Recherche, mondialisation et territoires

par François Bouvier, directeur des relations internationales du Muséum d'Histoire Naturelle


Intervention prononcée lors du colloque Recherche et mondialisation du 20 septembre 2004


Monsieur le Ministre, Mesdames et Messieurs les Sénateurs, Mesdames, Messieurs,

Je n’aime pas du tout aller en Chine et entendre tous ces jeunes Chinois brillants me demander : « Comment est-ce que peux être admis à Harvard ? à Stanford ? ». Je veux qu’ils rêvent de Toulouse, de Marseille ou à même de Paris.

Je suis directeur de recherches au CNRS, mais j’ai passé toute ma vie professionnelle dans des universités ; je suis convaincu que la recherche et l’enseignement supérieur doivent être intégrés dans des institutions universitaires. Je n’aime pas du tout le fait qu’une bonne partie de la société française fasse tout ce qu’elle peut pour éviter l’université, au moins l’université française – ils commencent à envoyer leurs enfants à l’étranger – et lui préfère des écoles de niveau intellectuel médiocre, dont l’argument de vente principal est souvent que ce ne sont pas des universitaires mais des professionnels qui y enseignent.

Je n’aime pas ceci du tout. Mais, hélas, je crois qu’ils n’ont pas tort. Je crois que les étudiants chinois ont raison de penser qu’ils obtiendront une meilleure éducation à Harvard ou Stanford. Et je pense que les étudiants français ont raison de se méfier de l’université.

Ce dont je voudrais essayer de vous convaincre, c’est que nous ne pourrons pas avoir un système plus performant sans réformes profondes et, en particulier sans relancer une profonde décentralisation.

Je procèderai en trois étapes, si j’ai le temps. Tout d’abord, j’expliquerai pourquoi la centralisation mène à des circuits administratifs surchargés, qui ne font bien ni le travail de gestion au jour le jour, ni le travail de planification. Ensuite, j’expliquerai pourquoi la centralisation protège le système universitaire (je veux dire par ce terme, l’enseignement supérieur et la recherche) de la demande sociale. Enfin, j’esquisserai une méthode pour la réforme.

Une partie de ma recherche porte sur la théorie des organisations. Un principe de base d’une bonne organisation est qu’elle doit respecter les contraintes de ce que nous appelons dans notre jargon la « rationalité limitée » des acteurs ; ce qui veut dire qu’il n’y a qu’une certaine quantité de travail qui peut être fournie par un groupe d’individus donnés. Quand on surcharge les circuits administratifs, des processus de défense se mettent en place : on donne la priorité à l’urgent plutôt qu’à l’important ; on bureaucratise de façon à limiter le nombre de décisions que l’on prend. Ce sont des règles générales ; elles s’appliquent au système universitaire français.

Bureaucratisation – on ne sait pas prendre des décisions rapides. Au moins de janvier 2004, Dimitri Vayanos, qui enseignait au MIT, vient nous voir à Toulouse, nous annonce qu’il a envie de revenir en Europe et qu’il est intéressé par un poste à Toulouse ; il nous prévient aussi qu’il discute avec la London School of Economics. Il y a des questions de salaire, mais on peut se débrouiller. Et puis, d’origine grecque, il a fait Polytechnique (entré et sorti 1er), il a des amis et des co-auteurs à Toulouse, nous avons notre chance. Nous lui expliquons que nous serions ravis de l’avoir – il est vraiment très bon – que nous pourrons lui offrir un poste de professeur associé en 2004-2005 (mais il faut que la Commission de spécialistes l’approuve, et cela ne peut être fait qu’en Juin), qu’il faudra qu’il pose plus tard sa candidature au CNRS, mais que ce n’est pas garanti, que, sinon, après trois ans (si le CNU est d’accord, pour quelqu’un avec son CV c’est une formalité) nous pourrons le titulariser… Au mois de février, nos amis de la London School of Economics offraient à Dimitri un contrat, qui le titularisait, lui garantissait une charge de cours…

Comme le « centre » est submergé par les affaires au jour le jour, il ne fait pas bien non plus son travail de planification et de prises de décisions à long terme. Un exemple parmi tant d’autres. Les économistes sont convaincus que le système DEA est mal adapté pour des thèses en économie. Nous avons des arguments sérieux pour ceci, et la plupart des bons programmes doctoraux en France contourne le système pour offrir une éducation décente – cela mène à des meilleures thèses faites plus vite. Mais il serait beaucoup plus efficace de mettre les règles en conformité avec la réalité. Cela fait des années que les directeurs des principales écoles doctorales en économie demandent au ministère une discussion sur le sujet. Nous n’avons jamais pu obtenir même un début de dialogue. Quand le ministère négocie les demi postes d’ATER avec les universités, il ne peut pas faire ce qui devrait être son vrai travail.

De façon encore une fois classique, comme la structure de base n’est pas adaptée, on met des pansements. Mais cela entraîne des résultats non contrôlables, parfois à l’encontre de ce que l’on cherche. C’est ainsi que, dans les procédures de recrutement de maîtres de conférence, on mélange centralisme excessif et décentralisation, et on se retrouve avec ce qu’il faut bien appeler le scandale du favoritisme local.

Je n’ai pris que quelques exemples ; ils sont représentatifs ; ils sont symptomatiques de défauts qui sont, à mon avis, intrinsèques à une organisation totalement inadaptée.

Mon deuxième point est que le système permet aux acteurs de se protéger de la demande sociale. Le grand sociologue et économiste Alfred Hirschman a distingué deux grands modes de contrôle des organisations : la voix (« voice ») et la sortie (« exit »). La voix est l’expression de ses attentes et de ses demandes ; cela correspond au contrôle politique, par la voie d’associations, par des procédures de conciliation etc. La sortie est le contrôle par la menace de changer d’organisation ; c’est la façon dont fonctionnent les marchés : quand on n’aime pas un yaourt, on change de marque.

Nous avons mis sur place un système où la sortie est pratiquement impossible et où la voix est au mieux un murmure. Prenons un étudiant qui n’aimerait pas l’enseignement d’économie à Toulouse 1 (ce qui prouverait un très mauvais goût). Il n’a pas de possibilité de sortie : une seule université à Toulouse enseigne l’économie. Utiliser la voix demanderait à ce qu’il s’adresse à des représentants étudiants au conseil d’UFR ou au conseil d’administration : pas très efficace (si j’avais le temps, je vous ferais un beau cours d’économie sur les externalités pour discuter de tout ceci).

Les écoles sont souvent plus sensibles à la sortie, car elles sont sensibles à leur classement et ont un recrutement moins local. Je pense que c’est une des raisons pour lesquelles elles sont perçues comme étant de meilleure qualité.

Ce manque d’accès à la sortie change aussi la perception de leur carrière par les enseignants et chercheurs. Si l’institution qui vous accueille ne vous traite pas bien, il y peu de possibilités de changer d’institution. On est donc obligé de mettre sur pied des procédures internes lourdes pour protéger ces personnes ; on renforce la tendance à la bureaucratisation du système ; et en conséquence on le soustrait encore plus à la pression de la demande sociale.

Que faire ? Il faut décentraliser. Je ne sais pas – je pense que personne ne sait – comment on pourrait faire une transition de l’ensemble de notre système d’enseignement supérieur et de recherche vers plus de décentralisation. Mais, pour emprunter les mots de mon ami Pierre Picard, « c’est vrai que l’on a besoin d’un big bang ; Dieu merci, nous n’avons pas besoin d’un big bang global ; nous pouvons avoir des big bangs locaux ».

Comment ? Il faut identifier des institutions ou des parties d’institutions qui forment un tout cohérent et qui ont fait leurs preuves, leur proposer un mode de gouvernance adapté, une autonomie importante y compris sur leur personnel, des incitations bien pensées, et leur laisser tenter l’expérience. Ce n’est sûrement pas facile ; je crois que c’est possible ; je crois que c’est notre seule chance.

Finalement, je voudrais insister sur le fait que tout ceci est très important. Le système d’enseignement et de recherche français va mal. Des réformes à la marge ne suffiront pas à donner à notre pays les universités et les centres de recherche à la hauteur de la place qu’il prétend avoir dans le monde. Nous avons le devoir de le dire haut et fort ; nous avons le devoir de nous atteler au processus de réforme. Il y va du futur de notre intelligence ; si nous ne le faisons pas, la France deviendra une puissance de deuxième ordre.

Fondation Res Publica I Mardi 21 Septembre 2004 I | Lu 2889 fois


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