Premières conclusions de Jean-Pierre Chevènement


Intervention prononcée lors du colloque Où va l'Afrique du 30 octobre 2006.


Merci, Calixthe, pour cet exposé extrêmement rafraîchissant qui a touché des points essentiels. En effet, le PIB n’est pas tout et, on le sait, la responsabilité est essentielle.
Permettez-moi de répondre tout à trac. Nous avons entendu beaucoup de choses et je suis, pour ma part, très profondément d’accord avec un certain nombre des priorités qu’a dessinées Monsieur Moctar Ouane : Comment ne pas se rendre à l’évidence ? La paix et l’ordre sont les conditions du développement. Sans la sécurité et la paix, rien ne peut aller dans le bon sens. C’est une chose absolument évidente.
La formation et l’éducation – j’y reviendrai tout à l’heure – sont tout aussi fondamentales parce que la ressource humaine se cultive, elle n’est pas donnée une fois pour toutes.

Vous avez évoque l’APD, l’aide publique au développement. Ni Monsieur Belliard, ni Monsieur Jacquet n’ont nié la nécessité de détruire le raisonnement selon lequel l’APD serait la source d’une espèce de paternalisme d’assistanat, de déresponsabilisation.
Bien sûr cette aide publique au développement est relativement peu de choses : pour le Mali, les flux financiers tirés de l’émigration sont beaucoup plus importants que l’aide publique au développement. Mais il n’en reste pas moins que, bien utilisée, cette aide peut permettre, comme l’a dit Monsieur Jacquet, de débonder un certain nombre de problèmes, de desserrer un certain nombre de contraintes dans les domaines
• de la santé : lutte contre le VIH et la tuberculose (qui frappe ceux qui n’ont pas de quoi se nourrir),
• de l’éducation, de l’alphabétisation, des universités et de la recherche,
• de l’eau, de l’environnement, des villes,
• de l’agriculture,
• des infrastructures.
Cette idée est développée notamment par Stephen Smith (qui aurait pu être parmi nous s’il n’était aux Etats-Unis) dans un livre extrêmement dur où il critique l’aide au développement, une façon, selon lui, de maintenir des relations d’assistanat et de déresponsabilisation. Mais en politique les choses ne sont pas aussi extrêmes, il faut savoir trouver le point juste, ce qui ne veut pas dire qu’il faut se situer au centre : je dis souvent qu’il faut savoir se situer « au-dessus ». On n’est pas dans un système noir/blanc, cela ne marche pas ainsi et il faut voir les choses autrement. Comme « la langue est la meilleure et la pire des choses » disait Esope, l’aide publique peut être la pire et la meilleure des choses. On pourrait le dire de beaucoup de choses.

Même si elle m’a lancé : « Mais pourquoi penser à l’Afrique ? Mêlez-vous de vos affaires ! Ce sont d’abord les Africains qui doivent penser aux Africains », je me suis senti très proche de l’exposé de Calixthe Beyala. Elle a tout à fait raison : les Africains doivent se sentir responsables d’eux-mêmes, c’est absolument fondamental.
Malgré tout, la part de l’Afrique dans les échanges commerciaux mondiaux qui étaient de 9% en 1960, représente aujourd’hui à peine 2% du commerce mondial. Les écarts de revenus ont grandi ; le niveau moyen de revenu a baissé : ce sont des réalités ! Avec des disparités peut-être, car il existe des poches de richesse et de grandes inégalités, globalement [car j’essaye d’avoir le « regard global »] on ne peut pas dire que René Dumont avait tout à fait tort lorsqu’il écrivait : « l’Afrique est mal partie ».
C’est une rude tâche, pour des pays qui ne sont indépendants que depuis quarante-six ans, de remonter le cours d’une histoire malheureuse marquée par l’esclavage (un esclavage lui-même très ancien, je n’ai pas besoin de le rappeler) et par la colonisation, véritable choc de civilisations, très déstabilisateur, qui a entraîné une baisse de la population de l’Afrique de 1880 à 1920 (aujourd’hui la démographie s’est rattrapée et est allée probablement au-delà de ce qui était nécessaire).
Les formes de relations avec l’extérieur sont des rapports de domination, sur le plan économique, sur le plan des grandes firmes multinationales, des Etats, de leur puissance. Calixthe Beyala l’a justement illustré par l’exemple de l’espace aérien, organisé à partir des Etats-Unis et de l’Europe, non de l’Afrique : je n’insisterai pas sur la disparition de la compagnie Air Afrique.

Je pense que le discours irénique ne rend pas service à l’Afrique et aux Africains. Il faut s’intéresser à l’Afrique mais pour parler vrai, dire les réalités telles qu’elles sont, discuter sans faux-fuyants de ce qui ne va pas, parce que nous sommes des hommes avant d’être noirs ou blancs.

Il est certain que la France, l’Europe portent leur part de responsabilité dans ce qui ne va pas. La France doit encore se sentir responsable de l’Afrique en raison de l’histoire et des liens tissés, je pense notamment à la francophonie. Je ne tiendrai pas ici le discours de la repentance qui n’est pas la meilleure façon de poser le problème : il faut regarder les choses de plus haut, prendre un grand recul historique, ne pas faire l’économie du temps long, de « la longue durée », comme disaient les historiens des Annales, Fernand Braudel et quelques autres. L’Afrique, pas plus qu’aucun pays dans le monde, ne peut faire l’économie de l’Histoire, une Histoire longue, faite des millénaires qui se sont succédé. Je suis d’un pays, la région de Belfort, où , pendant la Guerre de cent ans, des « écorcheurs » tuaient tout ce qui leur passait sous la main ; on se calfeutrait alors derrière de fragiles murailles en attendant qu’ils aillent un peu plus loin, ravager l’Alsace et la France entière. On les appelait les Anglais, ils n’étaient pas plus anglais que rien du tout, c’étaient des brigands ! Pendant la Guerre de Trente ans, ont sévi ceux qu’on appelait les « maraudeurs ». La Guerre de Trente ans a fait disparaître la moitié de la population de l’Allemagne. On parle aujourd’hui du Rwanda mais resituons cela à notre échelle. Il s’est passé en Europe des choses terribles il n’y a pas si longtemps que ça : je ne vais pas évoquer la Deuxième guerre mondiale et le génocide des Juifs, cela a été pensé mais par qui ? Comment ?
Je voudrais donc qu’on ne fasse pas l’économie de l’Histoire et qu’on laisse aussi à l’Afrique le temps de faire l’Histoire et d’abord son Histoire.

Si vous me permettez de vous livrer une de mes réflexions, je dirai que l’Afrique a besoin de nations, elle a besoin d’Etats.
Notre époque est marquée par le retour des nations, la seule forme d’organisation qui permette la démocratie. Tout ce qu’on veut faire au-dessus de la nation est sympathique [je ne dis pas de mal de Bruxelles], la bonne conscience coule à flots… Mais le « post-national » n’est rien si ce n’est trois pelés et quatre tondus qui , partageant quelques idées sur le bien, le droit, la justice - bien que l’un parle le letton, l’autre le portugais, le troisième le français, le quatrième l’espagnol ou l’allemand - se croient capables de « faire l’Europe » ! En réalité les gens ont besoin de passer par l’intermédiaire de la nation pour faire des choix : les nations ne sont pas éloignées de l’universel, il y a une conception universaliste de la nation, c’est la conception républicaine, la conception citoyenne qui permet la démocratie de masse sans laquelle rien n’est possible.
L’Afrique, elle aussi, a besoin d’Etats qui ne se définissent pas par le biais de l’ethnie : l’ « ivoirité », la « congolité » ou que sais-je encore… mais se fondent sur la citoyenneté. Un pays comme le Mali, vu d’ici, semble en donner un exemple remarquable.
En effet, il me semble que ce dont l’Afrique a le plus besoin, c’est d’une capacité d’organisation. A l’issue de la période coloniale, on a donné l’indépendance à des Etats qui avaient leurs assemblées territoriales et chacun s’est replié sur son coin de terre. L’Afrique est immense : trente millions de km2, soixante fois la France ! Les distances rendent l’organisation encore plus difficile, « Il faut laisser du temps au temps », disait le Président Mitterrand. Vous ne pouvez pas remonter le cours de l’Histoire en trois coups de cuiller à pot !

Il me semble nécessaire d’insister sur quelques priorités :
La nécessité de construire des Etats et des nations sur la base de la citoyenneté, des Etats de droit, dotés d’une justice indépendante et, si possible, d’un pouvoir dont la dévolution se fasse selon des règles considérées partout comme légitimes, c'est-à-dire des Etats démocratiques. C’est fondamental pour éviter ces batailles pour l’appropriation des richesses par tel ou tel clan, telle ou telle ethnie, qui détournent de la voie du progrès.
Je suis conscient que, d’une certaine manière, il est grossier de ma part de dire cela. Quand j’étais ministre de la recherche, j’ai demandé à mon ami Jacques Berque (orientaliste illustre, sociologue, arabisant mais surtout humaniste) un rapport sur la recherche en coopération dont j’extrais ces phrases : « Toute promotion scientifique, technologique, économique, loin d’agir sur table rase, ne peut procéder que des forces vives de la société en cause – et là je pense aux sociétés africaines mais aussi à celles du Moyen Orient ou de l’Inde du sud – telles que sa culture y donne forme et accent. Nulle performance ne saurait s’implanter si, purement importée du dehors ou, comme on dit, transférée, – c’est ce que vous disiez en parlant du costume cravate – elle ne s’insérait dans un tissu de déterminations et de motivations locales sous peine de voir, comme c’est trop souvent le cas, le pays emprunteur éclater en secteurs moderne et traditionnel. » Et Jacques Berque disait que nous devions nous donner comme objectif commun, au niveau de l’humanité tout entière, de faire se rejoindre dans toute société « la modernisation avec le sentiment de l’authentique » pour rendre cette société « capable soit d’intégrer à son propre legs les emprunts d’outillages et de méthodes qu’elle fait à l’extérieur, soit de transposer son identité traditionnelle en termes d’avenir ». C’est une pensée du fondamental puisque Calixthe Beyala nous a introduits dans la pensée du fondamental.
Quand on fait de l’économie ou de la politique, bien entendu, on traite du maintien de la paix, des organisations régionales… Tout a été dit et fort bien, encore que quelques questions restent pour moi sans réponse.

L’Afrique tout entière, y compris l’Afrique sahélienne et centrale, a-t-elle entamé sa transition démographique ?

S’agissant de l’économie, les matières premières sont une richesse considérable. L’Afrique est au cœur des convoitises des grands pays demandeurs. L’envol actuel des cours est une bonne chose pour l’Afrique mais il faut qu’elle maîtrise ses richesses et qu’elle arrive à nouer avec ces différents pays (la Chine, l’Europe, les Etats-Unis, le Brésil) des rapports fondés sur l’intérêt mutuel. Il est tout à fait normal de défendre ses intérêts légitimes et les Africains doivent le faire.
J’ai évoqué - peut-être à tort – la possibilité de régimes préférentiels. Je sais que ce n’est plus à la mode, ce n’est pas conforme à la doctrine de l’OMC mais je ne crois pas beaucoup à la loi des avantages comparatifs dans le monde où nous sommes et je pense qu’avant que l’Afrique puisse inonder de ses produits le marché chinois, il se passera encore quelques temps. Il vaut donc mieux regarder les choses avec lucidité.
L’Afrique a plus besoin d’entrepreneurs que de ministres ! [je ne dis pas cela pour Moktar Ouane pour lequel j’ai beaucoup d’admiration et d’affection]. Les solidarités tribales et familiales sont aussi un poids car elles absorbent l’épargne, donc tuent l’investissement.
Je vois les signes de dénégation de Calixthe Beyala… Je lui rappelle que Marx avait écrit dans le manifeste communiste que la bourgeoisie « avec son froid cynisme », le calcul du bourgeois égoïste, avait contribué à « liquider toutes les traditions idylliques » et, d’une certaine manière, permis à l’Europe de sortir du Moyen Age en liquidant ces formes anciennes de solidarité. L’Afrique est-elle capable de ce bond qui lui permettrait d’aller de ces formes anciennes de solidarité vers des formes nouvelles? Ces solidarités, qu’on appelle en France, par exemple, la sécurité sociale, peuvent peut-être revêtir d’autres formes ? Je ne dis évidemment pas qu’il faille rompre avec des solidarités qui existent au profit d’une absence de solidarité !

Un mot sur les migrations. Je ne suis pas d’accord avec ce qu’a dit Monsieur Jacquet : « Puisque les marchandises circulent, il faut que les hommes circulent. » C’est la doctrine libérale.
Ces sujets sont très délicats. La première mondialisation, la mondialisation anglaise, avant 1914, s’est brisée, non pas sur les flux de migrations (essentiellement des flux européens en direction de l’Amérique, de l’Australie etc., des flux de colonisation), elle s’est brisée sur une guerre mondiale dont les origines ne sont pas seulement économiques mais liées à des conflits d’hégémonie et à des passions identitaires (le pangermanisme, le panslavisme), des conflits d’hégémonie entre l’Empire britannique au faîte de sa puissance et l’Empire allemand qui voulait le bousculer. La première mondialisation s’est brisée sur une catastrophe sans précédent, une guerre mondiale qui a fait des millions de morts, qui a enfanté de toutes les idéologies qui ont ensanglanté le 20ème siècle : le communisme, le fascisme, le nazisme qu’il ne faut d’ailleurs pas mettre sur le même plan mais qui sont le produit de la Guerre de 14-18 et enfin de la Deuxième guerre mondiale. Voilà comment a fini la première mondialisation !
Comment la deuxième va-t-elle se terminer ?
Il y a le terrorisme, il peut y avoir de nouvelles formes de guerres mondiales. Imaginez qu’une guerre éclate à propos de l’Iran. N’aurait-elle pas un effet encore plus déstabilisant que l’invasion et l’occupation de l’Irak, une catastrophe immense ? On peut se poser des questions.

S’agissant des flux d’émigration, ils sont une source importante de revenus, ils valorisent la ressource humaine. Cette conviction nous avait amenés à créer il y a quelques années, au sein du gouvernement auquel j’appartenais, une délégation interministérielle pour les migrations et le co-développement. S’adressant à Moctar Ouane : Vous avez dû recevoir la visite de Sami Naïr, de Pierre Guidoni,de Philippe Barret, les trois titulaires successifs. Mais il ne suffit pas de créer une délégation interministérielle, il faut une volonté politique au sommet pour faire bouger les choses en profondeur.
Il nous faut imaginer une migration alternante qui ne soit pas une perte pour le pays d’origine mais lui permette de s’enrichir au plan financier et humain. Ce problème est extrêmement difficile : lui appliquer la pensée libérale, c’est méconnaître des aspects anthropologiques majeurs. Nous devons, à mon sens, aborder ces problèmes avec un esprit de responsabilité.

J’aurais aimé dire un mot de la monnaie. Est-ce une bonne chose que toute la zone de l’Afrique de l’ouest et de l’Afrique centrale soit accrochée à la monnaie la plus surévaluée du monde, l’euro ? Cela pénalise d’au moins 30% ou 40% ses exportations. L’OMC veut supprimer les droits de douane mais les barrières monétaires sont infiniment plus difficiles à franchir que les barrières commerciales. Je pose une question très difficile parce qu’on ne parle jamais de la monnaie. En 1982, d’accord avec Michel Jobert, j’avais osé dire qu’il fallait dévaluer le Franc, j’avais failli être assassiné – verbalement s’entend - par Jacques Delors. Celui-ci nous avait traînés dans la boue au Conseil des ministres comme des traîtres à la monnaie ! Mais je préfère être un traître à la monnaie qu’à la patrie… Je n’ai pas de réponse à cette question mais je me demande si votre « accrochage » monétaire est le bon. Toute mon expérience m’a démontré que la monnaie joue un rôle fondamental. Quand le dollar était surévalué, de 1998 à 2001, l’Europe a connu une croissance formidable (pour le gouvernement de l’époque cela a été une grande chance). Ce seul paramètre fait varier complètement le prix des produits, l’orientation des investissements. On ne peut pas, au nom de la doxa libérale, prétendre que les délocalisations et le chômage ne sont pas un problème et condamner les droits de douane. Les hommes se sont donnés des instruments pour trouver les équilibres politiques adéquats et nous devons trouver des équilibres adéquats, notamment entre l’Europe et l’Afrique.
Nous devons - excusez-moi, Calixthe - penser à l’Afrique - nous ne sommes pas seuls au monde - de la même manière que je demande aux Africains de penser à ces pauvres Européens (pauvres de cœur et d’esprit sans doute pour certains, mais aussi pauvres tout court pour des millions d’entre eux).
Merci de m’avoir écouté.
Le moment est venu du débat.

Fondation Res Publica I Lundi 30 Octobre 2006 I | Lu 4604 fois


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