Le jeu avec le feu du facteur religieux : sunnisme contre chiisme


Intervention de M. Flavien Bourrat, spécialiste du monde arabe, ancien chef du bureau Maghreb Proche Orient à la Délégation aux Affaires Stratégiques du ministère de la Défense, au colloque "Le Moyen-Orient dans la politique étrangère des puissances" du 29 juin 2015.


Loïc Hennekinne
Il nous reste à traiter un problème de plus en plus aigu dans cette région du Moyen-Orient et dont nous subissons les conséquences dans notre propre pays et en Afrique du nord. C’est l’importance du facteur religieux, avec l’apparition de groupes djihadistes et le passage de régions entières sous le contrôle de ce qu’on appelle l’État islamique ou Daesh.
M. Flavien Bourrat, géographe de formation, qui a longtemps travaillé à la Délégation aux Affaires Stratégiques du Ministère de la Défense sur la zone des pays arabes Maghreb-Machrek, a rejoint aujourd’hui l’Institut de Recherche Stratégique de l’école Militaire (IRSEM), où il traite des mêmes sujets. Il était intervenu dans un colloque que nous avions organisé le 31 mars 2014 et où, sous la question « Guerres de religion dans le monde musulman? » [1], nous nous interrogions sur le caractère religieux de la guerre entre sunnites et chiites.
Il va nous éclairer sur le rôle du facteur religieux dans cette région du Moyen-Orient.


Flavien Bourrat
Merci, Monsieur l’ambassadeur,
Merci, Monsieur le ministre, de m’avoir invité à m’exprimer à ce colloque.

Quand on parle de « jouer avec le feu », on évoque certains acteurs qui ont une implication qui peut avoir des conséquences négatives sur un problème qui existe déjà depuis longtemps.

L’antagonisme sunnites/chiites apparaît depuis dix ans comme le principal facteur de polarisation politique et stratégique au Proche et Moyen-Orient. Ce constat soulève cependant plusieurs questions.

Le concept de réveil chiite ou, dans un registre plus polémique, de « croissant chi’ite » (selon l’expression employée en décembre 2014 par le roi Abdallah II de Jordanie) est-il pertinent ? Si tel est le cas, doit-on considérer qu’il est téléguidé par l’Iran? Y a-t-il au contraire une instrumentalisation de la « menace chiite » par les principaux acteurs étatiques arabes sunnites (Arabie saoudite, Bahrein, Jordanie), ou paraétatiques (Youssef al Qaradhawi, les grands théoriciens et prédicateurs de l’islam salafiste) ? À l’opposé, existe-t-il dans la région un agenda hégémonique et sectaire de la part des chiites – et au-delà, de la part de Téhéran – là où ces derniers sont politiquement et/ou démographiquement en position de force ?

Si une lecture fréquente de cette polarisation sunnisme/chiite insiste surtout sur l’antagonisme religieux sans forcément en saisir les fondements politico-stratégiques, d’autres analyses, à l’opposé, ne veulent retenir comme facteur explicatif que le résultat de rivalités politiques ou sociales attisées par des acteurs et des intérêts extérieurs, en négligeant les soubassements historiques, confessionnels, identitaires et idéologiques du problème. Il n’y a donc pas de causalité unique à ce phénomène, et il convient de garder à l’esprit l’importance des facteurs autonomes.

Dans les faits, cette nouvelle forme de conflictualité résulte bien d’un phénomène de rupture de rapports de force et d’équilibres politico-stratégiques souvent précaires, tant au niveau national que régional. Mais, comme cela a déjà été constaté dans l’histoire (voir les Guerres de Religion en France), ces ruptures s’alimentent et exacerbent en même temps des imaginaires historiques, culturels et religieux puissants. L’autre constat est que les rivalités entre puissances régionales, dominées, entre autres, par la compétition entre l’Iran et l’Arabie saoudite pour revendiquer le leadership sur le monde musulman, instrumentalisent cette dualité conflictuelle tout en l’attisant. Enfin, il existe un vecteur idéologique puissant, le salafisme tafkiriste, dont se revendique l’Organisation de l’État Islamique, qui conceptualise et promeut une forme d’antagonisme sectaire et de violence extrême, et est à l’origine des violences et des attentats anti chiites comme celui survenu – une première dans l’histoire de ce pays – au Koweït le 26 juin dernier.

Il est nécessaire avant tout de revenir sur le passé pour comprendre pourquoi cette dynamique est parvenue à s’imposer sur la scène régionale.

Depuis son apparition, la branche chiite de l’islam, qui ne représente en fin de compte que 9% de l’ensemble des musulmans, a été structurellement en position minoritaire, ce qui s’est traduit par son éloignement du pouvoir, à l’exception de la dynastie Fatimide (ayant régné sur le monde arabe du Xème au XIIème siècle), et de l’Iran, avec l’avènement, au début du XVIème siècle, de la dynastie Safavide qui y a imposé le chiisme imamite duodécimain comme religion officielle, statut qui a perduré depuis.

Deux grandes ruptures politico-stratégiques vont provoquer un réveil chiite dans la dernière partie du XXème siècle :

1/ La Révolution iranienne de 1979 déclenche le premier réveil chiite. Dans le monde occidental, elle révèle l’existence de ce courant schismatique de l’Islam, auparavant tenu en retrait et peu visible en dehors du Moyen-Orient. Cependant, on ne parle pas à cette époque d’antagonisme religieux au sein du monde musulman (en tout cas au niveau des populations), mais plutôt d’une confrontation idéologique et stratégique d’un type particulier découlant d’une révolution messianique, se voulant antimonarchiste et anti-impérialiste. En témoigne le fait qu’au sein des mouvements islamistes sunnites, cet événement est au contraire perçu comme un acte fondateur, qui doit servir de modèle aux autres pays musulmans. Par contre, la Révolution islamique est perçue d’emblée comme une menace grave par certains États du Moyen-Orient, en particulier l’Arabie saoudite, qui se sent directement visée en tant que monarchie alliée de l’occident et se réclamant d’une branche rigoriste et intransigeante de l’islam sunnite, le wahhabisme (l’élément fondateur de cet antagonisme chiisme/wahhabisme est le sac, en 1802, de la ville de Karbala, centre religieux du chiisme, par les guerriers du premier État saoudien).

2/ Le renversement du régime de Saddam Hussein en 2003, suite à l’intervention militaire américaine, confère désormais aux chiites irakiens, majoritaires au sein de la population, une place dominante au plan politique et étatique.

À partir de cette date clef se développe au sein même du nouvel Irak, mais aussi des États de la région une forte focalisation sur les paramètres religieux, culturels et identitaires. La période 2003-2005 ancre la polarisation chiite/sunnite, auparavant existante mais non déterminante, comme préoccupation première des pouvoirs en place, mais cette fois ci relayés par les populations avec l’enchaînement d’évènements porteurs de ruptures : élection de 2005 en Irak donnant pour la première fois la majorité aux Chiites, élection en 2005 du président radical Mahmoud Ahmadinejad en Iran, suites de l’assassinat de Rafiq Hariri au Liban, qui crée une forte polarisation autour du Hezbollah, deuxième guerre du Liban à l’été 2006 qui voit ce dernier affronter militairement Israël et rehausser ainsi son prestige auprès des populations arabes chiites et sunnites.

Enfin, à partir de 2011, dans la foulée des soulèvements arabes en Syrie, au Bahreïn et au Yémen, la guerre civile syrienne, par ricochet, exacerbe les tensions sunnites/chiites déjà violentes en Irak, mais aussi, à un degré moindre, au Liban, en accentuant les antagonismes sectaires et confessionnels. Cette polarisation extrême et violente provoque en réaction un puissant activisme de la part des puissances régionales pour soutenir un camp contre l’autre. On en vient à parler non plus seulement d’un choc des identités, mais d’une guerre des identités. Dans le cas de l’Arabie saoudite, il s’agit de contrer cette montée en puissance des chiites en appuyant les ennemis de l’Iran et de ses alliés en Syrie, en Irak et au Liban. Téhéran, de son côté, apporte un soutien politique et militaire direct au gouvernement irakien dominé par les chiites, ainsi qu’au régime de Bachar al Assad constitué autour de la minorité alaouite de Syrie.

L’antagonisme sunnisme/chiisme est instrumentalisé par les acteurs régionaux :
Les chiites du Proche et Moyen-Orient, pour ne citer qu’eux, expriment à des degrés divers, un sentiment, qui correspond à une réalité, d’avoir été marginalisés sinon persécutés dans l’histoire récente, ce qui s’est traduit parfois par un désir de revanche. Alors que les chiites étaient présents dans l’appareil d’État de l’Irak baathiste, leur situation était beaucoup plus difficile en Arabie saoudite, où une fatwa de 1927 les a longtemps obligé à se convertir ou à s’exiler. Si la domination des chiites est désormais patente en Irak, et s’est réalisée au détriment des sunnites, attisant en retour chez ces derniers un fort ressentiment, la situation diffère dans les autres pays de la région, où, en dehors de Bahreïn, les chiites (ou apparentés comme les Alaouites en Syrie et les Zaydites au Yémen), restent minoritaires (rappel du pourcentage des population chiites dans le monde arabe : Bahreïn 70%, Irak 55%, Arabie10%, Koweït 30%, Qatar 16%, EAU 2%).

Une lecture essentiellement confessionnelle des guerres civiles, en cours ou latentes, qui touchent le Moyen-Orient apparaît en outre trop réductrice, comme le fait que les chiites du monde arabe soient souvent dénoncés comme une cinquième colonne iranienne.

On constate ainsi en Irak une tendance à la « nationalisation » des mouvements chiites, c'est-à-dire à une autonomie par rapport à Téhéran, ce qui n’exclut pas des relations de proximité entre les deux pays, comme le montre la coopération militaro-sécuritaire fournie par l’Iran pour faire face à l’Organisation de l’État islamique. Personne en Irak ne reconnaît la doctrine inspirée par l’Ayatollah Khomeyni du Velayat e fakih, ni ne prend le régime iranien comme modèle (à la différence des chiites d’Arabie saoudite et de Bahreïn, où il y a une allégeance de forme).

À Bahreïn, la révolte du printemps 2011, a exprimé semble-t-il davantage un mal être social et politique qu’un irrédentisme confessionnel, même si les autorités ont modifié le cadre des naturalisations pour diminuer la part des chiites.

Au Yémen, la montée en puissance et les succès militaires de la rébellion Houthiste, issue du courant zaydite de l’islam chiite, ont déclenché de la part d’une coalition d’États arabes, une opération militaire pour la combattre. Même si cet affrontement est susceptible d’accroître la polarisation sunnites/chiites dans un pays en proie à des forces centrifuges et peinant à réaliser son unité, les motivations premières sont politiques, et non confessionnelles. De même, le soutien militaire de l’Iran aux Houthistes, dénoncé par une Arabie saoudite percevant depuis longtemps le Yémen comme une menace structurelle, n’est pas avéré, ou à défaut reste limité.

Par ailleurs, des rumeurs circulent depuis une dizaine d’années sur un prosélytisme chiite actif en direction de pays où ce courant n’était pas représenté auparavant. Si cela est avéré en Syrie, et dans une moindre mesure en Égypte, il y a une part d’exagération (notamment concernant le Maghreb) avec le risque, déjà perceptible, d’accentuer l’animosité latente existant au sein des opinions publiques sunnites de ces pays à l’encontre des chiites. En fin de compte, le seul succès d’exportation de la Révolution Islamique iranienne est le Hezbollah, d’où l’animosité particulière que suscite ce mouvement auprès des États arabes sunnites.

L’antagonisme chiite/sunnite comme prolongement des rivalités régionales risque de durer, faute d’apporter des réponses à des problèmes qui relèvent en grande partie du domaine de la politique, et ce d’autant plus qu’il peut être perçu par les acteurs régionaux comme servant leurs intérêts. Cette polarisation est susceptible de laisser des traces durables au sein des États comme des populations, ces dernières pouvant être facilement mobilisées, et de manière négative, à partir de slogans et de programmes à caractère confessionnel. Le constat que les sentiments d’appartenance nationale n’ont pas complètement disparu dans les pays les plus touchés par cet antagonisme laisse entrevoir toutefois un petit espoir. La question se pose aussi de savoir si le fait de favoriser des formes de fédéralisme et/ou d’autonomie sur des bases communautaires, pourrait atténuer ces affrontements confessionnels. Pareil processus, qui pourrait s’inspirer de la maxime « Cujus regio, ejus religio » (tel prince, telle religion) mis en avant en Europe au XVIème siècle pour régler la question de l’affrontement entre catholiques et protestants, apparaît désormais aux yeux de beaucoup, comme la seule issue envisageable, à défaut d’être la plus souhaitable.

Je vous remercie.

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[1] Lien

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Fondation Res Publica I Mardi 6 Octobre 2015 I | Lu 3746 fois





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