Sauver l’euro par une monnaie commune et non unique


Intervention de Jean-Michel Quatrepoint, Journaliste économique, membre du Conseil scientifique de la Fondation Res Publica, au colloque "L'euro monnaie unique peut-il survivre?" du 24 septembre 2012.


Je vais revenir un instant sur le passé. Les causes de la crise, on l’a vu, n’ont pas disparu. La crise mondiale a commencé en août 2007 et elle n’est pas terminée. D’une crise financière on est passé à une crise économique suivie d’une crise sociale. Nous arrivons à la crise politique. J’entends des bruits de bottes un peu partout, y compris à l’intérieur de l’Europe. Comme l’a dit Jacques Sapir, ce qui se passe en Espagne est grave. Ne nous y trompons pas, c’est l’intégrité de la nation espagnole qui est en cause. Ce que fait la Catalogne risque d’être lourd de conséquences.

Cette crise se poursuit parce que les causes fondamentales en sont les déséquilibres (déséquilibres des balances des paiements, déséquilibres des balances commerciales) au niveau mondial, où rien n’a changé, et au niveau européen où, depuis dix ans, depuis la création de l’euro, certains pays ont accumulé des excédents tandis que d’autres enregistraient des déficits croissants. Ces déficits se sont transformés en endettement tandis que les écarts de compétitivité se creusaient. Les pays du sud et nous-mêmes avons une certaine responsabilité dans la perte de compétitivité mais les déficits des balances des paiements en sont la cause principale.

Face à cette crise des dettes souveraines qui a pris de court tout le monde, notamment nos élites, quelle a été la voie choisie ?
Hors de question, évidemment, de remettre en cause le dogme de la monnaie unique. Si nos hommes politiques avaient été saisis par quelque grâce, ils auraient pu concéder qu’on était peut-être allé un peu vite vers la monnaie unique, sans penser à toutes les conséquences.
Généralement la monnaie est ce qui coiffe un ensemble. L’euro a précédé l’union économique et politique. C’est ce qu’on appelle mettre la charrue avant les bœufs !

La monnaie est souvent le symbole d’une nation, or il n’y a pas de nation européenne ! Beaucoup de temps passera avant qu’il y en ait une.
On n’a pas voulu reconnaître l’erreur. Prenant conscience d’avoir pris un mauvais chemin, on aurait pu revenir un pas en arrière et réessayer autre chose. On ne l’a pas fait.

La solution qui a été choisie, dont on ne parle que depuis un an et demi, est ce qu’on appelle la dévaluation interne. Puisque la dévaluation n’est pas possible dans un système de monnaie unique, il appartient à ceux qui ont un problème, essentiellement les pays du sud, de faire une dévaluation interne pour recouvrer leur compétitivité et retrouver des balances commerciales équilibrées. Cette dévaluation interne impose de réduire massivement les salaires, les pensions, les revenus, en espérant que les prix suivront. C’est ce à quoi on assiste depuis un an et demi, d’abord en Grèce, puis en Irlande, au Portugal, en Espagne, en Italie et… en France, dans une moindre mesure.

Dans cette austérité, on distingue deux écoles.


L’école allemande, celle d’une partie de l’Allemagne, de la Bundesbank actuelle et de l’essentiel de la CDU et CSU, consiste d’abord à incriminer les pays du sud qui, ayant joué les cigales, n’ont plus d’autre choix que l’austérité. En cas de chômage, l’Allemagne consent à récupérer la main d’œuvre diplômée dont elle a besoin. En effet, depuis un peu plus d’un an, l’Allemagne récupère massivement les diplômés du sud (informaticiens, ingénieurs) parce qu’elle en a besoin, compte tenu de sa démographie. Cela ne résout pas les problèmes des systèmes de protection sociale des pays du sud (espagnol par exemple) mais cela améliore le système de protection sociale allemand ! De plus, cette austérité interdit le transfert massif d’argent et exclut tout renflouement sans une prise de contrôle de fait du budget de ces pays.

L’école Draghi a surgi il y a quelques mois. Je pense que le changement de présidence à la BCE a été important. Spécialiste du monde financier (comme Mario Monti, il est passé par Goldmann Sachs), Mario Draghi « sait parler aux marchés » et il sait comment réagissent les marchés. Depuis le début de la crise des dettes souveraines, on assiste à un transfert massif des dettes publiques détenues par le système financier vers la BCE et les États. En clair, on est en train de sauver le système financier, les banques, au détriment du contribuable ! Le contribuable se substitue petit à petit au système financier. La dernière opération est à cet égard exemplaire : la BCE va racheter en quantité illimitée les dettes à court terme sur le marché secondaire… au système financier, aux banques ! Mario Draghi, dans cette opération, a eu le soutien actif de Mario Monti, de Barroso, de Juncker, de Van Rompuy … Comme l’a dit notre ami d’outre-Rhin, indiscutablement, une filière financiaro-euro-technocrate italienne s’est constituée.
Quant à la France… J’ai cru comprendre que nous avions soutenu Mario Monti et Mario Draghi pendant un temps sans pour autant renier le couple franco-allemand… Nous sommes donc un peu fluctuants !
Cette seconde école associe le quantitative easing (qui consiste à imprimer de la monnaie de façon illimitée, comme la FED, comme la Banque d’Angleterre) et l’austérité par nécessité de faire des concessions aux Allemands.

C’est le choix devant lequel nous nous trouvons.

En même temps, nul n’envisage de mesures réelles pour trouver la compétitivité. Il est illusoire de penser que les pays du sud peuvent retrouver leur compétitivité sans dévaluer. En « serrant les boulons », on provoque la chute du PIB – donc l’augmentation mécanique des dettes sur PIB (des ratios) – les problèmes de chômage et les tensions sociales.

Certes, les exportations se comportent un peu mieux certains mois au Portugal et en Espagne. L’Italie est un cas à part : c’est un pays dynamique qui exporte, dont la balance commerciale est équilibrée. En revanche, l’Espagne, la Grèce et le Portugal, posent un vrai problème. Depuis un an les salaires ont baissé, les pensions ont baissé, les revenus ont baissé dramatiquement. Seuls les prix n’ont pas baissé. Cela signifie que le pays ne retrouve pas sa compétitivité.

En même temps, l’euro se maintient à 1,31 dollar. Il reste à ce niveau élevé (par rapport au début de l’euro) du fait de l’austérité et des énormes excédents de l’Allemagne. Pour les marchés internationaux, la balance de la zone euro est globalement excédentaire puisque les excédents de l’Allemagne et des Pays-Bas compensent les déficits des autres pays. L’euro ne peut donc pas baisser et ces pays ne peuvent pas retrouver leur compétitivité. C’est ce qui m’a convaincu, depuis un certain temps, qu’on ne s’en sortira pas sans un mouvement sur la valeur de ces monnaies. Ces pays ne retrouveront leur compétitivité que par un « coup d’accordéon ».

Actuellement, on nous présente la poursuite de l’austérité décidée par les eurocrates comme la seule alternative à l’éclatement de la zone euro, autant dire l’apocalypse !

Il y a d’autres solutions :
- la sortie de l’euro de l’Allemagne (qui retrouve le mark) avec, peut-être l’Autriche et les Pays-Bas.
- la coexistence de deux euros.
- enfin la monnaie commune, solution que nous évoquons depuis le début de cette réunion.

Observons les écarts de compétitivité : 15 %, voire 20 %, entre la France et l’Allemagne, 20 % entre l’Italie et l’Allemagne, 30 % à 35 % entre l’Espagne et l’Allemagne, voire le Portugal et l’Allemagne. Quant à la Grèce, on a parlé d’un écart minimum de 50 % avec l’Allemagne. Ceci appelle un réaménagement de la zone euro. Première difficulté, celui-ci exigerait le secret le plus total pour éviter la fuite des capitaux vers l’Allemagne. C’est ce qui s’est déjà passé ces derniers mois : des particuliers ont massivement sorti leur argent d’Espagne, le convertissant en dollars ou le plaçant en France et surtout en Allemagne, dans le but de protéger une partie de leur épargne au cas où l’Espagne sortirait de la zone euro. L’idéal serait de procéder à un ajustement pendant un week-end. Le lundi matin quatre ou cinq euros coexisteraient : un euro-mark (l’euro-mark existe de facto, c’est l’ancien mark finlandais, d’Autriche, des Pays-Bas), un euro-franc (peut-être avec le franc belge), une euro-lire, une euro-peseta, un euro ibérique… avec des parités évoluant selon un nouveau serpent monétaire. Les dettes anciennes seraient honorées en euro car il faut toujours honorer les contrats passés. Les nouvelles dettes, en revanche, seraient émises, selon les pays, en euro-mark, en euro-franc, en euro-peseta. Un nouveau serpent monétaire, sur le modèle de celui que nous avons connu – qui fonctionnait – fixerait des marges de fluctuation réduites (+1 /-1). La monnaie commune européenne, l’euro, comme l’écu autrefois, serait la monnaie des transactions internationales pour la zone euro. Donc, quatre sous-ensembles à l’intérieur de la zone euro et un ensemble euro vis-à-vis du dollar et des autres devises.

Il faut certes éviter un éclatement sauvage. Mais il est également évident que l’austérité et la politique actuelle nous précipitent dans le mur, avec des tensions qui risquent d’être mortelles pour l’idéal européen. Il nous faut donc trouver une solution raisonnable, une troisième voie, celle de la monnaie commune qui reste à discuter entre la France, l’Allemagne et l’Italie.

Cela dit, ne nous leurrons pas : le système eurocratique et technocratique sera vent debout contre cette solution : il n’acceptera jamais de venir à résipiscence. Il y a peu de gens qui reconnaissent leurs erreurs !

Merci

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Le cahier imprimé du colloque "L'euro monnaie unique peut-il survivre?" est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation

Fondation Res Publica I Jeudi 22 Novembre 2012 I | Lu 6070 fois


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