.

Donc je crois que le rôle des banques reste central et quand on s’intéresse à la régulation du système, on doit d’abord s’intéresser à la régulation du système bancaire avant même de s’intéresser, même si ça n’est pas négligeable, à la question du fonctionnement des marchés financiers eux-mêmes. D’une certaine manière, c’est beaucoup plus facile.

Le problème est le contrôle des banques. Je ne suis pas sûr que les ratios prudentiels aient toujours une très grande efficacité parce que c’est une approche comptable : On peut fabriquer du capital comptable (le ratio Cook en fut un exemple), on peut toujours s’arranger avec les comptes sans pour autant régler le problème. Dans une vie antérieure j’ai travaillé au Club de Paris, on y disait alors : « Les banques américaines n’ont pas de problèmes avec la dette du tiers-monde parce qu’elles sont provisionnées ». Effectivement, dans leurs comptes, elles avaient provisionné la plupart des prêts qu’elles avaient consentis aux pays du tiers-monde. Mais cet argent n’était nulle part, c’était une provision comptable, il avait été reprêté à d’autres et la question se posait de savoir à qui il avait été reprêté. Les banques ne disposaient pas, dans leurs tiroirs, de liquidités disponibles pour faire face au défaut de paiement. Donc, comptablement, la situation était parfaitement régulière mais en réalité, économiquement et financièrement elle n’était pas spécialement rassurante. C’est l’histoire d’EDF qui, ayant provisionné comptablement le démantèlement des centrales, a utilisé cet argent. Si elle l’avait mis en réserve comme le font les compagnies d’assurances pour une partie de leurs réserves (dans des bons d’Etat par exemple), elle aurait eu dans ses tiroirs de quoi faire face aux engagements.

On voit bien que la réglementation strictement comptable ne suffit pas à réguler le système. Si on veut le maîtriser et le réguler, il faut s’intéresser au comportement des banques. C’est parce que les banques prêtent, parce qu’elles prêtent beaucoup, et parfois n’importe comment, qu’on peut alimenter indéfiniment la spéculation. On a eu hier l’exemple des subprimes mais on avait eu l’exemple plus désastreux encore du Japon dans les années quatre-vingt : On allait emprunter à sa banque en portant des actifs immobiliers en garantie et la banque elle-même s’en servait pour se refinancer : les prêts augmentaient, le prix des actifs immobiliers, à chaque tour de manège, augmentait aussi. Avec l’argent emprunté, on achetait des actifs financiers, dont on faisait monter le prix. Dans ce mécanisme d’enchaînement entre les actifs immobiliers, les actifs boursiers et les prêts bancaires gagés sur ces dits actifs, on a créé une bulle considérable qui a fini par crever avec les conséquences qu’on sait pour le Japon. Si la banque n’avait pas été au centre de ce mécanisme, cette spéculation n’aurait pas pu durer aussi longtemps. Bien sûr, il peut y avoir de petites bulles boursières mais si elles ne sont pas alimentées par les crédits bancaires, elles ne continuent pas. Si on a un problème majeur avec les produits dérivés aujourd’hui, c’est parce que ces marchés sont alimentés de façon souvent excessive par le crédit bancaire : on trouve des gens pour prêter à des opérations spéculatives.

La deuxième remarque que je voudrais formuler concerne le système financier lui-même. Ce que je viens de dire n’exonère pas le système financier de toute critique. Claude Bébéar a fait une description à laquelle je ne saurais rien rajouter tant elle était à la fois percutante et pertinente. Ca se passe exactement comme ça. Il est intéressant de noter qu’on commence à oser le dire. Bien sûr, il y a toujours eu des milieux où on a critiqué la finance, le capitalisme, la monnaie, mais le fait qu’aujourd’hui des chefs d’entreprises, des responsables du monde financier, des assurances expriment cela est relativement nouveau. Je ne sais pas si, comme le dit Jean-Pierre Chevènement, la planète, l’économie mondiale, marchent sur la tête mais la planète financière un peu !

L’histoire du capitalisme montre que les marchés financiers sont nécessaires pour réallouer les ressources mais que ça ne fonctionne bien que lorsque la finance reste périphérique par rapport au cœur du système capitaliste. Le système capitaliste est fondamentalement un système d’entrepreneurs, un système où on valorise le travail et le risque (non pas le risque spéculatif mais le risque entrepreneurial). C’est un système qui repose, non pas sur les valeurs du jeu, de la spéculation ou de la rente, mais sur les valeurs de l’effort et de l’imagination. Quand la finance devient centrale – et c’est une tendance qui revient périodiquement – le système se dérègle et débouche presque inévitablement sur des crises qui se ressemblent beaucoup. Le même mécanisme se reproduit : le système de crédit qui se dérègle, qui vient nourrir un système spéculatif. Tous les gens qui ont étudié ces crises financières disent que les marchés financiers n’ont pas de mémoire : la crise survient, on en conçoit quelque douleur… puis elle revient de la même manière comme si ça ne s’était jamais passé. On se dit toujours que ça ne recommencera pas et ça recommence, plus ou moins gravement en fonction des circonstances et des systèmes de régulation qui sont en place. C’est un système périodique, nous sommes aujourd’hui dans une phase où le système financier est devenu excessivement central dans le système capitaliste. Il faut le regarder pour ce qu’il est. Au risque de choquer certains d’entre vous, je dirai que c’est un grand système de prédation. Le système financier ne se contente pas de réallouer les ressources et de se rémunérer normalement au passage mais il fait des gains considérables. Ou bien ces profits considérables sont parfaitement fictifs et ils disparaissent quand la bulle éclate, ou bien c’est vraiment du pouvoir d’achat qui a donc été pris à ceux qui produisent cette richesse, c’est-à-dire au monde productif, industriel, au monde des services. La rémunération du système financier est disproportionnée par rapport au service réellement rendu à l’économie mondiale même si c’est toujours difficile à mesurer.

Ceci m’amène à une remarque, il ne faut pas confondre l’économie des marchés financiers avec ce qu’on appelle l’économie de marché. Il y a une dimension spéculative sur tous les marchés mais le marché auquel pensent les économistes ne fonctionne pas de la même manière et n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on appelle aujourd’hui les marchés financiers. Jadis, Maurice Allais avait écrit quelques articles très pertinents sur cette distinction entre « les » marchés financiers et « le » marché. Par exemple, sur un marché financier, tout le monde n’est pas en face du même prix comme c’est le cas sur un marché qui fonctionne bien, selon les critères de la théorie de la concurrence. Les marchés financiers fonctionnent comme une file d’attente et le prix bouge au fur et à mesure que le vendeur ou l’acheteur arrive, avec des inégalités très grandes parce qu’on fait souvent passer les gros devant les petits. Les phénomènes d’emballement, de mimétisme, sont beaucoup plus importants, sans commune mesure, sur les marchés financiers tels qu’ils fonctionnent aujourd’hui. Normalement le mimétisme n’a rien à voir avec ce qui se passe sur ces marchés où beaucoup de gens ne jouent pas avec leur propre argent mais avec l’argent des autres. Evidemment ça laisse plus de place à toutes les dérives possibles.

Je voudrais faire remarquer que l’économie mondiale aujourd’hui n’est pas une économie de concurrence, ce n’est pas une économie de marché qui se rapproche du modèle de la concurrence parfaite des économistes, même pas de loin. C’est au contraire une économie qui, depuis un certain temps tourne le dos à ce modèle. Dans une économie de marché et de concurrence, les marges sont limées, les profits sont modestes, aujourd’hui c’est exactement le contraire. Quand vous constatez sur un marché des profits extravagants, vous pouvez être sûrs qu’il y a un problème de concurrence. En réalité, l’économie mondiale est aujourd’hui une économie de rente. Le Président de la République l’a dit à l’assemblée générale des Nations unies : rentes des matières premières, rentes technologiques, rentes de situation… C’est ce qui explique l’extraordinaire importance des profits dans le monde. On peut se dire que ça va passer, c’est possible mais en tout cas on n’est pas dans une situation où on s’achemine vers une économie de concurrence de plus en plus parfaite. S’il y a des rentes, se pose le problème de les partager puisque ces rentes sont indues et sont un signe d’inefficacité économique mais aussi d’inégalité : On est loin de la distribution optimale des revenus que le marché puisse réaliser en fonction des productivités marginales de chacun et des efforts ou des risques que chacun peut prendre.

Peut-on réguler ces marchés en vivant assis sur des formes de rentes ?
Je crois qu’il y a des choses qu’on peut raisonnablement imaginer sans avoir comme ambition l’avènement de marchés parfaits et équilibrés.

Je ne crois pas beaucoup à la transparence. Chaque fois qu’on prétend faire de la transparence, on accroît l’opacité, selon des mécanismes que Claude Bébéar a bien compris. Quand on a créé les produits dérivés, on a eu l’idée, intellectuellement très séduisante, de donner un prix au risque. Si tout le monde sait ce que ça coûte, le risque sera mieux géré. En réalité, les actifs qui étaient censés représenter le risque sont devenus des actifs financiers comme les autres (comme les contrats à terme de pommes de terre ou de taux d’intérêts, les spéculations sur les monnaies ou sur les matières premières), soumis à la même spéculation et n’ont plus rien à voir avec le prix du risque. Cela ne permet pas de gérer le risque.

Que peut-on faire au-delà de la régulation des banques ?
Il y a des choses sur lesquelles il faut s’interroger. Il faut d’abord s’interroger sur l’idée que beaucoup de gens jouent avec l’argent des autres. Il y a peut-être là une piste intéressante à suivre. Quand on joue avec son propre argent ça ne se passe pas de la même manière. Je ne suis pas sûr, au fond, que la gestion collective poussée à l’excès, sorte de collectivisation de tout l’argent du monde, soit la solution au problème du capitalisme. Selon moi, il faut une part de gestion collective mais il faut aussi beaucoup d’acteurs individuels qui jouent leur propre argent sur le marché. Plus on est responsable de ce qu’on fait, moins on a envie de prendre des risques inconsidérés. A l’inverse, dans le système actuel, les gestionnaires jouant avec l’argent des autres et étant jugés les uns par rapport aux autres, peuvent collectivement prendre beaucoup de risques et faire dériver le marché très loin.

La deuxième question qu’on peut légitimement se poser, est celle de l’organisation de ces marchés. On a longtemps pensé que le trading en continu était une très bonne solution qui nous rapprochait du marché économique. Ce n’est, en réalité, pas exact, on est plus près du marché de la théorie économique avec un fixing par jour qu’avec la cotation en continu. Je ne me fais pas d’illusion, je sais bien que cela demanderait une révolution des mentalités mais imaginez qu’on revienne à cette idée, qui fut pratiquée autrefois, d’une cotation par jour : On prend toutes les offres et toutes les demandes, on cherche le prix d’équilibre, on l’affiche puis on règle toutes les transactions. Je pense qu’il y aurait beaucoup moins de phénomènes de suivisme, beaucoup moins de nervosité et de phénomènes de panique sur les marchés. On n’éliminerait pas tous les risques, c’est évident, mais on freinerait beaucoup le mimétisme et on supprimerait une partie de ces opérateurs qui ne gagnent que sur des écarts de prix à très court terme. De plus, je rappelle qu’aujourd’hui, sur les marchés, ceux qui ont des gestions à long terme gagnent beaucoup plus que ceux qui ont des gestions à court terme, ce qui n’empêche pas la gestion à court terme d’envahir complètement le marché.

Ceci me ramène à l’idée de l’irrationalité des marchés. Je ne dis pas que les individus, placés là où ils sont, soient eux-mêmes irrationnels mais ils sont pris dans un système de règles collectives qui provoque des comportements collectifs de nature irrationnelle. Avec une collection de gens tout à fait rationnels, on peut faire un collectif tout à fait irrationnel.

C’est dans ce sens-là qu’il faudrait sans doute essayer de creuser nos réflexions sur la régulation du système, sans toutefois avoir l’ambition de trouver le système parfait exempt de toute crise.

Je n’apporterai pas de réponse ce soir sur « l’atterrissage en douceur » de l’économie américaine. Ce genre de déséquilibres a toujours posé question. Je ne sais pas si l’atterrissage se fera en douceur ou s’il sera brutal mais il se fera un jour. Je ne crois pas que ce soit la question la plus importante. Je préfèrerais qu’on regarde comment on partage les rentes, comment on modifie petit à petit le fonctionnement des marchés financiers et surtout comment on contrôle, on pilote le système bancaire pour que les banquiers fassent réellement leur métier qui est de prêter de l’argent et de faire de l’analyse de crédit. On voit bien qu’aujourd’hui ils ne font pas leur métier.

Henri Guaino I Mercredi 17 Octobre 2007 I | Lu 6060 fois


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