Les facteurs alimentant la montée des tensions communautaires et politico-religieuses dans le monde arabe


Intervention de M. Flavien Bourrat, Spécialiste du monde arabe, ancien chef du bureau Maghreb Proche Moyen Orient à la Délégation aux Affaires Stratégiques du ministère de la Défense, au colloque "Guerres de religions dans le monde musulman ?", le 31 mars 2014.


On constate aujourd’hui une très forte focalisation sur les paramètres politico-religieux et identitaires, d’abord dans l’ensemble du monde arabe – et plus particulièrement au Proche et au Moyen-Orient – mais aussi au-delà dans le reste du monde musulman.

On peut craindre que la situation actuelle en Irak et en Syrie ne renforce une polarisation de la société sur des critères religieux.


Cette polarisation part-elle d’une matrice unique, d’un centre, d’un pays, d’une situation donnée ? Ou, au contraire, s’agit-il de phénomènes différents ayant leur propre autonomie tout en présentant des points communs et des « passerelles » ? Il est difficile de répondre à cette question.


Il peut être utile de revenir sur les processus historiques.

2005 est une date-clé qui ancre vraiment la polarisation Chiites-Sunnites qui, si elle existait auparavant dans la région Proche et Moyen-Orient, n’était pas déterminante. Elle l’inscrit, c’est un fait nouveau, comme la préoccupation majeure des pouvoirs en place et des populations.

Cette rupture de 2005 se nourrit de l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement à majorité chiite en Irak après les premières élections qui ont suivi le renversement du régime de Saddam Hussein. C’est un événement extrêmement important qui constitue peut-être une sorte de matrice.

Interviennent aussi les suites de la crise syrienne : assassinat de Rafiq Hariri, rôle très important joué par le Hezbollah et enfin déclenchement, dans le contexte des révolutions arabes, d’une insurrection qui va se muer en guerre civile.

Ce bref rappel historique permet d’identifier un point de départ.


D’autres facteurs de tensions, d’anciens et de nouveaux clivages peuvent permettre de comprendre cette nouvelle polarisation.

Trois facteurs qui s’interpénètrent et s’agrègent semblent expliquer cette évolution :
- un facteur politico-stratégique ;
- un facteur identitaire ;
- un facteur idéologique et sectaire.


Le premier facteur, assez classique, rentre dans l’ordre des processus historiques. On a connu dans l’histoire passée du monde arabe ce renversement des rapports de force entre des communautés religieuses qui implique des changements en profondeur sur l’échiquier politique.

Il y a eu des dynasties chiites dans l’islam médiéval, je pense notamment aux Fatimides. Sans parler de cycle historique on peut évoquer un flux et un reflux.

La chute de Saddam Hussein et le retour – ou l’arrivée – des Chiites majoritaires au sein du pouvoir irakien qui va s’ensuivre s’inscrivent parfaitement dans ce processus de renversement de rapports de force.

Au Liban on connaît aussi les changements démographiques, la montée en puissance de la communauté chiite et la guerre civile qui, face à la montée d’Israël, va conférer au Hezbollah un rôle et une importance tout à fait remarquables tant sur le plan intérieur que sur le plan régional.

Ces paramètres assez classiques ont des conséquences qui peuvent servir de déclencheurs.

À ces renversements de rapports de forces s’agrègent un certain nombre de perceptions, d’imaginaires collectifs souvent anciens qui viennent nourrir des craintes, des appréhensions et de nouvelles tensions. Parmi d’autres événements, le sac des villes saintes de Najaf et Kerbala par le premier royaume wahhabite au début du XIXe siècle a beaucoup marqué.


Le deuxième facteur, qu’on peut appeler le facteur identitaire, est beaucoup plus récent mais il me semble de plus en plus prégnant dans l’ensemble de la région. Il repose sur une focalisation forte des milieux dirigeants et des populations sur des paramètres religieux et identitaires, focalisation qui débouche sur des logiques de fractionnement, de fragmentation des États et des sociétés, voire sur des confrontations directes. Les expressions peuvent paraître un peu brutales, un peu inquiétantes. On a pu parler à ce sujet de choc d’identités, voire de guerre d’identités. Chacun connaît le concept développé par Samuel Huntington : « le choc des civilisations ». L’expression « choc des identités » est maintenant employée dans la région. En Irak et en Syrie on assiste aujourd’hui à des guerres civiles en partie confessionnelles. C’est un phénomène assez nouveau.

Souvent, ces logiques de confrontations identitaires découlent de processus en cours ou à venir d’affaiblissement de l’État, de la nation, affaiblissement qui peut aller jusqu’à la désintégration dans les cas les plus extrêmes. Cette désintégration de l’État, du cadre national, touche aussi les liens sociaux, voire les référents culturels. Cet ensemble de paramètres crée aussi des mémoires concurrentes avec un retour sur le passé, sur l’histoire.

Tous ces éléments rassemblés conduisent à une logique d’enfermement identitaire. Dans l’Irak contemporain, en dehors du périmètre kurde qui est très particulier, les gens s’identifient, se désignent maintenant en fonction de leur appartenance confessionnelle. Avant 2003 on se considérait comme irakien, éventuellement arabe ou kurde, mais la question ne se posait pas de savoir si on était sunnite ou chiite. Aujourd’hui c’est la première question qui se pose quand on rencontre quelqu’un. Cela traduit un changement de portage important.

Dans l’exemple de l’Irak, en écho à ce qui se passe dans l’est de la Syrie, on a assisté à une insurrection sunnite dans les provinces centrales, de Ninive à Al-Anbâr, où se développe un mouvement irrédentiste. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un mouvement indépendantiste mais on sent de la part des populations sunnites la volonté de de s’émanciper et de créer une sorte de fédéralisme car elles considèrent qu’elles ne sont pas représentées par le gouvernement à majorité chiite de Bagdad qui, selon elles, développe une logique sectaire, accapare les postes etc. Cela peut mener à des logiques de forces centrifuges.

La région du Proche et du Moyen-Orient n’est pas la seule touchée. On parle du clivage Sunnites-Chiites, qui est effectivement un élément très important, mais il y a des tensions et des clivages entre d’autres confessions. C’est vrai en Irak, c’est évidemment vrai en Syrie mais on retrouve ce genre de repli, de crispation identitaire, à une échelle moindre et avec un impact stratégique atténué, vers l’extrême ouest du monde arabe, notamment en Algérie ou dans l’espace sahélo-saharien. En témoigne ce qui s’est passé ces dernières semaines dans la région du M’Zâb en Algérie, la région de Ghardaïa où vit une population ibadite. Les Ibadites, qui constituent un des courants du Kharidjisme issu du premier schisme de l’islam, sont à l’origine d’affrontements extrêmement violents avec des populations sunnites semi-nomades, les Chaamba. C’est quelque chose qu’on n’avait pas vraiment connu dans le passé en Algérie et qui suscite de nouvelles crispations, une nouvelle focalisation. Je ne suis pas un spécialiste de l’Afrique subsaharienne mais je noterai aussi ce qui se passe au Sahel, jusqu’au Nigeria. En marge de la crise malienne on a vu des crispations religieuses se superposer aux tensions ethniques ou régionales qui préexistaient.

Cette dynamique des crispations, des enfermements identitaires apparaît comme quelque chose de très fort.


Le troisième facteur est idéologique et sectaire.

Un mouvement politico-religieux a besoin d’un incitateur idéologique, théorique, conceptuel.

Dans le cas qui nous intéresse, on s’aperçoit que la propagation et la mise en application d’un concept idéologique est bien une réalité. Ce concept idéologique est celui du takfîr. Ce mot désigne un avis religieux, une fatwa, qui déchoit une personne ou un groupe de son statut de musulman. On le traduit en français par le terme « excommunication » qui n’est pas tout à fait conforme si on reprend les référents propres à l’islam. Désigner un musulman ou un ensemble de musulmans en déclarant : « Vous n’êtes plus des musulmans, vous êtes des apostats ! » est d’une gravité extrême.

Cette idéologie du takfîr se développe à partir d’un courant de l’islam radical, de l’islamisme, qu’on appelle le salafisme, une doctrine qui renvoie à l’âge d’or de l’islam, aux pieux ancêtres etc., avec la volonté d’épurer le dogme qui a été entaché au cours des siècles.

La traduction contemporaine et concrète du salafisme se décline en plusieurs courants :

Le salafisme jihadiste se traduit par une vision millénariste du monde et l’usage de la violence comme mode d’action.

Moins violent est le salafisme prédicatif ou « cheikhiste » qu’on appelle aussi le salafisme wahhabite puisque, comme l’a dit le Professeur Henry Laurens, il tire ses origines du salafisme saoudien.

Dans tous les cas on reste dans ce registre de stigmatisation de groupes entiers de personnes qui sont considérées comme s’étant exclues de la religion. Cette doctrine salafiste présente une configuration sectaire qui peut conduire à l’usage de la violence contre des communautés non musulmanes mais aussi, c’est le cas le plus répandu, contre des communautés musulmanes accusées d’apostasie car elles ne sont pas conformes à l’islam tel qu’il doit être, c’est-à-dire l’islam salafiste.

On peut parler d’une logique épuratrice qui me paraît un élément très important dans les tensions et les violences auxquelles on assiste entre les différentes communautés. Il y a un appel à l’antagonisme communautaire sur des bases sectaires.

Entre 2004 et 2006, en Irak, une branche d’Al-Qaïda dirigée par un certain Abou Moussab al-Zarqaoui se revendiquait de ce courant takfiriste. Une fatwa dénonçait l’ensemble des Chiites d’Irak, majoritaires au sein de la population, comme apostats parce qu’ils avaient refusé de prendre les armes pour repousser l’envahisseur américain. Une majorité de la population irakienne pouvait donc être mise à mort. Cela va très loin !

Plus récemment, en Égypte, dans le gouvernorat de Gizeh, à côté du Caire, des Chiites ont été assassinés par la population locale. Ces meurtres, justifiés au niveau local, ont été dénoncés par les instances religieuses officielles égyptiennes. C’est un bon exemple de ces dérives sectaires et épuratrices qui s’expriment ici à une petite échelle. En Égypte les Chiites représentent 1 % de la population, ce qui est insignifiant, mais ils sont perçus comme une sorte de « cinquième colonne » ce qui justifie cette forme de violence.

Enfin je reviendrai sur l’exemple du sud algérien. Concernant les affrontements intercommunautaires dans la région du M’zâb, fin mars 2014, un mufti saoudien a décrété sur la chaîne satellitaire Iqraa [1] (qui promeut l’islam wahhabite) que les Ibadites, population majoritaire de cette région de Ghardaïa étaient des apostats, des « ennemis de Dieu », et qu’il était licite de les assassiner.

Ces exemples illustrent ce genre de dérive qui s’appuie sur un corpus idéologique complètement déformé et instrumentalisé.


En quoi les États de la région, les acteurs extérieurs, peuvent-ils contribuer à l’exacerbation des tensions religieuses et identitaires ?

C’est une question assez complexe. Je pense qu’il ne faut pas surestimer le poids de ces acteurs. On a tendance à exagérer l’influence de pays comme l’Arabie saoudite, le Qatar (dont on fait le deus ex machina de tout ce qui se passe actuellement dans la région) mais aussi la Turquie qui n’est pas un pays arabe mais qui est un grand pays musulman avec un gouvernement islamiste. Je crois que ces pays sont davantage dans un registre de la Realpolitik. Toutefois, surtout en Arabie saoudite, une sorte d’obsession face au chiisme, face à l’Iran, a des racines idéologiques et historiques. Mais, si ces États tentent d’infléchir les évolutions en cours à leur profit, de limiter l’impact des évolutions qu’ils jugent leur être défavorables, ce ne sont pas eux qui ont créé ces tensions, ces évolutions.


Si les phénomènes sectaires et les crispations identitaires sont favorisés par l’affaiblissement des États et des nations (même si les États nations, comme la Libye, sont souvent des processus de construction inachevés dans la région) ils résultent aussi de l’affaiblissement des bases culturelles de ces pays. Les formes de salafisme extrêmement sectaire que j’ai évoquées se développent là où le patrimoine religieux, culturel, est affaibli. Cet effondrement culturel renforce ces courants et peut attiser des tensions intercommunautaires auparavant inexistantes ou contenues.

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[1] Chaîne de télévision appartenant au milliardaire saoudien Cheikh Saleh Kamel.

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Le cahier imprimé du colloque "Guerres de religion dans le monde musulman ?" est disponible à la vente dans la boutique de la Fondation

Fondation Res Publica I Vendredi 4 Juillet 2014 I | Lu 2862 fois





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