Le nucléaire et la sécurité des approvisionnements énergétiques en Europe

par Jean-Eudes Moncomble, Directeur général de l'Institut français de l'énergie


Intervention prononcée lors du colloque du 24 janvier 2006 Le nucléaire et le principe de précaution


En introduction, je voudrais vous dire un mot sur le Conseil Mondial de l’Energie : c’est une organisation internationale non gouvernementale, présente dans une centaine de pays - dont deux tiers de pays en développement - ce qui donne une dimension planétaire à ses réflexions et à ses travaux. Elle présente une autre caractéristique importante : c’est une organisation multi-énergies : on trouve au sein du Conseil Mondial de l’Energie toutes les sensibilités du secteur de l’énergie : le pétrole, le gaz, le charbon, l’électricité, le nucléaire, les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique, ce qui donne une vision que nous espérons équilibrée du contexte énergétique mondial. Enfin je dirais que les membres sont aussi bien des entreprises que des administrations ou des organismes de recherche.
Le contexte énergétique mondial dont je voudrais vous parler ce soir pourrait faire l’objet d’une description assez factuelle. Mais avant de partager avec vous une vision du futur de l’énergie, il est important de savoir quels objectifs on poursuit. Ce que nous recherchons tous, c’est une forme de développement énergétique durable mais le développement durable n’est pas un concept très précis : le Conseil Mondial de l’Energie a qualifié ce qu’il appelait un développement énergétique durable par trois objectifs :
• Une énergie accessible : nous voulons fournir à tous les habitants de la planète des services énergétiques modernes.
• L’énergie doit être disponible : il faut maintenir la continuité et la qualité des approvisionnements énergétiques.
• Cette énergie doit être acceptable : il faut évidemment prendre en compte les aspects sociaux et environnementaux.

En Anglais, cela donne Accessibility-Availability-Acceptability, c’est la règle des trois « A ».

1. L’accessibilité.
Si vous regardiez notre planète le soir à partir d’un satellite, vous seriez étonnés de voir que là où il y a de la lumière, plutôt sur certaines parties de l’hémisphère nord, ce n’est pas forcément là où habitent les gens. Ceci peut se concrétiser par un chiffre : sur un total de 6 milliards, 2 milliards d’habitants environ n’ont pas accès aujourd’hui à l’électricité. Ceci justifie l’importance que le Conseil apporte à la question de l’accessibilité de l’énergie.
L’accessibilité, c’est aussi proposer une énergie bon marché et de ce point de vue l’objectif d’accessibilité concerne aussi les pays développés.
L’accessibilité à l’énergie est une composante fondamentale du développement économique et du progrès social. On pourrait multiplier les exemples dans nos pays où l’énergie contribue à la compétitivité, donc à l’emploi, à la croissance économique. On peut aussi imaginer que dans certains pays en développement, donner accès à l’énergie, c’est permettre l’émancipation des femmes et permettre aux enfants d’aller à l’école plutôt que de ramasser du bois ou d’aller chercher de l’eau. D’ailleurs, on peut facilement mettre en évidence le lien entre croissance économique et consommation d’énergie ; on constate que, jusqu’à présent, cette corrélation est très robuste et que ce lien semble très solide. Ceci nous amène à nous interroger sur l’avenir parce qu’on sent bien qu’il y a sur notre planète un potentiel de développement économique (pensons à la Chine, à l’Inde ou au Brésil ...) qui ne sera peut-être pas compatible avec une augmentation toujours plus forte de la croissance de la consommation d’énergie si, du moins, nous restons sur le même modèle.
Une hypothèse majeure liée à l’accessibilité est évidemment la démographie. Aujourd’hui, 6 milliards d’habitants, demain, en 2050 – l’horizon auquel travaillent les énergéticiens – nous serons environ 9 milliards. Pour dire les choses de façon très brutale et schématique, on peut dire que ces 3 milliards d’habitants nouveaux de la planète vivront tous dans des pays en développement et presque tous dans de grandes agglomérations. Ceci oblige à poser le problème différemment en raison des problématiques très spécifiques et des besoins de financements importants qui vont intervenir.
Quelques chiffres encore : aujourd’hui, un Américain consomme 8 à 10 fois plus d’énergie qu’un Chinois qui lui-même consomme 2 fois plus d’énergie qu’un Indien. Lorsqu’on connaît la dynamique, en termes de population, des deux pays que je viens de citer, on imagine bien que le modèle industrialisé que nous avons développé ne peut pas s’appliquer tel quel à l’ensemble du monde sinon nous allons buter sur des contraintes concernant les ressources ou sur des contraintes environnementales… ou sur les deux à la fois.


2. La disponibilité.
La technologie peut apporter beaucoup de choses.
Du côté de l’offre, elle peut apporter de nouveaux moyens de production, plus efficaces que les anciens. Elle peut aussi améliorer considérablement le fonctionnement de ceux dont nous disposons. On assiste dans toutes les filières énergétiques à des progrès substantiels de rendement ; de nouvelles filières ou de nouveaux matériels vont arriver, bien évidemment dans le domaine du nucléaire – mais je laisserai d’autres en parler – mais aussi dans toutes les autres technologies. Ceci est un point important.
On se situe souvent du côté de l’offre, il ne faut pas oublier que la technologie apporte aussi beaucoup de progrès du côté de la demande. Le secteur des transports consomme aujourd’hui environ 20% de l’énergie mondiale et cette consommation est du pétrole à 97% : on voit bien qu’il y a là des enjeux importants en termes d’efficacité énergétique. Le Conseil insiste sur cette dimension technologique en soulignant qu’elle peut s’appliquer des deux côtés, de l’offre et de la demande.
La technologie va aussi nous permettre d’avoir accès à des ressources énergétiques nouvelles ou de mieux exploiter les connues. On parle beaucoup aujourd’hui des problèmes d’approvisionnement énergétique en hydrocarbures. Les tensions récentes entre la Russie et l’Ukraine nous ont rappelé combien nous pouvions être sensibles à cette dimension géopolitique.

Examinons les grandes énergies :
Les ressources pétrolières sont très largement concentrées au Moyen-Orient. On essaye de quantifier les ressources de manière plus compréhensible en les évaluant en années de production, en divisant les réserves par la production annuelle. Aujourd’hui, on estime les réserves de pétrole à 40 ou 45 ans, en supposant donc que la production reste stable. Derrière la problématique du pétrole se profile la problématique du Peak Oil, c'est-à-dire de la date, très débattue par les experts, entre 2015 et 2025 vraisemblablement, où on arrivera au maximum de production de pétrole. La vraie question porte sur les éventuelles alternatives au pétrole notamment pour les carburants automobiles, sachant que le pétrole sera aussi indispensable pour les pays en développement.

Là où j’ai dit 40-45 ans pour le pétrole, je dirais 60-65 ans peut-être pour le gaz, en soulignant que cette énergie est mieux répartie. La moitié des réserves se trouve au Moyen Orient, l’autre moitié en Russie. Là encore, on rencontre bien des problèmes d’approvisionnement que révèle, plus encore que la crise ukrainienne, un événement moins médiatisé mais plus préoccupant : la crise entre la Russie et la Géorgie.

Les réserves de charbon sont très largement réparties sur l’ensemble du monde. Il n’y en a pas au Moyen Orient (on ne peut pas tout avoir) mais partout ailleurs cette ressource est très présente, notamment dans les zones de grande croissance économique. 40 ans pour le pétrole, 60 ans pour le gaz… on compte sur 200 ou 300 ans de charbon ! Et encore ne connaissons-nous sans doute pas toutes les réserves de charbon. Le problème du charbon est évidemment sa nuisance environnementale. Il ne sera possible d’utiliser ce charbon que si l’on arrive à mettre en œuvre des technologies éliminant le SO2, les cendres, les métaux lourds, mais surtout en ayant une capacité à capturer et séquestrer le carbone. La technologie a encore quelques progrès à faire mais les chercheurs et les ingénieurs sont optimistes.

Un mot sur le lien entre technologie et prix du pétrole. Chacun connaît les fluctuations, actuellement à la hausse, du prix du pétrole. Le prix du pétrole a une incidence sur les technologies parce qu’il modifie la compétitivité relative des technologies. Certaines technologies non rentables, non compétitives, deviennent compétitives. Il modifie aussi le comportement des acteurs, en les rendant notamment plus sensibles aux économies d’énergie.

L’énergie nucléaire a nécessairement, dans le bouquet énergétique de 2050, une place très importante. Je ne m’y attarde pas parce que tous les autres intervenants vont en parler. Je dirais seulement que cette technologie jeune mais déjà mature va nous apporter encore de nombreux progrès technologiques et que beaucoup d’inconvénients dont on la crédite ont déjà des solutions définitives. Le point le plus difficile est peut-être d’en débattre sereinement.

Je voudrais enfin dire un mot sur les énergies renouvelables. Il ne faut pas les négliger, elles ont, elles aussi, une place très importante dans le bouquet énergétique. L’expression : « les énergies renouvelables » introduit une certaine confusion. En fait, c’est un ensemble d’énergies qui ne peuvent pas rendre le même service. On ne peut pas attendre de l’énergie éolienne le service qu’apportera la biomasse transformée sous forme de biocarburant ou l’hydroélectricité. Là aussi, le Conseil voit des potentiels importants


3. L’énergie doit être acceptable
L’un des premiers risques est évidemment le risque climatique dont la certitude va croissant aujourd’hui. Les travaux du Conseil tendent à mettre au premier rang des risques environnementaux le risque climatique, ce qui ne veut pas dire qu’on oublie les autres. Je voudrais souligner, à titre d’exemple, les dégâts importants que pourrait causer un développement mal maîtrisé du charbon, par exemple en Asie du sud est : je pense notamment aux prévisions catastrophiques concernant les dépôts de soufre qui pourraient, dans certaines régions de Chine, limiter la culture du riz si l’on poursuit la tendance actuelle.
On voit que les problèmes énergétiques peuvent, à un horizon pas si lointain, avoir des conséquences graves, y compris en dehors du secteur de l’énergie

Je voudrais dire un mot sur une question d’une nature différente : la croissance de la dépendance énergétique. La consommation d’énergie va se déplacer vers le sud. Nous Européens, qui étions les seuls avec le Japon à parler de sécurité d’approvisionnement, allons donc partager cette préoccupation. Dans un rapport de 2000, l’Union Européenne a mis en avant cette dépendance croissante. Les taux d’importation sont impressionnants. Pour le gaz, on pourrait passer de 40% d’importation à 75% en 2020, pour le charbon, de 37% à 80% et pour le pétrole, déjà à 80%, on ne passerait qu’à 90% !
En quoi est-ce gênant d’être plus ou moins dépendant du point de vue de l’énergie ?
Peut-être y a-t-il de nouvelles approches à développer en termes de vulnérabilité énergétique. La vraie question ne serait pas tant d’avoir un taux d’importation plus ou moins important que de savoir comment les consommateurs – domestiques ou industriels – réagiraient à un choc sur l’offre, soit sur les prix (nous assistons aujourd’hui à un vrai choc pétrolier) soit sur les quantités dont on a un peu oublié aujourd’hui qu’il pourrait se reproduire.

Enfin, il ne faut pas oublier d’autres risques importants :
• Un choc sur les systèmes électriques ; rappelez-vous les grands black out américains. Nous ne sommes pas éternellement à l’abri d’un black out. Il ne s’agit pas ici d’un risque géopolitique mais d’un risque lié à la mauvaise organisation des industries énergétiques que l’on peut limiter notamment en donnant plus de visibilité aux acteurs.
• Les problèmes d’approvisionnement liés au climat, que nous connaissons bien en France. Rappelez-vous la tempête de 1999 qui reste dans nos mémoires.

Faut-il être optimiste ou pessimiste ? A quoi sert cette vision un peu noire de l’avenir ?
Au sein du Conseil mondial de l’énergie, nous menons des travaux sur
• le lien entre croissance économique et consommation d’énergie
• le lien entre consommation d’énergie et émission de CO2
Nous avons été frappés de voir que tous les travaux de prospective énergétique produisent des courbes croissantes comme si le monde allait s’autoréguler. Nous avons une vision plus critique, notamment par rapport aux travaux dont l’horizon des raisonnements est trop court (2030 par exemple) et empêche de voir le mur qui s’approche. Nous essayons de montrer que pour maîtriser les émissions de CO2, il existe des solutions qui rejettent la limitation de la croissance économique qui serait contraire au développement économique et au progrès social.
Comment faire pour concilier la croissance économique, une consommation d’énergie modérée et une limitation des émissions de CO2 ?
Nous pouvons jouer sur deux leviers principaux :
• Le levier de l’efficacité énergétique, le plus important pour avoir toujours plus de croissance économique sans trop mobiliser nos ressources énergétiques
• La « décarbonisation » de nos économies : nous devons tendre vers des moyens de production sans CO2 (l’énergie nucléaire et les énergies renouvelables) ou avec de faibles émissions de CO2.

Pour atteindre ces objectifs, nous avons des solutions : l’efficacité énergétique d’abord, qui est une stratégie gagnante sur toutes nos contraintes ; ensuite des technologies pour mieux utiliser les énergies fossiles (comme les technologies propres du charbon) ; enfin, les deux « jokers » que représentent l’énergie nucléaire et les énergies renouvelables, cartes gagnantes à jouer impérativement. Nous avons les solutions mais encore faut-il avoir la volonté de s’engager dans ce chemin. C’est peut-être ce qui manque aux décideurs du point de vue du Conseil Mondial de l’Energie.

De plus, et peut être pour compliquer les choses alors que des décisions importantes doivent être prises, on assiste aujourd’hui à un déplacement du pouvoir : le pouvoir n’est plus national, il va vers l’international et vers le local, en France, vers les régions et les collectivités locales. Il va aussi vers la société civile, vers les associations, les médias, les syndicats. Ce déplacement du pouvoir risque de rendre plus difficile une prise de décision cohérente alors que nous avons besoin de prendre des décisions courageuses. Mais il faut voir dans cette évolution de la gouvernance l’opportunité de prendre des décisions mieux partagées.
Nous sommes aussi dans un monde où les modes d’organisation et de régulation sont nouveaux. Dans le domaine de l’énergie est apparu un acteur nouveau, appelé le régulateur. Nous avons aussi de nouveaux outils : à la fiscalité, plus très en vogue, on préfère aujourd’hui des marchés de permis d’émission négociables. Le Conseil Mondial de l’Energie, loin d’être hostile à ces nouveaux marchés, souligne l’importance d’être vigilant sur la cohérence, la lisibilité et la stabilité des politiques énergétiques dans un contexte où les enjeux sont nombreux.
J’aurais volontiers terminé, Monsieur le Président, en citant Hans Jonas, mais vous l’avez fait dans votre introduction. L’avenir sombre que nous décrivons pourrait attirer des moqueries à ceux qui font de la prospective énergétique surtout quand ils se trompent mais c’est peut-être notre chance et leur honneur que de se tromper.
Je vous remercie.

Fondation Res Publica I Mercredi 25 Janvier 2006 I | Lu 4647 fois


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