Transparence et responsabilité

par Claude Bébéar, Président du Conseil de surveillance d’Axa, Président de l’Institut Montaigne


Intervention prononcée lors du colloque du 17 octobre 2007, Crises financières à répétition : quelles explications ? quelles réponses ?


Merci, Monsieur le ministre.
Beaucoup de choses ont été dites avec lesquelles je suis assez d’accord, je vais donc être bref.

Le fait générateur de toutes les crises, ce qu’elles ont en commun, c’est l’appât du gain, le goût de la spéculation, aidé par la créativité de formidables acteurs financiers qui oublient plusieurs choses : Ils oublient que les marchés ne sont pas logiques ; ils oublient que les marchés sont très moutonniers et qu’ils n’ont pas de mémoire. En effet, la récente crise des subprimes, c’est la crise des Junk bonds appliquée aux particuliers ; les Junk bonds concernaient les entreprises, les subprimes touchent les particuliers. Bien que les Junk bonds datent de peu de temps, les marchés ne s’en souviennent pas.
Vous avez évoqué les crises successives. Effectivement, on a l’impression que dès qu’une crise est terminée, on l’oublie et on recommence sans tirer d’expérience des crises passées.

Je disais que les crises étaient basées sur l’appât du gain : Je trouve que la crise des subprimes frise l’escroquerie.
Qu’est-ce, en effet, qu’une subprime ? Un agent, généralement une banque, prête de l’argent sur trente ou quarante ans à un malheureux client inconscient des risques qu’il prend. On lui garantit les taux pendant deux ans, après quoi les taux du marché s’appliquent. Il n’a aucune idée des variations des taux du marché et s’imagine qu’ils ont tendance à baisser alors qu’on est dans une ambiance d’augmentation des taux. Il souscrit et, comme il s’est endetté au maximum de ses possibilités, il ne pourra pas payer si les taux augmentent. Le prêteur cherche alors un gogo suffisamment stupide pour reprendre ce produit trop risqué. Aucune chance de le trouver sur les marchés ! L’agent s’adresse alors à un mathématicien, généralement français, qui va bâtir un produit dit « structuré »… dans lequel une chatte ne retrouverait pas ses petits. Après cette astucieuse construction, on demande à une agence de rating de donner une notation à ce produit. Ladite agence emploie des jeunes gens très sympathiques, parfois même intelligents, mais qui, souvent, ne comprennent rien au « produit structuré » qu’on leur offre (je caricature à peine). Ceux-ci notent d’un triple A ou double A qui va permettre de vendre le produit. On peut le refiler directement au consommateur de base, qui ne comprend pas grand-chose, mais la chose la plus étonnante, c’est qu’on le vend aussi à des institutions comme AXA, par exemple. Nous avons chez nous des gens qui les achètent, peu, j’espère ! D’abord parce qu’ils sont payés pour ça, à la commission (il faut donc qu’ils fassent des affaires). Ensuite ils se fient aux avis des sociétés de rating (« rating AAA, rating AA… c’est excellent, je prends ! »). Ils sont jeunes, ça leur passera. Mais quand ça leur passera, ils feront autre chose et d’autres jeunes gens les remplaceront et feront les mêmes erreurs.
C’est comme ça que le système fonctionne. Au départ on a une opération légale mais à la limite de l’honnêteté. On répartit ensuite les risques sur tout le marché. On évite donc le risque systémique, ce n’est pas l’émetteur qui fera faillite, mais le malheureux qui se situe au bout de la chaîne. C’est alors que, tout à coup, quelqu’un découvre qu’il y a quelque chose d’anormal, que les subprimes, ça ne marche pas. Alors le marché s’affole : C’est le côté irrationnel et moutonnier du marché. Une grande crise se déclenche. Paradoxalement, alors qu’on avait trop d’argent (si on a pu faire du subprime, c’est parce qu’il y avait un excès d’argent sur le marché), on se retrouve dans une crise de liquidités. Les banques paniquent et freinent le crédit et, à cause d’un excès de liquidité, on arrive à une crise de liquidité. Chose admirable !

Comment éviter ce dysfonctionnement du système ?

Il est absolument certain qu’il faut exiger la transparence sur les produits financiers, garder les responsabilités chez ceux qui font les affaires : la responsabilité de l’émetteur du produit et celle de l’intermédiaire qui le vend. Chacun doit garder sa responsabilité, au moins partiellement, et en cas de difficulté due à un produit qu’un agent a émis, une sanction financière doit s’appliquer.
Mais ne nous faisons pas d’illusion, il y aura toujours des gens extrêmement imaginatifs, de brillants mathématiciens français, il y aura donc toujours des problèmes.
Vous avez dit, Monsieur le Gouverneur, que les crises ne se ressemblent pas. Je ne suis pas tout à fait d’accord avec vous : elles se ressemblent toutes un peu. Cet appât du gain, le greed dont parlent les Américains est à la base de tout, c’est le dénominateur commun. Mais il est vrai que les spéculateurs sont très malins. Ils trouvent le moyen de présenter un produit qui ne ressemble pas tout à fait au précédent pour que le gogo marche.
Je pense donc qu’il y aura toujours des crises. Mais il y a quand même certaines précautions à prendre. Elles ont été évoquées tout à l’heure : Il faut effectivement certaines réglementations. Je suis moins radical que Monsieur Gréau mais je pense aussi que certaines précautions sont nécessaires qui relèvent tout simplement, dans certains cas, de la protection de consommateur. Mais les investisseurs institutionnels ont aussi des précautions à prendre, par exemple, apprendre aux jeunes gens qui achètent des produits à essayer de comprendre ce qu’ils achètent.
Si on réussit à faire cela, on évitera beaucoup de problèmes.
Je vous remercie.

Claude Bébéar I Mercredi 17 Octobre 2007 I | Lu 6029 fois


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