Les Arabes en Israël


Intervention de Laurence Louër, Chargée de recherche, Sciences Po/CERI, au colloque du 16 juin 2008, Où va la société israélienne ?


Les Arabes en Israël
La situation des Arabes en Israël permet d’illustrer de manière concrète plusieurs des points abordés par les intervenants précédents.

D’une part, évoquer les Arabes d’Israël c’est se pencher sur l’envers du décor de la société israélienne, l’envers du miracle économique, de la réussite. Il s’agit en effet d’une population marginalisée économiquement dont la majorité vit sous le seuil de pauvreté, dans laquelle le taux de chômage est très élevé. Mais, -et j’insisterai davantage sur ce point-, l’observation des dynamiques politiques à l’œuvre dans la communauté arabe d’Israël nous offre un point de vue privilégié sur le phénomène d’italianisation du système politique dont parlait Dominique Moïsi. Cette crise du système de représentation politique israélien a eu en effet eu des conséquences bénéfiques pour les Arabes d’Israël dans les années 1990.

Je commencerai par préciser quelques données chiffrées sur la situation des Arabes en Israël aujourd’hui.

Comme le disait Jean-Pierre Chevènement, ils constituent environ 20% de la population israélienne totale. Ce chiffre a très peu évolué depuis la création de l’Etat d’Israël en 1948. Le fort taux de fécondité des Arabes en Israël (par rapport à la population juive) a été compensé par l’arrivée de migrants, Juifs du Moyen-Orient puis Juifs d’ex-URSS dans les années 1990. Aujourd’hui, la plupart des démographes s’accordent à dire qu’en raison du tarissement des sources d’immigration juive, la part de la population arabe en Israël est amenée à augmenter régulièrement pour atteindre près du tiers de la population israélienne totale en 2050. Il s’agit là, d’une modification notable des données démographiques à moyen terme qui inquiète beaucoup les autorités israéliennes.

Un peu plus de 80% de la population arabe en Israël est musulmane sunnite, 9% est chrétienne et 9% druze (un courant religieux dérivé du chiisme, qu’on trouve au Liban et en Syrie).

En Israël, deux sociétés sont clairement séparées, clairement inégales : la société juive et la société arabe. Ces populations vivent de manière géographiquement séparée : la plupart des Arabes vivent dans des communautés rurales ethniquement homogènes ou dans les quartiers arabes des grandes villes juives comme Haïfa, Tel Aviv ou Acre.

Elles sont également éduquées dans des systèmes d’éducation séparés, puisque que les Arabes disposent d’un secteur éducatif en langue arabe, séparé des autres systèmes d’éducation en langue hébraïque. Ce n’est qu’à l’université que Juifs et Arabes se côtoient au sein du système d’éducation.
Le système d’organisation de la citoyenneté israélienne, très particulier, est une autre source majeure de ségrégation entre populations juive et arabe. S’il y a une seule citoyenneté israélienne en effet, il y a différentes nationalités : la nationalité juive, la nationalité arabe et l’appartenance religieuse druze qui est, pour des raisons historiques complexes, est considérée comme une nationalité à part entière, de la même manière que l’appartenance au judaïsme.

Pendant très longtemps, les Arabes en Israël ont été invisibles, économiquement et politiquement. Jusqu’aux années 1980, la grande majorité des Arabes en Israël votaient pour les partis du consensus sioniste, en particulier le Parti travailliste qui recueillait l’écrasante majorité des suffrages arabes, mais aussi le Parti National Religieux, pionnier de la colonisation de la Cisjordanie dans les années 1970, qui recueillait aussi une bonne partie du vote arabe. Il ne faut pas voir dans ce comportement politique des affinités idéologiques mais l’effet de réseaux de clientèle très efficaces. Le Parti National Religieux était un pilier des coalitions gouvernementales dirigées par le Parti travailliste et détenait souvent des ministères extrêmement importants pour les Arabes : le ministère de l’Intérieur où se décide le budget des municipalités de manière pratiquement discrétionnaire, mais aussi le ministère de l’Education qui gère en partie le système d’éducation en langue arabe et a donc le pouvoir de nommer les professeurs. L’enseignement ayant pendant longtemps constitué le principal débouché professionnel des éduqués arabes, ces derniers étaient particulièrement sensibles aux pressions politiques exercées sur eux. De plus, le Parti National Religieux détenait souvent le ministère des religions, qui gère les affaires religieuses islamiques jusqu’à aujourd’hui. Il peut de ce fait octroyer des budgets pour la construction de mosquées, et décide du recrutement des imams et des muezzins.

Au milieu des années 1980, le comportement politique des Arabes en Israël a connu un retournement radical de tendance dont l’explication et l’interprétation sont aujourd’hui au cœur du débat sur l’avenir des relations entre Juifs et Arabes en Israël. En effet, au milieu des années 1980, on a vu apparaître de nouveaux partis dont la rhétorique emprunte au répertoire du nationalisme palestinien et dont le programme se résume très largement à affirmer que les Arabes en Israël sont une partie intégrante du peuple palestinien. En Israël, on appelle ce phénomène la « palestinisation ». Il fait l’objet de très nombreuses études qualitatives et quantitatives. Des sondages régulièrement publiés par des instituts de recherche montrent que, en effet, les Arabes en Israël entendent aujourd’hui se définir comme palestiniens et votent pour des partis qui défendent cette idée.

Aujourd’hui il y a trois grands partis arabes en Israël :
Le Parti communiste qui depuis les années 1920 a toujours milité contre le sionisme. C’était un parti antisioniste dont les cadres étaient juifs mais dont la majorité des militants et de l’électorat était arabe. Il a évolué dans ses formes mais reste aujourd’hui un grand parti dans la population arabe. Il s’est converti au nationalisme palestinien après avoir milité pour l’établissement d’un seul Etat binational.

Un autre grand parti, le Mouvement islamique, suscite beaucoup de débats parce qu’il se revendique ouvertement de l’idéologie des Frères musulmans. Il est aujourd’hui scindé en deux grandes tendances : une tendance qui participe aux élections parlementaires, représentée à la Knesset par deux députés, tandis que l’autre aile du mouvement refuse la participation aux élections parlementaires au motif que cela ne sert à rien.

Le troisième parti est celui qu’on connaît le mieux en France. Il s’agit du Rassemblement national patriotique, fondé par Azmi Bishara au milieu des années 1990. Il a réussi à synthétiser dans un slogan particulièrement porteur, qui fait consensus aujourd’hui au sein de la population arabe en Israël, les aspirations et le projet de société incarné par tous ces partis qui, aujourd’hui recueillent près de 75% du vote des Arabes israéliens. Ce slogan est : « Israël, Etat de tous ses citoyens ». Il appelle à la transformation de l’Etat juif en un « Etat de tous ses citoyens » où l’appartenance nationale n’aurait plus d’importance et ne serait donc source d’aucune discrimination.

Outre la montée du sentiment national palestinien manifestée par l’audience croissante de ces trois partis, ce qui inquiète la population juive en Israël aujourd’hui c’est que les Arabes d’Israël, à travers leurs représentants politiques, questionnent le projet national juif tel qu’il a été pensé par les pères fondateurs. C’est ce qui est au cœur du débat aujourd’hui à propos des Arabes en Israël.

Pour avoir une idée claire des enjeux, il faut avant tout comprendre les raisons de ce virage politique pris par les Arabes en Israël au milieu des années 1980. Contrairement à une opinion bien ancrée en Israël, ce virage est essentiellement lié à l’évolution du champ politique israélien et non aux évolutions du mouvement national palestinien en Cisjordanie et à Gaza. C’est en cela que l’évolution du comportement politique des Arabes en Israël permet d’illustrer quelques-uns des effets – en l’occurrence des positifs – de l’italianisation dont parlait M. Moïsi.

Au milieu des années 1980, le champ politique israélien se bipolarise. Les deux grands blocs, le Parti travailliste et le Likoud n’étaient séparés que par très peu de voix et les petites formations grignotaient sur leur électorat, provoquant un émiettement du champ politique. C’est dans ce contexte que les deux grands blocs sont contraints de s’allier à des partis avec lesquels ils s’étaient refusés jusque là à faire des alliances. Le Likoud se rapproche de l’extrême droite, tandis que le Parti travailliste se tourne, entre autres, vers les partis arabes qui, comme d’autres partis (tels les partis juifs ultra orthodoxes), acquièrent un rôle de pivot. A partir du milieu des années 1980, le Parti travailliste ne peut plus espérer former une coalition gouvernementale sans l’appui des partis arabes. L’ascension de ces partis et l’audience qu’ils ont gagnée au sein de la population arabe sont dues à leur capacité à profiter de la réorganisation du système politique israélien.

C’est ce qui me fait dire que la « palestinisation » ne relève pas d’une attitude de retrait de la part des Arabes d’Israël mais reflète au contraire leur volonté de participer à la vie politique israélienne et de peser sur la décision politique. En réalité, les citoyens arabes ont commencé à voter pour ces partis, jusque là marginaux, à partir du moment où ils ont eu le sentiment qu’ils étaient en mesure de négocier avec les grandes forces politiques israéliennes et donc de compter dans la vie politique israélienne. C’est un vote de protestation contre l’establishment politique juif certes, c’est aussi un vote contre le projet national juif et contre la politique qui est menée par le gouvernement israélien à l’égard des Palestiniens en Israël et dans les territoires occupés, mais c’est aussi un vote qui exprime la conviction que le système politique israélien peut offrir aux Arabes des opportunités pour améliorer leurs conditions de vie en tant que citoyens israéliens et, peut-être aussi, pour influer sur le conflit israélo-arabe. Alors qu’auparavant le vote pour les partis arabes dénotait une attitude de retrait, il relève désormais du vote protestataire et du vote utile.

Où en est-on aujourd’hui ?
Ces partis qui ont émergé dans les années 1980-1990 ont recueilli 75% du vote arabe aux élections de 2006. Ils restent donc les acteurs politiques dominants dans la population arabe. Quelque chose a changé cependant depuis les années 1990 : c’est le regard de la population et de l’establishment politique juifs sur ces partis. Dans les années 1990, ces partis ont été considérés comme d’éventuels partenaires politiques. La meilleure illustration de ce phénomène est la crise politique qui a suivi les accords d’Oslo (1993). Alors que plusieurs partenaires de la coalition gouvernementale dirigée par le Parti travailliste se retirent pour protester contre la signature de l’accord, la coalition se maintient néanmoins grâce au soutien des députés des partis arabes. C’est à ce moment historique important que cette alliance de fait entre les travaillistes et les partis arabes s’est le plus clairement manifestée. La configuration particulière des forces politiques a conféré aux partis arabes une certaine légitimité, dans un contexte aussi où, dans certains secteurs de la gauche juive, les débats fleurissent sur le post-sionisme, sur la nécessité de dépasser l’idéologie fondatrice de l’Etat. Ces débats font apparaître le discours des partis arabes sur la nécessité de transformer l’Etat juif en Etat de tous ses citoyens comme plus acceptable que par le passé.

Or, aujourd’hui, le regard sur les partis arabes a changé. Parmi les travaillistes, beaucoup considèrent que l’alliance de fait avec les partis arabes a fait du Parti travailliste l’otage des partis arabes, et que cela a joué un grand rôle dans sa perte de crédibilité dans la population juive. Il est intéressant de noter à quel point les travaillistes ont intégré l’un des arguments de leurs adversaires du Likoud : le Parti travailliste ne pouvait légitimement gouverner Israël car il était incapable de réunir une majorité juive. Le malaise de toute une partie des cadres du Parti travailliste était clairement perceptible dès les élections de 1999, qui ont porté Ehud Barak à la tête du gouvernement. La population arabe s’était mobilisée de manière très intense en faveur d’Ehud Barak, pour lequel ils ont voté à près de 95 %. Beaucoup exprimaient la conviction que les partis arabes étaient, plus encore qu’auparavant, en position de négocier de véritables avancées pour les citoyens arabes. On espérait par exemple un ministre arabe au gouvernement. D’une manière générale, on attendait que les Arabes soient justement rétribués pour leur soutien au Parti travailliste. La déception a été d’autant plus grande quand, une fois élu et disposant d’une confortable majorité qui le rendait indépendant du soutien des députés des partis arabes, Ehud Barak a ostensiblement marqué ses distances avec ces derniers, suscitant au sein de la population arabe le sentiment d’avoir été victimes d’un jeu de dupe et, plus grave, provoquant une grave crise de confiance envers les institutions démocratiques israéliennes.

C’est dans ce contexte qu’il faut replacer les événements dramatiques d’octobre 2000, juste après le déclenchement de la seconde Intifada dans les territoires palestiniens. Pour protester contre la répression des manifestations en Cisjordanie, les citoyens arabes d’Israël défilent en masse dans leurs villages. La répression des forces de l’ordre, d’une violence sans précédent témoignant de l’ampleur du fossé qui s’était creusé, cause la mort de treize Arabes.

Reflet de la crise de confiance entre les Arabes et Juifs, la violence des événements d’octobre 2000 a sonné le départ d’une campagne systématique de délégitimation des partis arabes de la part des principaux partis juifs. On a tenté de les interdire, d’arrêter plusieurs de leurs représentants, en particulier Azmi Bishara qui, en 2007, a préféré quitter Israël et vit aujourd’hui entre plusieurs pays étrangers (Egypte, Qatar). L’évolution du regard porté par la presse israélienne sur Azmi Bishara est tout particulièrement révélatrice de la profondeur de la crise entre Juifs et Arabes. Dans les années 1990, les nombreux articles consacrés à Azmi Bishara dans la presse israélienne le présentaient comme la personne capable de faire le pont entre les Juifs et les Arabes : il vivait à Nazareth Illit (ville juive construite juste à côté de la ville arabe de Nazareth), parlait parfaitement hébreu, bref, il était parfaitement à l’aise dans les deux sociétés arabe et juive. Aujourd’hui, on le présente comme un radical, comme l’ami du Hezbollah, du Président Hafez Al Assad et de son fils Bachar. On veut interdire son parti.

En réaction au durcissement de la position des acteurs centraux du champ politique israélien vis-à-vis des partis arabes et de la population arabe en général on constate (mais c’est vrai de la population israélienne en général) un désengagement et un désintérêt des Arabes pour les élections parlementaires. Le taux de participation est de plus en plus faible : 56% aux dernières élections de 2006, un taux très inférieur aux taux habituels. On constate aussi une audience de plus en plus grande des vrais radicaux, en particulier de la branche du Mouvement islamique qui a toujours refusé la participation aux élections parlementaires au motif que cela ne servait à rien, que les Arabes ne parviendraient jamais à améliorer leurs conditions de vie en participants aux institutions politiques. Ce qui est le plus grave aujourd’hui, c’est que, dans la population arabe d’Israël, de plus en plus de gens pensent que finalement l’aile radicale du Mouvement islamique avait raison dès les départ : les Arabes ont eu tort de croire à la démocratie israélienne, pensent beaucoup. La propagation de cette idée est aujourd’hui l’un des plus graves dangers qui pèsent sur la relation entre Juifs et Arabes en Israël.

Jean-Pierre Chevènement
Merci, Madame Louër, de cet exposé, évidemment très préoccupant quant à ses conclusions : on voit que l’intégration des Arabes israéliens dans la société israélienne non seulement ne progresse pas mais recule et qu’aujourd’hui, ils se sentent- mais faut-il s’en étonner ? – une composante du peuple palestinien. Encore ceci mériterait-il d’être nuancé car ils ne souhaitent probablement pas rejoindre un éventuel Etat palestinien indépendant. C’est une minorité palestinienne dans un Etat juif qui distingue entre la citoyenneté et trois types de nationalité, un peu comme l’Allemagne qui autrefois distinguait entre la citoyenneté de l’Etat (Staatsangehörigkeit) et la citoyenneté du peuple (Volksangehörigkeit). Mais peut-on l’éviter dès lors qu’il y a deux peuples ?
Ce n’est pas la seule question que je pose à notre ambassadeur, Monsieur Huntzinger, qui va réagir aux interventions précédentes.

Fondation Res Publica I Lundi 16 Juin 2008 I | Lu 7348 fois


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