Patriotisme constitutionnel européen ou prolongement des patriotismes ?

par Edouard Husson, maître de conférences à la Sorbonne


Intervention prononcée lors du colloque du 10 janvier 2005 Une éducation civique républicaine au XXIe siècle


Patriotisme constitutionnel européen ou prolongement des patriotismes républicains ? L’exemple de la Sozialkunde allemande

Je vais partir de l’exemple allemand, puisque la question que nous nous sommes posée en préparant le colloque de ce soir était de savoir comment ça se passait en Allemagne. Je crois que la comparaison en vaut la peine.
En fait, une des difficultés apparentes quand on a affaire avec le système éducatif allemand, c’est que ce sont les Länder, les régions, dirions-nous, qui décident de la politique éducative. Ce que nous appelons l’éducation civique, les Allemands l’appellent la plupart du temps Sozialkunde, somme des savoirs sur l’être en société. Cela semble très éloigné de l’éducation civique - et ça l’est par bien des aspects – mais, en même temps, ça en fait office.

Si j’anticipe déjà sur la réponse à donner à la question posée à l’instant par Jean-Pierre Chevènement, il me semble particulièrement difficile d’élaborer une éducation civique européenne, vu les bases de départ très différentes dans chacun des deux pays.
Si (grâce à internet) vous surmontez l’obstacle des clivages entre Länder, vous arrivez à une magnifique carte des programmes et instructions pour l’éducation dans les différents Länder. L’expérience que vous faites ensuite n’est pas moins instructive. Dans chacun de ces Länder, un certain nombre d’heures, à l’école primaire, au collège et au lycée, sont consacrées à la Sozialkunde et, d’un Land à l’autre, on constate une grande similitude entre les programmes proposés.

Bien sûr, ce sont les Länder qui décident mais la coordination est assurée par la Conférence des ministres de l’éducation des Länder qui se réunit régulièrement et charge un secrétariat de coordonner les politiques et les programmes.
Cela vient aussi d’un fait assez simple à comprendre. Après 1945, dans le cadre de la République fédérale, les alliés occidentaux, qui avaient chacun une zone d’occupation, se sont efforcés, en rendant une souveraineté partielle à une démocratie en Allemagne de l’Ouest, de mettre en place un programme relativement homogène de ce que les Américains appelaient « rééducation » et ce que les Français appelaient plus volontiers « dénazification ».

Ceci fait qu’est apparu très tôt dans l’école de la République fédérale le désir d’introduire un enseignement qui non seulement forme des citoyens mais, selon la réflexion qui était faite dès les années 50, forme des individus capables de résister à la tentation totalitaire, c’était la phraséologie de l’époque.
La tentation totalitaire permettait d’établir un consensus contre l’Union soviétique et facilitait la démocratisation, mais, en même temps, il s’agissait surtout de réagir à l’emprise sur les esprits qui avait été celle du régime nazi.
C’est ce qui fait qu’on est arrivé à définir des enseignements qui nous apparaissent tout à fait curieux. En effet, on sort rapidement de ce que nous appellerions l’éducation civique. L’ambition est d’embrasser l’intégralité de l’individu, de l’écolier, de l’élève, non seulement dans son rapport à la République fédérale comme démocratie, mais déjà dans sa façon d’être.

On pourrait dire que c’est ce qui s’est passé aussi, dans la langue française, lorsqu’on s’est mis de plus en plus à parler de « comportement citoyen » (ce qui est d’ailleurs du mauvais Français, « civique » serait déjà beaucoup mieux).
C’est donc le futur citoyen de la République fédérale qui est envisagé, non seulement comme un futur électeur mais comme quelqu’un qu’il faut former dès la plus petite enfance et à qui il faut apprendre à se comporter de manière civique dans toutes les situations. Quand on regarde les programmes de Sozialkunde pour l’école primaire, on s’aperçoit, par exemple, qu’est abordée la manière de résoudre les conflits entre frères et sœurs, celle de traverser la rue.

Le Mecklembourg définit très clairement le programme du collège :
Il commence en 4ème (notre classe de 6ème) par le rapport à la famille, la place de la famille dans la société, puis le rapport aux autres élèves et la manière de surmonter les conflits entre élèves, ensuite la justification de l’école : pourquoi faut-il apprendre ? Il y a tout un enseignement moral, censé être introduit, qui a une connotation très kantienne : on apprend ce que sont la norme, le sujet, les valeurs, l’impératif etc.
Pour la classe de 3ème (5ème chez nous), on arrive à ce qu’ils appellent : « le système politique de la République fédérale ». On apprend ce qu’est une démocratie qui fonctionne bien, ce que sont le système électoral, le système des partis, les différentes instances de la République fédérale mais aussi l’Etat social, l’Etat providence, l’Etat de droit et enfin des notions de base sur le fédéralisme. Cela correspond à un enseignement de deux heures par semaine.

Pour la classe de seconde, l’enseignement passe à la politique internationale, qui comprend l’Union européenne, la question de la guerre et de la paix, du nationalisme, des armes de destruction massive, les chances et les risques des évolutions de la mondialisation… et des curiosités, telles qu’un commentaire du rapport du Club de Rome dans les années 70 (fortement recommandé). Quant aux préoccupations écologiques, elles sont très fortement soulignées.

J’ai pris cet exemple d’un cycle sur trois ans qui a l’air extrêmement cohérent et doit donner une formation globale, qui doit donner le sentiment d’être un citoyen mais aussi quelqu’un qui se comporte de façon civique au sens large du terme dans toutes les situations de la vie.
Ce qui est intéressant, c’est que, dans ces programmes, celui du Mecklembourg comme les autres, on ne rencontre jamais le terme de « nation ». Ceci explique beaucoup des difficultés à s’entendre avec les Allemands sur un certain nombre de points : ce qu’ils définissent comme une éducation civique se développe en rapport à des entités telles que la famille, la démocratie, l’Europe, le monde mais le terme de « nation » ne surgit jamais.
Les liens identitaires sont présents. Le lien identitaire principal c’est l’histoire du Land, de la Heimat, de la région : un Bavarois a droit à un cours d’histoire de la Bavière ; un élève du Schleswig apprend le rapport spécifique des habitants du Schleswig à la mer. Il apprend aussi des choses un peu compliquées sur les guerres entre Danois et Prussiens, qu’il s’empresse d’oublier puisqu’une eurorégion a surmonté tous ces problèmes.

Ce genre d’enseignement induit chez les écoliers et les étudiants allemands des comportements qui montrent qu’on ne leur a pas seulement enseigné des savoirs mais qu’on a aussi formé des individus et qu’on leur a appris à réfléchir sur le monde.
A Sciences Po, j’ai des étudiants français et allemands. Je les prends souvent juste après leur baccalauréat ou habitur respectifs. J’observe le contraste presque caricatural entre eux. L’étudiant français gratte, écrit tout ce que je dis, c’est très gratifiant pour le professeur, qui ne tarde pas à déchanter car l’étudiant allemand semble surpris et finit par lever la main pour signaler qu’il a déjà appris tout cela en Sozialkunde. Bien entendu, cette « arrogance » ne dure que peu de temps.
Mais cela fait partie de ce consensus social qui a fondé la République fédérale et cela reste très fort, d’autant que l’enseignement de Sozialkunde est dispensé d’une manière aussi intensive aux futurs professeurs dans le cadre de leur formation, dans l’équivalent de nos IUFM.

En Allemagne, on enseigne deux matières au moins, ce qui fait qu’un professeur de mathématiques peut être aussi professeur de Sozialkunde. Il doit donc être compétent aussi dans cette matière.

Ce qui est étonnant, c’est de voir comment des schémas élaborés dans le cadre de discussions intellectuelles, par exemple autour du patriotisme constitutionnel, se retrouvent très clairement dans les directives. Il y a une continuité beaucoup plus forte que ce que l’on peut observer dans le cas français. Ce qui est frappant, en même temps, c’est de voir que, derrière les diversités régionales, il y a un enseignement beaucoup plus homogène, qui laisse beaucoup moins de place à la diversité que ce qui pourrait apparaître au premier abord. Certes, on enseigne l’histoire de la Bavière, du Schleswig, du Brandebourg… mais, en pratique, derrière ces particularités, apparaît un discours très homogénéisant, en particulier sur le fait que la construction européenne est l’horizon indépassable de tout bon petit Allemand qui se prépare à être un citoyen. J’ai lu dans les cours de certains professeurs tout un discours qui consiste à présenter les futures institutions de l’Union européenne dans la continuité parfaite des institutions de la République fédérale.
Bien entendu, en Allemagne, cela a été la condition « mémorielle » de la démocratisation. Mais le revers de la médaille, c’est la peur d’un discours positif et optimiste sur la nation républicaine.

Le rapport à la nation est négatif, l’enseignement sur la Shoah est très présent au collège et au lycée.
On pourrait imaginer d’élaborer un discours républicain qui soulignerait le caractère central et universel à la fois de la citoyenneté, qui se référerait à certains des grands textes fondateurs du XIXe siècle, à des auteurs qui, comme Quinet, Renan ou d’autres, se sont efforcés de penser un avenir de la citoyenneté qui ne soit plus seulement un avenir national. Mais, malgré tout, ce qui rend le dialogue extrêmement difficile au plan européen – puisque la France et l’Allemagne sont deux pays particulièrement importants de ce qu’on appelle la construction européenne – c’est le fait que sur des termes aussi simples que « nation » ou que « république », il ne puisse pas y avoir de consensus, ne serait-ce que parce que ces deux termes ne sont pas utilisés en Allemand.

La « république » est un terme ambigu évoquant la République de Weimar, qui a échoué. Ce mot est plutôt réservé au discours médiatique : la République de Weimar, la République de Bonn, la République de Berlin. Quant à la « nation », ce terme est banni depuis 1945. La Nazion (mot emprunté à la langue française) est l’apanage de quelques forces d’extrême-droite ou de certains originaux de la CDU ou de la CSU. En aucun cas ce n’est un terme qui peut faire consensus.

D’autre part, il est tout à fait certain que le rapport à l’Europe n’est pas vécu comme il peut l’être chez nous, même chez les « Européens » les plus fervents, comme rapport de conflit avec la souveraineté, il est vu comme un rapport harmonieux.
Voilà, me semble-t-il, ce qui rend le dialogue difficile et bien sûr, je ne me suis limité qu’au grand voisin, mais je suis certain que si l’on prenait d’autres exemples, on arriverait à des difficultés, sinon identiques, du moins similaires.
Je vous remercie.

Fondation Res Publica I Lundi 10 Janvier 2005 I | Lu 4569 fois





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