Le cinéma français peut relever les défis


Intervention d'Olivier Wotling, Directeur du cinéma au Centre national du cinéma (CNC), au colloque du 29 septembre 2008, Paradoxes du cinéma français.


Le cinéma français peut relever les défis
En vous entendant lister les facteurs encourageants et positifs de la situation du cinéma et évoquer les zones d’ombre, j’ose une boutade : le cinéma français, c’est et vivus mortuus ou et valens mortuus. Prenez garde à ce qu’il ne s’attribue pas prochainement votre devise… mais il est effectivement en bonne santé, à bien des égards et il me semble difficile de jeter une lumière crépusculaire sur son avenir proche.

Avant de rentrer dans le paradoxe, je voudrais reprendre les éléments que vous avez mentionnés pour les souligner :
Une production de films très importante.

Un niveau de financement record (en 2007, on atteignait pour la première fois le milliard d’euros en capacité d’investissement dans la production cinématographique),

De très bons résultats : la part de marché intérieur du cinéma français est maintenant structurellement installée, elle atteint 35% à 38% lors des années basses et en 2008, pour la deuxième fois en trois ans, la part de marché des films français sera probablement supérieure à celle des films américains (c’est un score que réalisent très peu de pays).

En termes de reconnaissance internationale et d’éléments objectivant la qualité, la créativité, l’exigence de la cinématographie française, vous avez mentionné tous les prix et les récompenses qui lui sont revenus : les Oscars, la palme d’or cannoise. Il y a quelques jours encore, la coupe Volpi distinguait Dominique Blanc pour son interprétation dans le film L’autre. Ces succès de qualité et de reconnaissance se doublent de succès auprès du grand public : le succès historique de Bienvenue chez les Ch’tis est un phénomène majeur parce qu’il montre qu’à la différence de la filmographie de nombreux pays, la cinématographie française n’est pas cantonnée à une « niche » auprès de son propre public mais qu’elle est capable aujourd’hui de fournir à ce public le spectre complet de films, de projets, d’univers, des comédies les plus « grand public » jusqu’aux films les plus exigeants.

Tous les facteurs me semblent donc positifs. je pense que c’est aussi le fruit d’une politique maintenue dans la continuité, sur le très long terme – des décennies – qui permet de développer un marché et de faire en sorte qu’on ait des investisseurs, des producteurs, des créateurs et des auteurs capables de tirer les fruits des conditions économiques et artistiques que le système essaye de leur assurer.

Le record d’investissement n’est pas dû à un record d’aides publiques. Si le système d’aides publiques est important, il y a aussi toute une série d’instruments qui incitent les investissements privés et les encadrent. On voit depuis deux ans arriver de nouveaux opérateurs financièrement surpuissants, je pense aux groupes Télécom et aux fournisseurs d’accès Internet. Leurs investissements importants montrent que le cinéma reste à leurs yeux un produit attractif capable de développer un public, notamment sur de nouveaux supports. Remet-il en cause la salle et les autres moyens de diffusion ? Je reviendrai sur cette question. Mais aujourd’hui on assiste à une certaine diversification des sources de financement, des intervenants sur le marché du cinéma et je pense que la situation est celle d’une bonne santé et d’une cinématographie structurellement solide.

Pour filer la métaphore de la santé, je rejoindrai le constat des paradoxes avec un diagnostic. Deux symptômes semblent particulièrement préoccupants et nous incitent à surveiller, anticiper et encadrer les développements futurs.

Alain Auclaire a longuement et brillamment développé le premier : c’est la mutation sociologique et démographique en cours qui se joue avec la diversification des modes de diffusion. Il est effectivement aujourd’hui un facteur de préoccupation. Ces modes de diffusion vont-ils se « cannibaliser », remplaçant un public par un autre ou ces publics vont-ils s’additionner ? Comment leur consommation va-t-elle évoluer ? Le congrès national des exploitants de cinéma consacrera une demi-journée aux études réalisées sur la fréquentation, sur l’évolution du public. On estime que 2008 se terminera avec 185 à 188 millions d’entrées (un bon résultat au regard de la décennie passée).

Néanmoins deux facteurs de doute subsistent :
Le succès historique de Bienvenue chez les Ch’tis (20 millions d’entrées) relativise ce bon chiffre, il occulte les déceptions sur d’autres films, déceptions récurrentes sur les grands films américains. C’est un sujet de préoccupation pour les exploitants ; rares sont les films américains ou les films « grand public », lancés à grands frais, qui satisfont les espoirs des producteurs et des exploitants ; on ne retrouve plus les scores de fréquentation enregistrés par ces films il y a quatre ou cinq ans. Une érosion se produit - avec la mutation que rappelait Alain Auclaire - en chiffres absolus. On est loin aujourd’hui de la fréquentation à 200 millions de spectateurs escomptée il y a cinq ou six ans par les exploitants pour investir dans des multiplexes, rénover et moderniser leurs salles.

Le second facteur d’inquiétude, symptôme observé par ce club balzacien qu’est le Club des 13 et par une partie de la profession (mais contesté à plusieurs titres), s’appuie sur un phénomène déjà identifié : la bipolarisation de la production. C’est pour nous un symptôme préoccupant car cette bipolarisation révèle une certaine inefficacité du système français, tel qu’il existe depuis soixante ans, entièrement fondé sur la redistribution à l’intérieur du secteur d’une partie des recettes, des groupes vers les sociétés indépendantes, de l’aval (métiers de la diffusion) vers l’amont (métiers de la production). Si cette bipolarisation s’accentuait entre ces deux univers, films à petit budget (jusqu’à 3 millions d’euros) et films à gros budget (aujourd’hui souvent à 15 ou 20 millions d’euros) cela indiquerait qu’il n’y a plus circulation à l’intérieur du secteur, ni au niveau économique ni aux niveaux artistiques et techniques. Or, l’une des caractéristiques du système français qui a structuré et encadré le milieu professionnel français est d’avoir longtemps permis et assuré la circulation entre des univers différents, entre des sociétés de taille économique et d’intérêt commercial très différents, entre des artistes et des auteurs. Ce système permettait à un jeune auteur de films exigeants s’adressant à un public restreint, réalisés avec des moyens limités, de bénéficier de moyens économiques au moment de se lancer dans un aventure plus ambitieuse ouverte à un plus grand public et d’être accompagné dans le développement de son œuvre. Aujourd’hui ça semble très difficile. Sur le plan technique l’un des effets de cette bipolarisation est la coupure qui se produit dans l’univers des techniciens du cinéma. Autrefois un grand chef opérateur pouvait aussi bien travailler sur une très grosse production que sur un petit film, aujourd’hui les univers techniques se cloisonnent, non sans conséquences artistiques.

Après ces diagnostics, un pronostic, une perspective :
Le numérique va restructurer le secteur. Il est évident que les technologies numériques, dans tous les secteurs du cinéma entraînent de grands changements. Celui qui suscite en ce moment le plus d’inquiétudes chez les professionnels - qui le perçoivent comme un facteur de déstabilisation - c’est à la fois l’arrivée de nouveaux modes de diffusion, leur concurrence ou leur complémentarité avec les modes actuels, et l’arrivée de nouveaux opérateurs et leur concurrence avec les opérateurs traditionnels du cinémas, les exploitants de salles, les diffuseurs télévisés, les éditeurs vidéo/DVD. Aujourd’hui on peine à mesurer le potentiel de menaces et d’opportunités que recèle le numérique. Il sera sans aucun doute un facteur important d’évolution du rapport entre les différents segments du cinéma. Néanmoins cela se fera sur un secteur qui reste encadré, régi par de grands principes, piliers historiques de l’encadrement du marché et de la création cinématographiques en France. Je crois ce système capable de digérer, d’intégrer le numérique et de le faire entrer dans la même logique qui s’est construite au fil des années.

Vous avez rappelé qu’à la création du système français, en réaction aux accords Blum-Byrnes, très vite s’est instauré un principe génial dans sa simplicité : taxer les entrées de cinéma. La TSA est une des sources d’alimentation du fonds de soutien que gère le CNC, en réaction au quota de films américains imposé aux exploitants. La logique - qui veut qu’un cinéma dominant dégage par son succès des fonds de subventions pour les cinémas qu’il concurrence - a été développée au fil des années, depuis la salle de cinéma dans les années 40, l’apparition et la multiplication des télévisions publiques puis des chaînes privées dans les années 80, jusqu’à la naissance du magnétoscope et de l’édition vidéo. Chaque fois le système a intégré ces nouveaux modes de diffusion en les faisant contribuer à la création et à la production. Ils sont soumis de façon systématique à des taxes qui alimentent le compte de soutien du CNC et se sont vu imposer un encadrement propre à équilibrer la concurrence entre eux. Le système a toujours été soucieux de maintenir cet équilibre, d’éviter toute cannibalisation, toute destruction d’un mode de diffusion par un autre.

Cette logique est déjà à l’œuvre, même s’il reste beaucoup à faire. L’exemple le plus récent est l’extension à Internet – depuis le 1er janvier 2008 - de la taxe qui frappe les télévisions et vient alimenter le compte de soutien du CNC, dans la mesure où ces fournisseurs d’accès Internet développent des télévisions sur l’ADSL et que les abonnements perçus au titre de l’offre télévisée représentent, selon leurs déclarations, 50% de leur chiffre d’affaire. C’est un premier signe important que le numérique doit rentrer dans la logique de redistribution du secteur cinématographique.

Le second exemple concerne le développement de la VOD (vidéo dématérialisée à laquelle on a accès par Internet ou par des offres de chaînes satellite) à laquelle a été étendue la logique de l’édition vidéo physique, considérant que ce nouveau métier était le même que celui de loueur ou vendeur de vidéos. Dans la mesure où le marché VOD croîtra, il alimentera la production française dans ses différentes composantes.

Un dernier exemple d’actualité : des opérateurs télécom interviennent directement sur le secteur du cinéma pour essayer de capter une partie de la production et proposer une offre exclusive à leurs clients. Orange a été le premier à investir dans le cinéma et va proposer une offre de chaînes télévisées diffusées sur ses plates-formes ADSL destinée à concurrencer Canal plus, actuellement en situation de monopole sur ce marché. Là encore des discussions s’entament dans un cadre interprofessionnel entre producteurs, distributeurs et exploitants d’une part et ce nouvel entrant d’autre part pour fixer les modalités d’application de la logique qui a toujours prévalu dans le système. Comme l’a fait Canal plus en son temps, ce nouvel entrant, devra, si le cinéma représente un produit privilégié pour son développement, remplir ses obligations à l’égard de la production cinématographique.

Je finirai par une question, liée au numérique, qui devra être prise à bras le corps, c’est ce qu’on appelle la chronologie des médias. Le cinéma a cette particularité économique de voir l’exploitation d’un film segmentée et séquencée dans le temps selon les différents modes de diffusion. On ne peut pas diffuser un film à la télévision ni le vendre en DVD le jour de sa sortie en salle. Tout le marché a été organisé pour assurer des fenêtres d’exclusivité successives aux différents diffuseurs de ces films. La mise sur le marché d’un DVD ne peut intervenir, selon les cas dérogatoires, qu’entre six et douze mois après la sortie en salle. La première diffusion télévisée en exclusivité ne peut intervenir que douze mois après la première diffusion en salle. La VOD vient s’intercaler entre la salle et la télévision, or la salle et la télévision sont deux modes de diffusion cruciaux pour le développement du cinéma. La télévision est le premier financier du cinéma (30% à 35% des ressources du cinéma proviennent des investissements des chaînes de télévision). La première crainte est que ce nouvel entrant - qui n’a pas encore le développement économique qui lui permette de contribuer à la production cinématographique - ne vienne dévaloriser, détruire, cannibaliser l’ensemble des télévisions. En amont, c’est une menace perçue par les exploitants de salles qui voient là une possibilité pour le public d’avoir accès au film peu de temps après sa diffusion en salle.

Des négociations interprofessionnelles vont s’engager dans les mois qui viennent sur le bon séquençage, le bon rythme de ces différents modes d’exploitation, ces discussions seront sans doute compliquées car l’enjeu est vital pour chaque segment. Il s’agit d’arriver à intégrer de façon harmonieuse ce nouveau mode de diffusion, la VOD, sans qu’il prélève trop de spectateurs et de téléspectateurs. Là encore, l’apparition du numérique, ses développements, les négociations ne se font pas dans un univers complètement inconnu ou dérégulé mais en intégrant les logiques réglementaires et de soutien qui prévalent dans le secteur du cinéma qui ne sont donc pas remises en cause en tant que telles par ces développements.

J’espère n’avoir pas cédé à un optimisme béat sur l’évolution du cinéma.

Fondation Res Publica I Lundi 29 Septembre 2008 I | Lu 3770 fois


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