Premières conclusions de Jean-Pierre Chevènement


Intervention prononcée lors du colloque Où va la société américaine du 4 décembre 2006.


Merci beaucoup, Steve Kaplan, pour cet exposé magnifique et finalement optimiste puisque vous pensez que la politique peut changer la culture, vision qui, d’un point de vue marxiste, donnerait à la superstructure plus de poids qu’à l’infrastructure.
Je vais continuer à broder sur ce thème, si vous le voulez bien.

Le système, tel qu’il tourne, est tout à fait impressionnant mais il a des bases réelles. Il me semble que nous n’avons pas assez insisté, vous l’avez dit, sur la dépendance pétrolière, la dépendance énergétique et sur les aspects environnementaux qu’elle implique, mais c’est une tendance lourde dans le système. J’ai assez bien connu Monsieur Dick Cheney qui était ministre de la Défense en même temps que moi. Il m’était apparu– étais-je naïf ? – comme un homme très à l’écoute. Comme il me demandait mon avis sur le Moyen-Orient, je lui avais dit combien je craignais la suite si on voulait absolument briser l’échine de l’Irak. Ayant un peu suivi son parcours ultérieur, j’ai réalisé que sa détermination en dernier ressort était plutôt pétrolière. Je ne le vois pas comme un néo-conservateur, mais comme un homme du big business qui, très conscient de la dépendance pétrolière croissante des Etats-Unis, avait fait sien le raisonnement de Zbigniew Brzezinski expliquant dans « Le grand échiquier » (1) la nécessité absolue de contrôler le cœur de l’Eurasie, d’abord parce que la domination du monde en dépend et surtout parce que c’est là que se trouvent les réserves de pétrole et de gaz. Il raisonnait de manière très marxiste et donc, si je puis dire, très simplette.

Messieurs Bujon de l’Estang et Emmanuel Todd nous avaient fait le plaisir et l’honneur de participer au colloque « Les Etats-Unis et le reste du monde » (2) que nous avions organisé le 1er mars 2003, pour tenter de prévenir ce que nous considérions déjà comme une erreur gigantesque (3). Monsieur Robert Malley, le conseiller de Bill Clinton pour les affaires du Proche-Orient, Immanuel Wallerstein et beaucoup d’autres (4) y avaient dit des choses qui peuvent, encore aujourd’hui, aisément supporter la relecture.

Les Etats-Unis se sont mis dans un bourbier effrayant en Irak par méconnaissance de ce qu’est l’Irak et le monde musulman. Avec un déficit de huit cent milliards de dollars, sans épargne, ils vivent aux crochets du reste du monde grâce à la monnaie mondiale, une monnaie mondiale sur le sort de laquelle Emmanuel Todd s’est justement interrogé : S’il devait y avoir une débâcle au Moyen-Orient, qu’adviendrait-il du dollar ? Je ne crois pas pour ma part à une débâcle au Moyen-Orient, parce que nous avons affaire à des gens assez intelligents qui sauront sans doute « changer la donne » pour rendre le retrait américain acceptable.

Et puis il y a cette merveilleuse dialectique de la liberté et de l’égalité évoquée par Steve Kaplan qui pourrait permettre de broder sur l’histoire. On voit bien les trends successifs de l’histoire américaine :
Il y a les barons brigands à la fin du XIXe siècle après la Guerre de sécession (un dynamisme du capital qui n’a rien à envier à celui que nous connaissons aujourd’hui !).

Il y a une forme de capitalisme plus industriel que financier parce qu’à l’époque les Etats-Unis étaient très protectionnistes (aujourd’hui, c’est un nouvel âge où le capital financier domine).

Après cela vient le trend du New deal. 1933 donne Hitler en Allemagne et Roosevelt aux Etats-Unis ; ce n’est pas la même chose contrairement à ce qu’écrivait James Burnham en 1940 dans « L’ère des organisateurs ». Beaucoup de gens ont commis cette méprise considérable.
Un nouveau tournant se prend au début des années 70, avec la fin de la guerre du Vietnam, le rapport Powell, le rapport de la Trilatérale. On voit bien qu’à ce moment-là se produit une inflexion dans le sens d’un renouveau conservateur. Cela commence avec Reagan en 1980 et cela conduit à Bush aujourd’hui.

Enfin nous arrivons à un moment où il ne peut pas ne pas y avoir une nouvelle inflexion. En effet, deux hypothèses se présentent :
La première, évoquée par certains intervenants, est la fuite en avant, la guerre avec l’Iran, aux conséquences ravageuses. Un très grand nombre de frappes seraient nécessaires pour détruire tous les sites nucléaires de l’Iran et la réaction nationaliste de l’Iran ne fait aucun doute. L’Iran a des moyens de rétorsion extrêmement puissants en Irak, au Liban, en Afghanistan. La fuite en avant dans la guerre est une hypothèse tout à fait terrifiante par les conséquences qu’elle entraînerait.

Il y a une autre hypothèse, c’est que la politique américaine reconsidère la situation au Proche et Moyen-Orient et, en particulier, conçoive une réintégration de l’Iran comme un membre responsable de la communauté internationale. L’Iran est soumis à des embargos très pénalisants pour son développement. C’est un grand pays qui vient du fond de l’Histoire. Il estime avoir droit au développement. Cela pose évidemment le problème de la prolifération et de sa limite. Mais l’Iran est encore très loin (cinq ans ? sept ans ?) de pouvoir produire des armes nucléaires. D’autres pays, techniquement bien plus avancés, tel le Japon, n’en produisent pas. Voilà qui donne un espace pour exercer une certaine pression diplomatique appuyée sur une puissance de conviction forte.

Et puis il faudrait peut-être un jour penser à régler le problème israélo-palestinien. On ne peut pas rester sur un trend qui dure depuis 1967. L’absence de solution de ce problème fournit la matrice des tensions internationales que nous connaissons dans la région. Est-il fou d’espérer que les Etats-Unis, avec leur brillante élite, avec les capacités politiques que nous leur connaissons, soient capables d’opérer un aggiornamento radical ?

L’un d’entre vous a parlé d’une capacité de réorientation. Est-elle possible, compte tenu du poids du grand capital financier, lui-même dans ce système ? Le grand capital financier, ce sont aussi les multinationales qui fabriquent en Chine car 65% des exportations chinoises sont faites par le canal de multinationales, japonaises, européennes, mais aussi, pour beaucoup, américaines. Le grand capital américain, tel qu’il est, est-il capable de réorienter son développement, par exemple en réindustrialisant l’Amérique ? Je suis absolument incapable de répondre à cette question.

Nous voyons aussi le système des médias américains. Très concentré - comme le nôtre - il constitue une formidable puissance de conditionnement.

En même temps, nous sommes étonnés par un irrationalisme assez fort, avec, par exemple, le poids des Evangéliques dans la formation de l’opinion publique. De ce point de vue, il y a une très grande différence entre les deux côtés de l’Atlantique. Nous vivons, me semble-t-il, selon des rythmes très différents. La société européenne suivra-t-elle un jour la société américaine ? Nous en sommes extrêmement loin.
L’inverse n’est-il pas envisageable ? L’Europe est relativement incroyante, en tout cas très laïcisée, même si, en arrière plan, beaucoup de choses laissent penser qu’un certain nombre de valeurs n’ont pas disparu. Mais il n’y a rien qui évoque le patriotisme biblique américain.

L’Europe, très laïcisée est aussi très pacifiste : elle n’aime pas la guerre. Deux guerres mondiales l’ont vaccinée. Les sensibilités sont donc très différentes des deux côtés de l’océan.

Nous observons avec inquiétude ce qui peut se passer aux Etats-Unis en nous interrogeant sur la possibilité d’un rééquilibrage. Spontanément nous attendons beaucoup des Démocrates sur le plan de la politique extérieure comme sur le plan intérieur. Mais cette attente est-elle très réaliste ?

Je ne sens pas une volonté puissante chez les Démocrates en matière de politique étrangère. Leurs orientations ne sont peut-être pas si différentes que cela de celles des Républicains (j’ai cité Zbigniew Brzezinski, un démocrate). Peut-être différent-ils davantage sur le plan de la politique intérieure. Mais auraient-ils l’énergie de repenser une autre forme d’insertion des Etats-Unis dans le système du monde ? Je suis pourtant plus optimiste qu’Emmanuel Todd. Je ne crois pas à une baisse du niveau de vie de 20%, je pense qu’il faut envisager un « soft landing », si on veut bien accepter l’idée que le pire n’est pas toujours certain.

Ces quelques réflexions n’étaient que prétexte à ouvrir le débat. Entre vous d’abord, puis avec la salle.

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1)Zbigniew Bzrezinski (conseiller de Carter pour les Relations internationales) : Le grand échiquier, l’Amérique et le reste du monde, Ed. Pluriel, 1997
2)Les actes du colloque « Les Etats-Unis et le reste du monde » (colloque organisé au Sénat le 1er mars 2003 avec la collaboration de Jean-Yves Autexier, Régis Debray, Sami Naïr, Francis Wurtz) peuvent être commandés par téléphone : 01 45 50 39 50 ou par courriel : res-publica@wanadoo.fr
3)« …il me semble qu’il y a un échec terrifiant de cette Realpolitik occidentale, avec des dérapages qui devraient nous rendre méfiants… Je pense que les questions de la guerre et de la paix doivent être traitées avec discernement, du bout des doigts. On n’a pas le droit d’ouvrir la boîte de Pandore de manière aussi inconsidérée que certains s’apprêtent à le faire. » (Jean-Pierre Chevènement, p. 271, Actes du colloque « Les Etats-Unis et le reste du monde », 2003)
4)Pascal Boniface, Shlomo Ben Ami, Fausto Bertinotti, Georges Corm, Alain Dejammet, Jean-Paul Fitoussi, Jean François-Poncet, Claus Leggewie, Fernando Moran, Ignacio Ramonet, Youri Roubinski, Hubert Védrine, Zheng Ruolin.

Fondation Res Publica I Lundi 4 Décembre 2006 I | Lu 4841 fois


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