La crise du commerce mondial, symptôme d’une crise de la demande globale


Intervention de Jean-Luc Gréau, économiste, auteur de La trahison des économistes (Gallimard, 2008), au colloque du 27 avril 2009, Crise du libre-échange mondial : comment en sortir ?


La crise du commerce mondial, symptôme d’une crise de la demande globale
Merci, Monsieur le Président.
Ma tâche est la plus difficile qui soit puisque Jacques Sapir et Hakim El Karoui ont énoncé déjà un certain nombre d’idées qui correspondent à mes convictions. Jean-Marc Daniel a apporté, comme l’a dit Jean-Pierre Chevènement, une contradiction brillante. Que peut-il me rester ?

On a parlé de la crise du commerce mondial, qui, selon moi, factuellement, indépendamment de toute considération théorique ou idéologique, est une crise du libre-échange mondial.

Le chiffre de 9%, comme toutes les estimations du FMI, doit être considéré comme fantaisiste. Entre l’été 2008 et le mois de mars 2009, les exportations (donc les importations) ont chuté en réalité de 33%. Méfions nous toutefois de ce chiffre qui inclut la baisse - forte sur la période - de la valeur d’un certain nombre de biens, comme les matières premières. Sur les quatre derniers mois (octobre 2008 – janvier 2009) on a constaté 17% de décroissance du volume des échanges. Nous sommes bien au-delà du chiffre du FMI.

Cette chute du commerce mondial semble s’accompagner de phénomènes parallèles :
La chute de la production industrielle est inouïe dans les pays développés : plus de 15% aux États-Unis, plus de 20% sur la zone euro et l’Union européenne.

Associé à ces baisses, un affaiblissement des taux d’utilisation de la capacité industrielle. 78%, a dit Jean-Marc Daniel, c’est un bon chiffre (1) ! Le sommet en France, c’est 88%-89%, taux indépassable. Le bon chiffre se situe autour de 83%-84%. A 78% on n’est pas mauvais ! Le Japon est à moins de 60%, les États-Unis doivent être à peu près à 65% d’utilisation des capacités industrielles. C’est très important : les verts pâturages de la société postindustrielle ne sont pas encore à portée de la main. C’est l’industrie (et les services qui lui sont associés) qui souffre d’abord. Quand l’industrie pique du nez, l’économie ne se porte pas bien, ça ne peut pas être autrement.

Parallèlement à ce que je viens de dire, le phénomène le plus troublant est le déficit commercial récent d’un pays surcompétitif, le Japon, qui a été obligé d’importer un certain nombre de biens qu’il ne produit pas, en particulier son énergie, ses matières premières, tandis que ses exportations s’effondraient (-49% entre février 2008 et février 2009, -44% entre mars 2008 et mars 2009). On imagine aisément la répercussion sur l’industrie locale, l’emploi local, le travail effectif. Sachez par exemple qu’au premier trimestre Toyota a réduit de 54% sa production industrielle par rapport à l’année précédente. C’est-à-dire qu’on a fait du chômage partiel massif dans ses usines.

On a déjà connu une chute assez importante du commerce mondial, au moment du premier choc pétrolier : récession de 6% aux États-Unis, repli de 4% du commerce mondial (là aussi, prudence : le prix d’une matière première essentielle, le pétrole, avait été multiplié par six). Néanmoins, nous voyons que le phénomène de contraction brutale du commerce mondial que nous venons de connaître est sans précédent depuis la guerre. L’explication a été donnée par le journal El Pais daté du 10-11 avril : « La chute de la demande et la pénurie de crédit portent atteinte au commerce mondial ».

Deux facteurs se conjuguent :

La crise de la demande.
Keynes est mort, c’est un inconvénient ; Keynes a peut-être eu tort, ça se discute. Néanmoins, c’est bien une chute de la demande. La demande « internationale » n’existe pas, elle résulte de la demande interne de tous les pays qui sont en relation commerciale les uns avec les autres. Jean-Marc Daniel a avancé son hypothèse pour expliquer cette chute de la demande.

Un économiste ô combien oublié, John Stuart Mill, a écrit en substance dans son traité paru en 1858 : « Quand survient une récession économique, le fabricant reporte ses investissements ». C’est aussi simple que ça.

Un économiste travaillant pour un grand groupe automobile disait que cette crise était imprévisible. En fait, elle était difficilement prévisible dans le contexte de l’idéologie dominante. Néanmoins la plupart des entreprises concernées reportent leurs investissements, ne conservant que les investissements les plus urgents et les plus prioritaires. M. John Stuart Mill avait donc déjà donné une première explication il y a tout juste cent cinquante et un ans. Si John Stuart Mill revenait parmi nous, il dirait : « Je n’avais pas complètement tort d’énoncer cette proposition mais un deuxième agent économique, le ménage, intervient dans le même sens ». S’étant enrichi, le ménage consomme des biens durables, acquiert ou construit des maisons qu’il équipe, achète des voitures. De plus, il voyage, fait des dépenses. Et, aussi simplement, la prise de conscience d’une situation économique défavorable l’amène à reporter des dépenses qu’il voulait faire. C’est ainsi qu’on a assisté à l’effondrement du marché automobile européen. Non pas parce que Peugeot, Citroën, BMW, Volkswagen sont inopérants ou inefficaces - une activité ne peut pas être profitable au premier trimestre 2008 et devenir inefficace au deuxième semestre 2008 parce qu’on était improductif ou pas compétitif - mais parce qu’il y a un formidable repli de la demande. C’est en Grande-Bretagne et en Espagne qu’il est le plus accusé : les ménages surendettés commencent à se désendetter, soucieux de réduire leurs engagements financiers. La conséquence est immédiate : le marché automobile espagnol est à -55% par rapport à son pic de 2005 et le marché automobile anglais a perdu environ 35% en l’espace d’une année.

La troisième explication est le degré d’intégration industrielle à l’échelon international.
L’un des grands arguments des libre-échangistes est qu’il est impossible de revenir au protectionnisme quand bien même on le souhaiterait parce qu’on fabrique une roue de vélo dans un pays, le dérailleur dans un autre, le guidon dans un troisième… a fortiori pour des objets plus complexes comme les automobiles, les camions, les avions. On oublie que cette intégration industrielle est un des facteurs du développement du commerce mondial au cours des dernières années. Ce qui aurait pu se faire sur un territoire national ou un territoire régional déterminé se fait par morceaux sur plusieurs territoires. C’est un argument supplémentaire par rapport à ce que Jacques Sapir a dit tout à l’heure.

J’avoue ma très grande incertitude quant à ce qui va se passer dans un avenir proche. J’avais dit le 9 décembre 2008 (2), en présence de Jean-Pierre Chevènement, que la récession des pays développés en 2009 s’étagerait entre -3% et -8%. Jean-Pierre Chevènement avait jugé ces chiffres cataclysmiques mais ils sont acquis aujourd’hui et il faut faire avec.

A-t-on atteint le point-bas ? La stabilisation évoquée par certains est-elle devant nous ?
Je reste extrêmement prudent. En termes de chute du commerce mondial, de chute des investissements et de la consommation, on pourrait se rapprocher d’un point bas. Sous réserve que la crise financière ne reprenne pas. Le chiffre à observer, vers le 15 ou 20 mai, sera celui des défauts de paiement et des retards de paiement des ménages américains. Si les chiffres extravagants atteints au dernier trimestre 2008 continuent à s’aggraver, on aura un rebond de la crise financière. N’oubliez pas que, à côté du gisement du crédit des ménages, il y a d’autres gisements de crédits à risques du côté des entreprises. Jean-Marc Daniel a raison de dire que les Etats eux-mêmes commencent à paniquer.

La deuxième possibilité négative que je garde à l’esprit est une spirale déflationniste : des entrées massives au chômage, la réduction de la durée effective du travail et, dans certains pays comme le Japon et l’Angleterre, des baisses de rémunération se conjuguent pour engendrer une réduction substantielle du revenu disponible. Or, les particuliers et, pour certains aspects, les entreprises font face à leurs frais fixes (les impôts, les intérêts qu’ils ont à servir, les loyers) avec des revenus qui se contractent. C’est ce que j’appelle le risque de spirale déflationniste, les gens, de plus en plus acculés à réduire leurs dépenses, taillent dans leurs dépenses habituelles et une spirale se déclenche.

Enfin, il faudrait éviter une faillite des Etats. Or, quelques-unes sont déjà acquises : Ukraine, Roumanie, Hongrie, Irlande, Islande, peut-être d’autres… Je lisais, en première page d’un journal américain, qu’avec le budget actuel du Royaume-Uni, le FMI devrait déjà être installé au 10 Downing Street, ou à proximité, pour aider à confectionner le budget et redresser les finances de l’Etat britannique ! Nous sommes très loin du modèle anglais que Nicolas Sarkozy vantait, devant nos ressortissants à Londres, au cours de sa campagne électorale an 2007 (ce qui fait beaucoup rire aujourd’hui nos amis anglais dont on connaît l’humour).

Passons-nous donc de l’hypothèse favorable où tous ces dangers ne se manifestent pas.
Nous entrons dans une phase de transition difficile de faible croissance, de fausse croissance (rebond technique, reconstitution de stocks etc.). Nous entrons dans ce que j’appelle l’économie low cost. On va s’orienter de plus en plus vers les produits à bon marché, le plus importés.

Cette orientation vers le low cost ouvre-t-elle une phase ou une ère de paupérisation ?
J’ai longtemps pensé que la non-distribution des gains de productivité au monde du travail, voire la baisse du salaire réel dans certains cas – dont les couches moyennes nord-américaines sont victimes – était un dommage collatéral de la financiarisation et de la mondialisation. Je commence à penser que ça a été voulu. Je pense qu’une fraction de la « bourgeoisie dirigeante » (je parle en termes marxistes, moi qui suis et resterai un libéral de racines, de conviction, de profession et de vocation) peu cervelée, autosatisfaite, inculte, qui ne connaît pas l’histoire a voulu se déterritorialiser et, en se déterritorialisant, se dégager de la gangue des systèmes nationaux ou régionaux, c’est-à-dire « ces populations qui ne comprennent pas très bien l’économie ».

Un néolibéral authentique avec lequel j’ai travaillé, Denis Kessler, a le mérite de dire les choses telles qu’il les pense. Il a déclaré il y a peu qu’il fallait vider de sa substance le programme du Conseil national de la Résistance pour revenir sur les réformes de structures de l’après-guerre et entamer des réformes de structures inverses. Je crains que ce ne soit le vrai programme qu’on vise à travers de grands leviers comme ceux du libre-échange mondial.

Les pays émergents (Chine, Inde, Brésil) sont les seuls actuellement qui semblent avoir enrayé leur récession (avec des politiques de relance !). Mais ils ont de la marge : Un pays comme la Chine peut très bien instaurer une assurance maladie (qui existait il y a vingt-cinq ans, elle a été supprimée sous Deng Xiao Ping), dégageant un champ de demande pour les services sanitaires. Evidemment, ces pays peuvent développer encore leurs infrastructures, lancer des recherches et des programmes de grand avenir. C’est ce qu’ils font. Pour l’instant il semble que l’Inde et le Brésil sont en train d’émerger de cette situation difficile.

Si la crise se poursuit sous forme larvée, au moins dans les pays développés, nous assisterons à la prise du pouvoir par les grands pays émergents. Les grandes nations occidentales : États-Unis, Canada, Japon et Europe occidentale vont passer le flambeau aux grands pays émergents dont nous allons devenir involontairement la périphérie.

Le rattrapage, au sens économique du terme (point essentiel de la théorie économique) était possible pour ces pays : ils le font, il faut s’en réjouir. Mais, pour illustrer le point essentiel, la Chine avant la crise avait un taux d’exportations qui dépassait 40% du PIB (un chiffre envisageable pour un pays moyen de 22 millions d’habitants, comme Taiwan, pas pour la Chine, qui en a plus de 1 300 millions !). Ce sont des chiffres disproportionnés. Même sans le libre-échange mondial, la Chine, lancée dans son rattrapage, aurait connu des taux de croissance très importants, c’est une certitude absolue. Je suis, sur ce point, en désaccord formel avec Jean-Marc Daniel. Mais c’est précisément ce dont on ne veut pas puisqu’on veut faire de ces pays les ateliers du monde en notre lieu et place.

Un dernier chiffre pour illustrer le cas chinois : en 2004 la Chine était importatrice nette d’acier, en 2005 elle est devenue exportatrice nette d’acier. Le dernier chiffre mensuel de la production d’acier remonte après avoir un peu baissé : 44 millions de tonnes (soit 528 millions de tonnes annuelles), c’est la moitié de la production mondiale. Et ça va augmenter. Il n’y a aucune raison, pour le coup, qu’Arcelor Mittal continue à produire en France, au Luxembourg ou en Espagne.

Mais par quoi remplacer les usines du groupe ? Par Géox, multiplié par 2000 ou 3000 ? Je ne crois pas, franchement. Je pense au contraire que rien n’oblige à supprimer de plus en plus massivement des activités anciennes, qui, par ailleurs, se modernisent (si Mittal a mis la main sur Arcelor, c’est pour s’approprier le procédé de fabrication) ni à ajouter de nouvelles productions qui viendraient compenser ces pertes d’emplois, d’autant plus que nous sommes dans une Union européenne large.

Dernier argument, Flèche du Parthe, dit-on:
La fermeture des frontières (non pour faire payer les taxes par le consommateur mais pour empêcher les marchandises à bas prix d’entrer) n’entraîne pas la fermeture du marché pour les concurrents étrangers pour cette simple raison : la liberté des investissements directs. M. David Ricardo dont je recommence la lecture - prodigieusement ennuyeuse - en ce moment-même a placé sa théorie des avantages comparatifs du commerce international sur la base d’une hypothèse explicite d’immobilité du capital. Il le dit en termes très forts. Or l’entreprise s’internationalise et rien n’interdit à nos concurrents étrangers de venir s’installer sur nos territoires. Mais s’ils devaient s’y installer, ils devraient le faire dans les conditions sociales, fiscales, environnementales qui prévalent sur nos territoires. That’s the question.

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1) Chiffre tombé en avril 2009 à 70%
2) 38ème colloque de la Fondation Res Publica : L'Etat face à la crise, tenu le 9 décembre 2008

Fondation Res Publica I Lundi 27 Avril 2009 I | Lu 5844 fois





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