Le Brexit ou la fin d’un cycle économique et politique


Intervention de Jean-Michel Quatrepoint, journaliste économique, auteur de "Alstom, un scandale d’Etat" (Fayard ; 2015), membre du Conseil scientifique de la Fondation Res Publica, au colloque "Les évolutions du contexte économique et financier mondial" du 4 juillet 2016.


Avant le Brexit, les Anglais étaient à la fois « in » et « out » de l’Europe. Aujourd’hui, grand changement : ils seront à la fois « out » et « in ».

Dans un petit conte prospectif paru le 28 juin dans Les Échos, un de mes excellents confrères, Jean-Marc Vittori, faisait parler la Reine d’Angleterre en 2026, le jour de ses cent ans (la Reine, qui a déclaré en Irlande il y a quelques jours : « I am still alive »… certains disent qu’elle était favorable au Brexit) :

« Élisabeth II avait décidé de convier à l'heure du thé la dirigeante du département d'économie de la prestigieuse London School of Economics, une Française encore jeune, et le directeur de l'École d'économie de Paris, lui aussi français, pour ne pas avoir un seul son de cloche. L'une et l'autre n'en dormaient pas depuis trois jours, se demandant pourquoi la centenaire voulait les voir. « Pourquoi vous êtes-vous encore trompés ? » Les deux économistes se souvinrent que la reine avait posé une question voisine près de deux décennies plus tôt, juste après la faillite de la banque Lehman Brothers, en inaugurant un nouveau bâtiment de la LSE. « Pourquoi personne n'a rien vu venir ? », avait demandé la reine à l'Espagnol Luis Garicano, qui dirigeait alors le département de management de la célèbre école…

Devant le silence stupéfait de ses deux invités, la « Queen » revint à la charge. En 1992 déjà, rappela-t-elle, les économistes avaient prédit le pire quand son royaume était sorti du serpent monétaire, alors que ledit royaume en avait été requinqué. En 2008, quand le pire s'est produit, ils n'avaient rien prédit. Et vice versa en 2016. Les économistes, lança-t-elle en guise de provocation, seraient-ils plus médiocres que les météorologistes, qui ont fait de gros progrès ces dernières décennies, et que les sondeurs britanniques, qui n'en ont fait aucun ? Un réassureur lui avait d'ailleurs expliqué qu'il était bien plus facile de prévoir les dégâts d'un tremblement de terre que ceux d'un Brexit. Un Nobel d'économie dans ses âges, Robert Solow, soutenait que la prévision était un art trop compliqué pour les économistes »
(1).

Pourquoi tout le monde s’est-il trompé ?
La semaine précédant le Brexit a donné lieu à une vaste spéculation au Remain. Les traders, à Londres, ont joué le maintien dans l’Europe, la bourse a donc fortement monté. Les marchés ont été pris à contre-pied et, sanction immédiate, se sont rachetés en catastrophe le lendemain… Mais les cours montrent qu’aujourd’hui la Bourse de Londres (comme la Bourse de Paris) est au même niveau qu’une semaine avant le Brexit. Seule la livre a décroché.
Alors, oui, les économistes se trompent, sinon toujours du moins le plus souvent. Sans doute parce que la plupart d’entre eux sont incapables de penser autrement et, comme beaucoup de journalistes, sont formatés dans un schéma de pensée : il n’y a pas d’autre alternative.

Que va-t-il se passer avec le Brexit ?
Le processus sera long. Ils ne vont pas mettre des droits de douane du jour au lendemain. Tant que la Grande-Bretagne n’est pas formellement sortie de l’Europe rien ne va changer… sauf les fluctuations de la livre. Les Britanniques qui ont des résidences secondaires, notamment en France, seront probablement assez astucieux pour compenser les 10 % ou 15 % de dévaluation de la livre par rapport à l’euro, laquelle va d’ailleurs « booster » les exportations du Royaume-Uni.

Enfin, ne nous leurrons pas, les activités de la City ne vont pas basculer sur le continent du jour au lendemain. Elles perdront quelques pourcentages d’activité mais globalement la City conservera sa puissance.

Le plus important dans le Brexit, ce ne sont pas les conséquences économétriques pures mais les conséquences géoéconomiques. Les plus marris sont les Américains, notamment John Kerry et Barack Obama, lequel avait fait le déplacement en Grande-Bretagne et s’était engagé à fond contre le Brexit. Il y a encore quelques jours, John Kerry expliquait que cette sortie de l’Union européenne n’était peut-être pas définitive. Certains feront tout pour essayer de remettre en cause le vote des Britanniques. Mais ceux-ci sont des démocrates et je crois qu’on ne reviendra pas sur leur vote. En revanche, c’est un sale coup pour les Américains car la Grande-Bretagne était le pilier de la politique libre-échangiste. L’absence de la Grande-Bretagne au sein de l’Europe va peser notamment dans les négociations des traités de libre-échange (TAFTA) qui, pour les Américains, sont un vrai enjeu.

Le Brexit n’est pas un événement macroéconomique majeur. C’est en revanche un événement géoéconomique et géopolitique majeur car il marque un vrai changement de cycle.
Tout a changé à la fin des années 1970 et au début des années 1980, quand on est passé du keynésianisme à l’application pure et dure des principes de Milton Friedman sur l’efficience des marchés. À l’époque, le keynésianisme avait abouti à certaines difficultés : la rémunération du capital, notamment, avait été singulièrement érodée, d’où un manque d’investissements. Par un mouvement de balancier classique, on avait alors basculé de ce keynésianisme dans l’ultralibéralisme, c'est-à-dire la croyance dans l’efficience des marchés financiers, le libre-échange absolu. C’était le sens du « There is no alternative » de Margareth Thatcher. Ce mouvement s’est développé tout au long des années 1980, instaurant partout déréglementation et dérégulation. Avec l’effondrement du communisme tout s’est accéléré : mise en concurrence mondiale, délocalisations massives, dumping social, fiscal et environnemental. Le libre-échange met en concurrence les travailleurs du monde entier et en l’absence de régulation les entreprises vont là où c’est le moins cher. Pendant toutes les années 1990 nous avons observé cette évolution vers un capitalisme (retour aux sources) où tout est fait pour l’amélioration du capital, notamment grâce à l’émergence du capitalisme financier, alors que le fordisme et le keynésianisme répartissaient la valeur ajoutée entre le capital, le travail, le client et la collectivité.

Ce système trouve ses limites en 2008 avec la crise des subprimes et survit depuis grâce à des cautères, des rustines : la création monétaire par les banques centrales. Le pouvoir, déjà largement transféré des États vers les grandes entreprises, les multinationales, l’American Chamber of commerce…, bascule aussi vers les banques centrales qui récupèrent la régulation économique. Et pour essayer de faire en sorte que le système continue à tourner, on se tourne à la fois vers les banques centrales et vers la Chine en espérant qu’elle relance les marchés par la consommation. Les banques centrales impriment du papier monnaie et on accumule de la dette. C’est une économie qui continue à ajouter de la dette à la dette – ce qui, à terme, pose un gigantesque problème – comme si on n’arrivait pas à basculer dans un autre modèle économique. On sent bien que l’époque Friedman de l’efficience des marchés s’achève mais on ne sait pas vers quoi on va et personne n’a réellement travaillé là-dessus.

Les économistes actuels persistent à penser qu’un peu de keynésianisme suffit à équilibrer les excès du libre-échange à la Friedman. C’est ce qui se passe en Europe : Après avoir été provisoirement sauvé par le quantitative easing pratiqué par la BCE, le système bancaire tente, sans le dire, de se perpétuer par la relance budgétaire. C'est ainsi que la Commission européenne ferme les yeux sur les dérives budgétaires de l’Espagne, du Portugal et de la France. En effet, on a compris qu’on ne peut pas – comme le voudrait Mme Merkel – rajouter de l’austérité dans la situation actuelle. Mais cela ne changera rien au fond.

Que va-t-il se passer dans les décennies qui viennent ?

Un modèle essaye de s’imposer : le « modèle californien », c'est-à-dire la perpétuation du modèle friedmanien sur d’autres bases, le triomphe du numérique sur fond d’idéologie hyperindividualiste.

L’« ubérisation » désigne le fait que la révolution numérique casse tous les systèmes en place, notamment toutes les professions qu’elle met en concurrence. Il en est de même de l’auto-entreprenariat. D’un côté une robotisation massive supprime massivement les emplois, de l’autre les gens sont à la fois consommateurs et producteurs de biens et de leurs propres données qui deviennent une marchandise.

Le système, contrôlé par les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), accroît les inégalités. Entre les start-up, le monde d’Internet, réservés à quelques gagnants et la masse, les classes moyennes, qui furent la force du keynésianisme (lequel les avait fabriquées), continuent de se rétrécir. L’ultralibéralisme de Milton Friedman détruit ces classes moyennes en Occident, au nom de l’efficience des marchés, de la mise en concurrence globale. Et avec la numérisation sans contrôle, le règne des nouvelles technologies, le fossé s’élargit.

Il est clair que le Brexit est le dernier sursaut des classes moyennes, comme le succès de Trump (et de Sanders chez les démocrates) dans les primaires américaines.
Pour schématiser, Hillary Clinton représente ce modèle californien. Elle est d’ailleurs soutenue pas Wall Street, par les grands groupes d’Internet et par l’American Chamber of Commerce (qui lâche Trump).

La white working class, encore majoritaire, qui est en train de regimber et prend conscience que ce modèle passé et à venir l’écrabouille complètement, s’est donc incarnée dans le vote en faveur de Trump. Je ne sais pas comment cela va se terminer, toutes les surprises sont possibles. Trump n’est pas l’affreux fasciste que l’on décrit. Le personnage n’est pas sympathique mais il incarne la révolte des classes moyennes américaines, comme le Brexit incarne la révolte des classes moyennes anglaises qui s’opposent à la métropolisation : Londres vote en faveur du Remain et tout le reste de l’Angleterre vote contre. De la même façon, à côté d’un Paris très « bobo », les fractures françaises s’illustrent dans le reste du pays. C’est le grand changement des quinze dernières années. Autrefois les métropoles des grandes villes étaient ouvrières et votaient à gauche. Maintenant elles votent pour le centre et les périphéries basculent à droite parce que la droite a récupéré une partie de leurs aspirations. Il sera très intéressant d’observer ce qui va se passer aux États-Unis. Mais il faut savoir que la machine économique se met en place pour assécher Trump financièrement. L’American Chamber of Commerce joue aujourd’hui clairement contre Donald Trump.

L’Europe peut-elle réinventer un modèle ?

Si on ne réinvente pas de modèle, nous verrons se mettre en place progressivement ce modèle californien qui a la puissance financière, la puissance d’Internet et qui, idéologiquement, représente le progrès. Il est donc très difficile de s’y opposer. Si on n’invente pas quelque chose qui prenne en compte la révolution numérique, la nouvelle révolution industrielle, et qui impose des règles, des normes, des droits en faveur de la collectivité, et pas seulement en faveur de quelques-uns, il sera très difficile de s’opposer à cette tendance. Je ne vois pas émerger une pensée qui propose un modèle alternatif. La force du système en place, c’est qu’il est en place et qu’il a les moyens financiers et médiatiques de se prolonger. Et les peuples sentent bien qu’on les emmène dans une direction où ils ont beaucoup à perdre.
Leur seule manière de s’opposer, c’est le vote… et on sait combien il est facile de détourner le vote.

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[1] Le Brexit, dix ans après, article de Jean-Marc Vittori paru dans Les Echos, 28 juin 2016

Le cahier imprimé du colloque "Les évolutions du contexte économique et financier mondial" est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

Fondation Res Publica I Dimanche 16 Octobre 2016 I | Lu 3084 fois





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