La politique européenne de la grande coalition


Intervention prononcée lors du colloque L'Allemagne, l'Europe et la mondialisation du 12 février 2007


Merci, Monsieur le ministre, de me donner la parole.
Monsieur le Président, chers collègues, Mesdames, Messieurs, je pourrais aussi bien commencer mon intervention par la conclusion que vient de tirer Monsieur Casasus : On ne sait pas où situer la grande coalition en matière de politique européenne.
Je vais quand même essayer de vous parler de la politique européenne de la grande coalition et d’en identifier quelques lignes directrices.

En 2005, déjà, nombreux étaient ceux qui prédisaient que la politique européenne n’allait pas changer avec l’avènement de la grande coalition : son seul style allait être différent ; il n’y aurait pas de changements importants dans les domaines du projet de constitution, du budget, du Pacte de stabilité, de la croissance etc. On pouvait le lire aussi bien dans la presse que dans les cercles académiques. De telles prévisions n’avaient rien de surprenant en raison de la tradition allemande qui veut depuis toujours que la politique européenne soit partie intégrante de la raison d’Etat.
Par contre, les enjeux européens ont été fondamentalement bouleversés avec le début de la guerre en Irak en 2003, puis lors du référendum, en 2005.
Ces deux événements majeurs ont restructuré non seulement le débat sur l’avenir de l’Union Européenne mais aussi l’orientation de la politique européenne de l’Allemagne. Pourtant, et plus fondamentalement, les plus grands changements en matière de politique européenne ont eu lieu avec l’arrivée du premier gouvernement rouge-vert au niveau fédéral en 1998, la première génération d’après guerre, pour qui l’idée de l’Europe à tout prix, n’était plus un argument. Et comme, pour l’Allemagne, l’intégration européenne est intrinsèquement liée à sa relation avec la France, celle-ci a été la première à ressentir ce changement de cap. On se souvient du papier Schröder-Blair sur « La troisième voie » (entre capitalisme et socialisme en Europe), de la mise en cause du financement de l’Airbus A 380, et du fameux discours de l’ancien ministre des Affaires étrangères Joschka Fischer à l’université de Humboldt qui a si fortement irrité la France : pour la première fois, c’était un ministre des Affaires étrangères allemand qui entamait un débat de fond sur l’avenir de l’Europe, initiative jusque-là réservée à la France, suivie de l’Allemagne.

Vint ensuite le « drame » de la Conférence intergouvernementale de Nice : on se souvient de la querelle à propos de la pondération des voix au sein du Conseil des ministres. Pour la première fois un journaliste a parlé de vainqueurs et de vaincus dans la relation franco-allemande, c’était il y a sept ans à peine.
Tels étaient les éléments d’une nouvelle politique européenne, et rarement la Commission européenne fut autant critiquée que pendant ces années.
De plus, une nouvelle formule, inouïe peut-être, a vu le jour dans le discours politique allemand : « l’intérêt national ». J’y reviendrai dans un instant.

Tout cela a cédé le pas depuis 2002 à une nouvelle proximité franco-allemande retrouvée par la force des choses :
• Le calendrier européen, il fallait trouver un compromis sur le financement de la politique agricole commune, il fallait boucler les traités d’adhésion des pays d’Europe centrale et orientale, et le travail de la Convention européenne.
• La crise irakienne.
• Le quarantième anniversaire du Traité de l’Elysée.

Avec tous ces éléments en toile de fond, comment se situe la politique européenne de la grande coalition ? Où en est-on, aujourd’hui, après quinze mois ?

Le premier but de la politique étrangère de Madame Merkel est de rétablir le « triangle des raisons » entre Paris, Berlin et Washington, c’est-à-dire de maintenir les bonnes relations avec la France et de les rétablir avec les Etats-Unis.

En 1998, le nouveau gouvernement rouge-vert posait la question : « Pourquoi toujours avec la France ? ». En 2005, on se demandait : « Naturellement avec la France mais pourquoi pas, comme c’était le cas jadis, avec les autres pays de l’Union européenne ? »

Historiquement, le maintien de bonnes relations avec la France et avec les Etats-Unis n’a jamais été une contradiction. Il a été largement accepté par la France : rappelons que les Etats-Unis ont joué un rôle clef dans la reconstruction démocratique de l’Allemagne – et cela à deux reprises, après 1945 et après 1989 – ainsi que dans la reconstruction de l’Europe. (Vous savez peut-être qu’une des principales pierres d’achoppement dans l’élaboration du manuel d’histoire franco-allemand était le rôle des Etats-Unis en Europe après la Deuxième Guerre mondiale.) Toutefois, malgré ces nouvelles bases concernant les relations avec les Etats-Unis, il reste des doutes, une critique, à propos de la politique des Etats-Unis à Guantanamo, un sujet que Madame Merkel a délibérément abordé lors de sa première visite aux Etats-Unis.

Le deuxième but de la politique étrangère allemande était la volonté de mettre fin à l’idée calamiteuse d’un axe Paris-Berlin-Moscou, associé par les pays baltes et la Pologne à de très mauvais souvenirs et qui leur inspire de la défiance à l’égard de l’Allemagne. Dans le programme de la coalition, un retour à l’orientation traditionnelle de la politique étrangère est annoncé, ce qui signifie une politique européenne et des relations transatlantiques fortes. En mettant l’accent sur le rôle de l’OTAN pour la sécurité allemande, l’importance des relations transatlantiques est également soulignée.

L’orientation traditionnelle de la politique européenne allemande implique une politique étrangère inspirée par l’intérêt national, dans un cadre européen. C’est ce qui ressort clairement du discours de Madame Merkel, le 17 janvier 2007, devant le Parlement européen, sous le titre « Ensemble, nous réussirons », titre de la présidence allemande de l’Union Européenne. Elle a ressuscité une notion de l’époque de Helmut Kohl en parlant à trois ou quatre reprises de la construction de la « maison européenne », une métaphore rarement utilisée sous le gouvernement rouge-vert. Madame Merkel se détache de la politique européenne de Gerhard Schröder qui gardait des liens étroits avec la France tout en incarnant, sans s’en rendre compte, la vieille image d’une Europe autoritaire aux yeux des nouveaux Etats membres. Dans la tradition de Helmut Kohl, la chancelière montre plutôt sa volonté d’inclure plus souvent les petits Etats membres. Le gouvernement Schröder avait l’ambition de réaliser les intérêts allemands au sein de l’Europe et de gagner de l’influence à l’échelle internationale. Pour des oreilles françaises, c’est absolument normal, absolument légitime, de parler, en tant que nation souveraine, de ses propres intérêts nationaux au sein de l’Union Européenne. Mais, pour des oreilles allemandes, c’était inhabituel et cela marquait une vraie rupture. L’intérêt national dans la politique étrangère de l’Allemagne était devenu un facteur de l’action politique. Cette nouvelle confiance en soi correspondait au début d’une rupture dans la politique. Il semble quand même que le nouveau gouvernement fédéral, la grande coalition, ait adopté cette posture tout en retournant aux racines démocrates-chrétiennes proeuropéennes et en restant, comme le formule le contrat de coalition, « attentive à l’excellence des relations transatlantiques ». En revanche, il est évident que les paragraphes du traité de coalition concernant la politique européenne se distinguent par une nouvelle sensibilité envers l’Union européenne, l’observation stricte du principe de subsidiarité, par exemple, est exigée et, pour la première fois, l’importance de la langue allemande est accentuée. De plus, on insiste sur la restriction des compétences de la Commission, d’une part en matière de régularisation du marché, d’autre part en ce qui concerne ses interventions dans la politique industrielle allemande.
On ne peut donc pas accuser le gouvernement Merkel de rechercher délibérément les confrontations mais on ressent à Berlin un malaise vague, notamment envers le marché intérieur et le règlement de la concurrence.

Après la crise constitutionnelle européenne de 2005, l’Allemagne n’a pas su trouver, dans cette nouvelle situation, de position promouvant ses intérêts et ceux de l’Europe par rapport à l’avenir du processus d’intégration. Pendant les premiers mois de la grande coalition, le profilage politique des partis au pouvoir et les conflits internes entre SPD et CDU-CSU ont empêché l’Allemagne de jouer un rôle moteur dans les questions européennes. Ceci est imputable aussi au fait que le ministre des Affaires étrangères, le social-démocrate Frank-Walter Steinmeier, a rapidement pris un poids important à l’échelle internationale, surtout au Proche Orient. Les problèmes de politique intérieure empêchent la mise en œuvre délibérée des visions allemandes en matière de politique européenne et la poursuite de l’intégration. Une politique énergétique commune, par exemple, n’est soutenue que si elle s’avère absolument nécessaire. Pour faire bref, on est devenu plus pragmatique envers les dossiers européens et ceci est certainement un héritage des années Schröder.

Ensuite, on peut constater, au sujet de l’élargissement de l’Union européenne, non seulement un changement de tonalité mais aussi un changement de fond de la politique allemande. Contrairement au soutien rigoureux du processus d’élargissement sous Gerhard Schröder, le nouveau gouvernement s’est peu à peu écarté de cette politique. Bien que la CDU favorise toujours un partenariat privilégié avec la Turquie, c’est avec moins de pression et plus de distance que la coalition poursuit les négociations d’adhésion. Dans le cadre d’un colloque à Berlin, la Chancelière expliquait de manière claire et nette qu’elle envisage la fin de l’élargissement qui, pour l’instant (c’est-à-dire après l’adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie), ne fait pas partie des priorités de la politique européenne de l’Allemagne. Plus question d’engager de nouvelles négociations d’adhésion avec de nouveaux pays, à l’exception des Etats des Balkans. Dans le cas de la Turquie, pays candidat, elle juge nécessaire de vérifier « la capacité d’absorption de l’Union Européenne qui désormais représente les vraies frontières de l’Union Européenne », formule de la Commission européenne – dont la signification exacte reste obscure – reprise par le gouvernement Merkel (ou plutôt par la CDU).

Un dernier mot sur la présidence allemande de l’Union européenne. Le titre du programme de la présidence allemande : « Ensemble, nous réussirons l’Europe » laisse entrevoir l’idée que la seule présidence allemande ne peut pas faire grand-chose. De fait, Angela Merkel l’a dit dans son discours au Parlement européen, il s’agit d’une présidence à trois, avec le Portugal et la Slovénie qui prendront la présidence par la suite. En lisant le programme on a l’impression que tout est important : le processus de ratification de la constitution, le bon fonctionnement du marché intérieur, le modèle économique et social, l’énergie, la politique européenne de voisinage, une stratégie pour l’Asie centrale… comme si on voulait tenir l’Allemagne pour responsable, lui rendre des comptes de la réussite de tous ces dossiers.
Quel que soit le destin de ce traité constitutionnel, il n’y avait pas d’autre solution pour l’Allemagne que de présenter une feuille de route allant jusqu’en 2009, date des prochaines élections au Parlement européen. Le but est qu’à la fin de la présidence on ait donné une réponse à trois questions :
• En quoi consiste la « substance politique » du Traité constitutionnel ?
• Quelle sera sa forme future ?
• Quels instruments (conférence intergouvernementale ou nouvelle convention) permettront de l’adopter ?
Donner une réponse à ces questions serait déjà un grand pas en avant.
Mais ce pas en avant sera-t-il fait ensemble ? C’est malheureusement la quatrième question.
Je vous remercie de votre attention.

Fondation Res Publica I Lundi 12 Février 2007 I | Lu 4543 fois





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