Pour une lecture positive de la situation politique de l'Afrique

par Jean-Christophe Belliard, conseiller « Afrique » de M. Solana, Haut représentant de l’Union européenne pour la PESC


Intervention prononcée lors du colloque Où va l'Afrique du 30 octobre 2006.


Jean-Pierre Chevènement, je vais reprendre certaines de vos questions et essayer d’apporter quelques points de vue personnels.

1° Les crises récurrentes sont-elles une fatalité ?
Je crois que si on a l’honnêteté intellectuelle de comparer la situation actuelle en Afrique avec la situation de l’Afrique il y a une trentaine d’années - si on fait une comparaison dans le temps - et si, d’autre part, on fait une comparaison dans l’espace entre l’Afrique et d’autres régions du monde, le bilan de l’Afrique ne doit pas être considéré comme insignifiant, loin de là. Il y a trop d’idées préconçues sur l’Afrique et il ne faut pas avoir honte de dire que les choses avancent sur ce continent. Je crois pouvoir dire que l’Afrique aujourd’hui ne se définit pas - ou ne se définit plus - uniquement par ses crises. L’Afrique n’est pas par définition le continent des crises.

Comparons dans le temps :
Il y a une vingtaine d’années, l’Afrique australe entière était en guerre, guerre civile au Mozambique, en Angola, guerre de libération du Zimbabwe, l’apartheid en Afrique du Sud et en Namibie. Aujourd’hui, l’Afrique australe est en paix, on est sorti de ces immenses guerres et de ces souffrances indicibles au Mozambique et en Angola, sans parler de l’apartheid. Si, un peu à contre-courant de l’histoire, la situation actuelle au Zimbabwe est détestable, le reste de l’Afrique australe va de l’avant. L’Afrique australe est aujourd’hui sortie de la guerre.

L’Afrique des Grands Lacs, depuis les indépendances, a connu les massacres au Zaïre, la guerre du Katanga, les massacres à répétition au Rwanda, le génocide de 1994, le Burundi, la situation trop longtemps oubliée de la guerre civile dans le nord de l’Ouganda (avec la Lord's Resistance Army). Or aujourd’hui dans les Grands Lacs on est pratiquement sorti de la guerre. Le Rwanda et le Burundi, depuis 1994, se sont stabilisés. Des négociations de paix se tiennent en ce moment dans le nord de l’Ouganda, entre le gouvernement ougandais et la LRA (Lord’s Resistance Army). Et puis surtout une guerre mondiale avait lieu en RDC où intervenaient militairement neuf pays étrangers plus une multitude de rébellions et de groupes armés. Aujourd’hui, même si ce n’est pas parfait, la RDC est en paix. La preuve en est qu’il a été possible d’y organiser depuis quelques mois un référendum, des élections législatives et des élections présidentielles : la RDC est en train de redevenir un pays normal.

En Afrique de l’ouest, il y a eu le Biafra, le Liberia, le Sierra Leone et, là aussi, on est en train d’en sortir. On est sorti des conflits au Nigeria même si le pays reste instable. En Sierra Leone et au Liberia, on assiste à un retour à la normale. Un peu comme le Zimbabwe en Afrique australe, à contre-courant de l’histoire, on a la Côte d’Ivoire. Le Zimbabwe qui était le meilleur élève de l’Afrique australe est aujourd’hui le mauvais élève. Il en est de même pour la Côte d’Ivoire en Afrique de l’ouest dont elle est pourtant le poumon économique. En même temps on ne peut pas comparer ce qui se passe en Côte d’Ivoire avec ce qui s’est passé au Liberia et en Sierra Leone même si le potentiel de déstabilisation régionale est fort.

Dernière région, il faut bien un contre-exemple, c’est la Corne de l’Afrique qui a toujours été instable : guerre interétatique entre la Somalie et l’Ethiopie, guerre d’indépendance de l’Erythrée et puis le Soudan où la guerre a commencé avant même l’indépendance, dès 1955. Aujourd’hui, il y a du mieux : pour la première fois depuis trente ans, le sud Soudan est en paix. La situation est stabilisée entre l’Ethiopie et l’Erythrée. Ca bouge en Somalie mais on ne peut pas parler d’une guerre en tant que telle.
Reste la grande exception. Je vais le dire de manière provocante : le Darfour est aujourd’hui la seule guerre en Afrique. L’Afrique n’est pas le continent des guerres, elle n’est pas l’endroit où l’on se bat partout. Les situations sont certes fragiles, personne n’a dit le contraire, en Sierre Leone, au Libéria, en RDC, il va falloir continuer à travailler, ce n’est pas acquis mais, aujourd’hui, en Afrique, la seule guerre ouverte c’est le Darfour. C’est une sale guerre, on n’en est pas sorti et dans ce constat, j’essaie d’être optimiste.Mais je crains que, si cette guerre du Darfour n’est pas contrôlée, elle ne s’étende au Tchad, au Centrafrique, et peut-être au Nord du Nigeria et que, par une sorte de retour de boomerang, on puisse la retrouver dans la région des Grands Lacs. C’est à dire que tout le travail qui a été réalisé depuis dix ans par les Africains dans les Grands Lacs pourrait en être compromis.

Mais je ne voudrais pas rester sur cette idée trop négative.
Comme vous l’avez mentionné, Jean-Pierre Chevènement, dans votre introduction, 70% de l’activité du Conseil de sécurité concerne l’Afrique, j’ai envie de dire que c’est encore vrai mais que ça ne sera bientôt plus le cas. On est encore dans des gestions post-crises au Liberia, en Sierra Leone, en RDC, au Burundi, en Ethiopie, en Erythrée. Demain, il y aura sans doute l’opération au Darfour, si elle a lieu, et peut-être la Côte d’Ivoire mais cela ne constituera plus 70% de l’activité du Conseil de sécurité.
On définit l’Afrique par ses guerres, par ses crises mais si on compare l’Afrique avec d’autres régions du monde, avec le Proche et le Moyen Orient par exemple, je ne sais pas dans quelle région du monde on peut être plus optimiste qu’ailleurs. J’aurais tendance à y croire en Afrique. J’ai l’impression qu’on est en train d’en sortir.

2° La démocratie. Je souscris totalement à ce qu’a dit Monsieur Moctar Ouane. D’ailleurs la personnalité même de ce ministre, sa jeunesse, attestent qu’il y a quelque chose de nouveau en Afrique. Aujourd’hui l’Afrique ne se définit plus par les dictatures, les coups d’Etat, les violations massives des droits de l’homme. Je ne dis pas que les choses sont parfaites, loin de là, mais 50% des populations africaines vivent aujourd’hui dans des pays démocratiques. En Afrique, aujourd’hui, comme ailleurs, plus qu’ailleurs, il y a des alternances démocratiques possibles. Je ne connais pas le résultat des élections qui ont eu lieu hier en RDC et je trouve que c’est rassurant. Au Parlement de RDC siègeront toute une série de partis. On voit un homme aussi indiscutable que Mandela se retirer après un mandat, d’autres hommes indiscutables, comme Nyerere en Tanzanie, se retirent. Des chefs d’Etats perdent des élections. Au Bénin personne n’avait entendu parler du nouveau président. Je ne parle pas du Mali… Ces situations ne sont plus exceptionnelles. Il y a quelques années on cherchait vainement des exemples de régimes démocratiques : l’Ile Maurice ? Le Sénégal ? Aujourd’hui, c’est la règle. Le corpus démocratique accompagne ce mouvement : les sociétés civiles s’expriment, les ONG, les femmes, les journalistes, les médias. Si on compare l’Afrique avec le Proche et le Moyen Orient, l’Afrique n’a pas à avoir honte de son bilan. Les choses avancent, elles ne sont pas parfaites : il reste des situations graves, des pays que je ne vais pas nommer où la répression continue, où les journalistes, les opposants sont arrêtés mais ce n’est plus la règle. On ne le dit pas assez.

3° L’Afrique peut-elle s’organiser elle-même ?
Pourquoi « peut-elle » ? L’Afrique est organisée et elle avance. Je fais partie des gens qui pensent que l’Afrique n’a pas attendu le discours de La Baule pour se démocratiser, c’est quelque chose qui venait d’elle-même, de sa jeunesse, de cette nouvelle génération - dont le ministre malien a parlé tout à l’heure – maintenant aux commandes. A la tête d’une nouvelle Union africaine aux principes robustes, siège un Malien, un démocrate : ce n’est pas un hasard pour une institution que je crois démocratique et qui se construit sur tout un corpus d’organisations sous-régionales, la Cedeao en Afrique de l’Ouest, la CEEAC (1) et la Cemac (2) en Afrique centrale (c’est un peu un point faible), la SADC (3), en Afrique australe (un point fort). La Corne de l’Afrique (IGAD (4)), région en crise, connaît encore des difficultés mais on sent que les choses s’organisent.

Avec les principes novateurs du Nepad, avec la nouvelle génération des dirigeants africains, les Mbeki, Obasanjo , ATT, Konare , Wade qui veulent changer l’Afrique, avec des gens qui, j’en suis convaincu, veulent le bien de l’Afrique, on sent une sorte de nouveau répondant de la communauté internationale, on sent que ça vaut le coup de faire des choses en Afrique, d’essayer d’avancer en Afrique. Du coup, l’Afrique est une priorité du G8 et, malgré l’élargissement, une priorité de l’Union européenne, elle reste une priorité de la France, de la Grande-Bretagne. Même si cela pose parfois des problèmes pour la bonne gouvernance, j’ai envie de dire que l’entrée en lice des nouveaux intervenants : les Chinois, les Indiens, a un côté rassurant car elle révèle que l’Afrique intéresse, que l’Afrique fait monter les enchères et il me semble qu’il y a là, également, des raisons d’espérer.

Le ministre a abordé la question de l’architecture de sécurité. Thabo Mbeki, à Marcoussis, a dit : « les Français l’ont fait parce que nous, Africains, ne sommes pas encore capables de le faire ». C’est un vrai problème. Mais l’Afrique est en train de se doter de structures dans le domaine de la sécurité avec un Conseil de paix et de sécurité, une sorte de conseil de sécurité africain, une force africaine en attente qui sera prête à intervenir là où il le faudra, de manière neutre, avec un comité des sages. Là on voit aussi que les choses avancent.

Vous posez, Jean-Pierre Chevènement, une question sur l’Europe : « L’Union africaine est un partenaire alors que Bruxelles n’en est toujours pas un ».
L’Europe, c’est d’abord ce que nous, Etats membres, voulons bien en faire. Quand je dis « nous », je parle aussi de la France. En observant les délégations françaises qui viennent à Bruxelles (y compris certains de nos ambassadeurs) et à Paris, dans les milieux autorisés, les responsables politiques, économiques, ce qui me frappe beaucoup, alors que la France est un des pays fondateurs de l’Europe, c’est cette espèce de méconnaissance du mode de fonctionnement de l’Europe et des mécanismes européens. Je voudrais dire que, malgré l’élargissement, l’Europe garde un véritable intérêt pour l’Afrique. D’ailleurs, les sommes qui vont être consacrées à l’Afrique dans le prochain FED (Fonds européen de développement) sont considérables. Il est également intéressant de noter, dans un certain nombre d’opérations en Afrique, comme en République démocratique du Congo, la présence d’un contingent polonais, d’un contingent hongrois. Il est rassurant de voir que « l’autre Europe » s’intéresse aussi à l’Afrique.

A quoi sert l’Europe en Afrique ? Je crois qu’en RDC, l’Europe a fait la différence dans le financement et l’observation des élections, dans la présence sur place d’une force militaire de dissuasion à la demande des Nations unies, toute une série d’opérations certes ponctuelles mais qui font la différence dans le domaine de la police (EUPOL): la création d’une police intégrée, dans le domaine de l’armée (EUSEC), la création d’une armée intégrée. Les choses avancent en RDC. Si on arrive à stabiliser les grands blocs africains - c’est fait en Angola, on y arrive en RDC, demain peut-être au Soudan - on aura gagné une partie du pari. La forte présence de l’Europe dans le Darfour n’est pas un hasard. Elle y travaille d’ailleurs de manière intéressante et novatrice : les Africains sont les acteurs et l’Europe contribue au financement de la force africaine qui se trouve sur place.

Un dernier point m’est inspiré par les questions de Jean-Pierre Chevènement concernant la religion. Une chose me frappe en Afrique : on y trouve peut-être plus que dans d’autres régions du monde une tolérance religieuse. On rencontre en Afrique, en Ethiopie, des couples musulmans/chrétiens, et cela ne pose pas de problèmes. Je relève d’ailleurs qu’au lendemain du 11 septembre, alors que les principaux dirigeants du monde arabe sont restés assez silencieux – on comprend leurs raisons – les plus militants ont été les chefs d’Etats sahéliens, à l’époque Konare, Wade ont fait des déclarations très fortes, Wade notamment : « Je suis musulman, le 11 septembre, ce n’est pas l’Islam, je le condamne », courage politique, leçon de tolérance au reste du monde. En Afrique du Sud où j’ai vécu, j’ai observé une communauté musulmane particulièrement moderne, engagée. Je me demande si l’Islam ne peut pas être modernisé par l’Islam sahélien, l’Islam africain. Je jette ces idées sur la table de manière un peu provocante mais ce sont des choses auxquelles je crois.
Je vous remercie.

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1) Communauté économique des états de l'Afrique centrale, CEEAC (Economic Community of Central African States, ECCAS). Siège : Libreville (Gabon). Création : 1983. Membres : Burundi, Cameroun, Centrafrique, Congo, Congo (dém.), Gabon, Centrafrique, Rwanda, Sao Tomé, Tchad. Observateur : Angola. But : promouvoir la coopération régionale et créer un marché commun.

2) Cemac (Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale). Remplace Udeac (Union douanière et économique de l'Afrique centrale). Création : traité du 16 mai 1994 à N'Djamena (Tchad) ; entrée en vigueur en juin 1999 au sommet de Malabo (Guinée équatoriale). Membres : ex-Udeac : Cameroun, Centrafrique, Congo, Gabon, Guinée équatoriale et Tchad (3 020 144 km2 ; 31 900 000 hab. en 2001). Siège : ex-Secrétariat général de l'Udeac à Bangui (Centrafrique). Présidence : 1 an dans l'ordre alphabétique des États membres. Institutions : Union économique de l'Afrique centrale (UEAC), Union monétaire de l'Afrique centrale (Umac), la Banque des États de l'Afrique centrale (BEAC à Yaoundé). Unité monétaire légale, le franc de la coopération financière en Afrique (FCFA) ; 1 € = 656 FCFA. Parlement communautaire : 5 députés par État. Siège : Malabo (Guinée équatoriale). Cour de justice, siège : N'Djamena (Tchad), 2 chambres : judiciaire et des comptes, 2 magistrats par État. Secrétariat exécutif : 2 postes fixes, mandat 5 ans, renouvelable 1 fois. Organes de la Communauté : Conférence des chefs d'État, au moins 1 fois l'an, Conseil des ministres (3 par État) se réunit 2 fois l'an, Comité ministériel, 2 ministres dont 1 des Finances, se réunit 2 fois par an, Comité inter-État, mandat 3 ans, 2 représentants par État (1 titulaire et 1 suppléant). Organes spécialisés : école inter-États de Douanes (EIED) créée en 1975 à Brazzaville (Congo), Institut sous-régional de statistiques et de l'économie appliquée (Issea), créé 1984 à Brazzaville, Institut sous-régional multisectoriel de technologie appliquée de la planification et évolution des projets (Ista) créé en 1981 à Libreville (Gabon), Communauté économique du bétail, de la viande (Cebevirha) créée en 1987 à N'Djamena (Tchad). Financement : contributions égalitaires des États, concours financiers extérieurs et revenus de certaines prestations des organes de la Communauté.

3) Communauté pour le développement de l'Afrique australe (Southern African Development Community, SADC). Siège : Gaberone (Botswana). Création : 17 août 1992 remplace The Southern african development co-ordination conférence (SADCC), créée à Lusaka le 1 avril 1980. Membres : Afrique du Sud, Angola, Botswana, Congo (dém.), Lesotho, Malawi, Maurice, Mozambique, Namibie, Seychelles, Swaziland, Tanzanie, Zambie, Zimbabwe. But : promouvoir l'intégration économique et la paix.

4) Autorité intergouvernementale de développement (Intergovernmental Authority on Development). Siège : Djibouti. Origine : 1986 autorité intergouvernementale pour la sécheresse et le développement. Création : 21 mars1996. Membres : Djibouti, Érythrée, Éthiopie, Kenya, Ouganda, Somalie, Soudan. But : prévenir les conflits, gérer les problèmes humanitaires, développer les infrastructures, assurer la nourriture et protéger l'environnement.

Fondation Res Publica I Lundi 30 Octobre 2006 I | Lu 11020 fois


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