La guerre des religions, cause ou effet ?


Intervention de M. Ahmad Salamatian, Intellectuel et ancien parlementaire iranien,
ancien secrétaire d'État aux Affaires étrangères (Iran), au colloque "Guerres de religions dans le monde musulman ?" du 31 mars 2014.


On me demande de résumer en peu de mots et peu de temps un problème complexe, rendu plus complexe encore depuis quelques décennies par la superposition de plusieurs mécanismes dans cette région du monde.

Au cours de l’histoire, des prétextes communautaires et religieux furent à l’origine de guerres importantes, par exemple entre l’Empire ottoman et l’Empire safavide. Mais elles se sont apaisées à partir du XVIIIe siècle, avant même l’arrivée des forces coloniales, en ce sens qu’on a trouvé des systèmes d’empires, d’allégeance monarchique multiconfessionnelle. C’est ainsi qu’aujourd’hui en Mésopotamie on observe la mosaïque communautaire la plus complexe, une sorte de tableau de toutes les communautés. Si le communautarisme était source de guerres outrancières visant à l’élimination mutuelle, nous ne verrions pas aujourd’hui le tableau de toutes les religions islamiques – et même préislamiques – vivant ensemble, même s’il leur arrive d’entretenir des relations conflictuelles.

Le problème est ailleurs.

Ce n’est pas le communautarisme confessionnel qui engendre la violence dans cette partie du monde, c’est au contraire la violence qui attise les conflits confessionnels. En effet chaque fois que la violence s’installe, le cerveau reptilien, le cerveau de la survie prend le dessus. Et au moment où la violence est à son paroxysme, ces ensembles ne trouvent que le lien communautaire pour survivre. On exhume alors des mémoires enfouies et de vieilles animosités.


Tout le problème est de savoir ce qui fait que la violence parvenue à son paroxysme n’a pas trouvé d’autre moyen d’expression que le communautarisme.

C’est là qu’interviennent plusieurs éléments importants. Je suis parfaitement d’accord avec ce que dit M. Laurens  à propos du guévarisme et du Foco. Avant la victoire de la révolution iranienne, l’ayatollah Chariat Madari, l’un des premiers ayatollahs de la révolution iranienne, écrivit une lettre à Khomeiny pour lui reprocher le fait que les militants qui l’entouraient se référaient beaucoup plus à Che Guevara qu’à l’imam al-Hassan, le deuxième imam chiite, l’homme de la paix et de l’acceptation du statu quo dans ses rapports avec les Omeyades.

Cet engouement pour les idéologies révolutionnaires s’explique par le phénomène le plus important des quatre dernières décennies dans le monde musulman : une idéologisation de la religion. La religion n’est plus l’espace communautaire.

Au Liban, pour désigner les Chiites, on dit taifà (la communauté) avec une connotation ethnique. En Iran, on n’utilise jamais le terme taifà parce qu’il y a trop de communautés ethniques différentes qui sont Chiites : l’Iran compte autour de 80% de Chiites. L’Azerbaïdjan, qui ne s’est jamais réclamé du chiisme, compte plus de 94 % de Chiites ! On l’oublie souvent et on tombe dans le panneau d’une lecture communautariste idéologisée.


D’où vient cette idéologisation ?

A un moment donné, l’échec des nationalismes basés sur la construction d’États-nations inspirés par le modèle jacobin français a laissé place à des États autoritaires qui n’apportaient plus de réponse aux aspirations à l’émancipation nationale, sociale, économique. Dans les années 70, alors que le gauchisme violent s’essoufflait ailleurs, ce que Maxime Rodinson a appelé un « avatar de gauchisme » s’est développé dans le monde musulman avec le justicialisme chiite qui a fourni les ingrédients nécessaires pour l’éclatement idéologique de la révolution iranienne. La révolution iranienne fut la première qui réussît à s’emparer du pouvoir mais elle n’était pas la première à engendrer ce processus d’idéologisation de la religion. Dès les XVIIIeme et XIXème siècles, les wahhabites, dont des idées salafistes s’inspiraient de Ibn Taymiyya, étaient déjà dans un processus d’idéologisation de la religion. Mais pour différentes raisons ils ne pouvaient pas dépasser le cadre communautaire ethnique. À l’intérieur même de l’Arabie saoudite ils étaient confinés à la région du Nadj, la région de Hejaz ne se laissant pas entraîner avec la même facilité dans cette idéologisation wahhabite. Mais après l’échec des idéologies nationales (nassérisme, régime du Shah d’Iran, régimes Syrien, Irakien…) on a assisté à une certaine forme de mouvement idéologique qui face à la violence de ces régimes se réfugiait dans le communautarisme religieux et tentait une lecture idéologique de la religion selon la méthode du marxisme-léninisme. Les livres de Marighella étaient traduits par les groupes islamistes iraniens qui s’en inspiraient. Ce mimétisme n’est pas seulement dû à un dynamisme de classe dans ces sociétés ni à la rudesse du sectarisme religieux. Il vient surtout de l’échec de l’achèvement du processus de construction des États-nations modernes et de la démocratisation de ces États.

Quand on échoue à instaurer autoritairement un État-nation moderne, il ne reste sur les ruines que laisse cet État que les liens religieux, communautaires. Quand ces liens réussissent à se moderniser en s’idéologisant, quand ils parviennent à reconstituer les structures sociales anciennes, ils suscitent des phénomènes particuliers.

À propos du Liban on parle toujours du Hezbollah et de ses caractères chiites en oubliant les vingt années d’occupation israélienne et la militarisation, l’idéologisation et la radicalisation de la communauté libanaise qu’elle a provoquées.

De la même manière l’idéologisation des tribus pachtounes – idéologisation à laquelle elles n’étaient nullement prédisposées – était due à l’occupation soviétique, à la capacité de désorganisation des Américains et à l’argent saoudien. Ces trois ingrédients ont fait que la communauté pachtoune afghane s’est militarisée et idéologisée tandis que la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan était traversée avec une vitesse incroyable. Pendant cent cinquante ans, les Anglais avaient maintenu séparées par les frontières du nord-ouest les communautés pachtounes indo-pakistanaises (qu’on appelle aujourd’hui pakistanaises) et les communautés pachtounes de l’Afghanistan. Aujourd’hui, elles constituent un seul ensemble de 65 millions de personnes idéologisées et militarisées.

J’ai donné l’exemple du Hezbollah au Liban, celui des Pachtouns en Afghanistan pour montrer que nous sommes en face de problèmes plus complexes. L’analyse basée sur l’anthropologie essentialiste et l’étude des dogmes religieux est aussi inapte à expliquer ce problème que l’étaient il y a une trentaine ou une quarantaine d’années les kremlinologues qui brandissaient Marx et Engels pour essayer de comprendre ce qui se passait en Union soviétique… C’était tout à fait autre chose et d’autres éléments entraient en jeu.

Aujourd’hui s’est ajoutée à cette situation une certaine forme de rivalité des puissances régionales et locales et les frictions communautaires sont actualisées par les conflits frontaliers. En effet, il n’y a pas de conflit entre l’ensemble des communautés chiites et l’ensemble des communautés sunnites. Simplement les uns considèrent les autres comme des impies. De la même manière que les conflits communautaires religieux qui déchirèrent l’Europe sont aujourd’hui de lointains souvenirs.

L’Irak est devenu l’espace idéal pour l’explosion de ces conflits, cela grâce au Président Bush qui s’est cru autorisé par sa puissance de destruction à éliminer l’hégémonie sunnite léguée par l’empire ottoman en Irak. On a vu en Saddam Hussein un nationaliste arabe mais il était aussi le dernier général ottoman qui, à l’intérieur de la Mésopotamie, a imposé une certaine forme de domination sunnite turco-arabe tout en prétendant s’inspirer du modèle jacobin français pour construire un État-nation sans aucune démocratisation, sans aucun droit pour les minorités de toutes sortes. Et lorsque le pouvoir baasiste de Bagdad a disparu, on a assisté à l’éclatement communautaire (il en fut de même en Afghanistan, le nombre de Chiites tués par les bombes et les actions terroristes en Afghanistan et en Irak dépasse de loin tous les chiffres des pertes de cette période-là). Les épurations ethniques, l’éclatement de l’État irakien étaient inévitables. Le processus de construction de l’État-nation moderne et démocratique ayant échoué, chacun cherche protection ailleurs.

On retrouve le même phénomène à Bahreïn où la communauté chiite qui constitue 70% de la population est une des plus éduquées, des plus démocratiques, du monde chiite.

Jusqu’aux années 1990, l’essentiel des cadres des mouvements de gauche au Liban, en Irak, étaient issus des communautés chiites et des autres minorités. C’était aussi souvent le cas en Afghanistan. Le dynamisme de la revitalisation du communautarisme religieuse a surgi quand il a été question de la survie communautaire.


Il est vrai que l’État iranien, après les fièvres religieuses, est revenu vers un processus de construction de l’État-nation, ce dont témoignent les dernières élections iraniennes. Si l’ayatollah Khamenei garde le titre de « Guide de la Révolution », M. Rohani incarne l’État de sorte que, au-delà du « thermidor », on est en train de résoudre le conflit entre l’État et la Révolution islamique en Iran. Mais cet État a des problèmes avec ses différentes communautés.

Cela ne suffit pas à expliquer le problème de l’Arabie saoudite.

L’idée centrale des printemps arabes était une certaine forme de revendication démocratique devant un pouvoir autoritaire qui arrivait au bout du rouleau.

Mais dans toute révolution un face à face oppose les partisans du statu quo et les partisans du mouvement. En Syrie, le pouvoir iranien, partisan du statu quo, soutient coûte que coûte Bachar el-Assad tandis que l’Arabie saoudite et le Qatar appuient à l’intérieur de la résistance syrienne les mouvements les plus religieux et les plus communautaristes, introduisant le conflit Chiites-Sunnites qui, si l’on considère la composition de la population syrienne, n’a pas lieu d’être. Les Chiites sont très peu nombreux en Syrie. Le fait de considérer les Alaouites comme des Chiites est une idée récente : quand j’étais vice-ministre des Affaires étrangères en Iran, le premier ambassadeur de Syrie, accompagné d’un ministre syrien, était venu en Iran pour rencontrer les autorités révolutionnaires. Sa première revendication était que la radio iranienne arrête de maudire Muʿāwiya ibn ʾAbī Sufyān le fondateur des Omeyades ! C’était en 1978…

Aujourd’hui ce sont les nécessités tactiques et géopolitiques qui font que le pouvoir Iranien soutient le régime syrien. Imaginez un instant la semaine prochaine une soirée à Téhéran entre la famille Assad et la famille Khamenei… C’est impensable ! Ce sont deux mondes complètement différents. Mme Khamenei et Mme Assad ne vont pas se mettre à table de la même manière. Ils ne sont même pas de même culture, même pas de même religion. Ils font de la politique…

L’un des problèmes les plus importants de notre région aujourd’hui c’est que tout le monde fait de la politique et uniquement de la politique en se cachant derrière des paravents ethniques ou religieux.


Cette région du monde devrait aller vers une certaine forme de stabilité, ce qui implique une transition vers la création d’entités politiques démocratiques. Dès lors, non seulement il faut éviter d’attiser le communautarisme mais il ne faut pas chercher à avoir des intérêts dans les guerres de religions et les conflits entre communautés. Les républiques n’ont rien à faire avec des États qui ne respectent pas le minimum des droits de l’homme à l’égard des communautés. Je crois que nous assistons une fois de plus dans cette région du monde à l’intrication de problèmes de toutes sortes. La meilleure attitude, pour la communauté internationale, consisterait à imposer le respect minimum des droits de l’homme, du droit des minorités.

L’Iran ne se résume pas au dossier nucléaire. Le dossier nucléaire n’est pas la pomme de discorde entre l’Iran et l’Arabie saoudite. D’ailleurs, en 2003-2004, l’Arabie saoudite était prête à construire un consortium d’enrichissement nucléaire avec l’Iran dans l’île de Khark. Le problème le plus important est de savoir si on arrivera à imposer à l’État iranien, par la négociation ou par d’autres moyens, qu’il respecte les conventions internationales qu’il a signées concernant le respect des droits des communautés de toutes sortes parmi lesquelles les communautés religieuses minoritaires. Pour les autres je n’en parle même pas, leur existence n’est pas tolérée. Aujourd’hui, à Téhéran, capitale d’un État islamique, vivent 1 500 000 Sunnites qui n’ont pas une seule mosquée à leur nom. Comment l’État iranien peut-il se présenter comme l’État le plus exemplaire pour le monde sunnite ?


Jean-Pierre Chevènement
Avant de passer la parole à M. Bourrat, j’aimerais dire à M. Salamatian qu’attribuer l’épanouissement des communautarismes à l’échec de l’État-nation ramené à la formule jacobine dans le monde arabe me paraît un peu rapide.

Il me semble qu’un facteur extérieur est intervenu : le nationalisme arabe s’est trouvé pris très vite dans la guerre froide entre les États-Unis et l’Union soviétique.

L’État-nation s’est d’ailleurs épanoui sous des formes différentes : le nassérisme, l’État FLN en Algérie, le baasisme en Syrie et en Irak. L’idée nationale aujourd’hui paraît toujours bien vivante dans le monde arabe.

D’autre part, dans le monde sunnite comme dans le monde chiite, l’islamisme chemine en réalité depuis la fin du XIXe siècle et le début du XXe, avec les grands réformateurs : Jamal Al Dîn Al-Afghani, Mohamed Abduh en Égypte, Mawdudi en Inde, Rachid Rida et quelques autres que j’oublie. On voit apparaître à partir des années 1930 les Frères musulmans dans le monde sunnite et des figures comme Ali Shariati dans le monde chiite (après l’échec de Mossadegh, en 1954).

Il est quand même très difficile de faire l’impasse sur l’histoire, les rapports de force et l’intervention de « l’impérialisme » (c’est-à-dire des puissances occidentales ou de l’Union soviétique) par exemple en Afghanistan.

Il me paraît important de noter cette dimension et de ne pas réduire le problème à une sorte de tête à tête entre la formule dépassée de l’État-nation et le communautarisme qui aujourd’hui s’épanouirait. Il ne s’épanouit pas sans une profondeur historique et idéologique que je connais évidemment moins bien que vous. Je ne fais que suggérer des dimensions qui me paraissent importantes.

Je donne la parole à M. Bourrat.

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Fondation Res Publica I Vendredi 4 Juillet 2014 I | Lu 5699 fois





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