La construction européenne a transformé l'histoire


Intervention de M. Serge Sur, professeur émérite à l'Université Panthéon-Assas, directeur de l'Annuaire Français de Relations Internationales (AFRI), rédacteur en chef de Questions internationales, à la table-ronde "l'Europe sortie de l'histoire ? Réponses" du lundi 20 janvier 2014.


Vous m’avez donné la redoutable charge d’être le premier à vous répondre et je dois me situer par rapport à vous, par rapport à votre ouvrage, par rapport à votre question : « L’Europe sortie de l’histoire ? ». C’est une question mais ce sont aussi deux dates « 1914 – 2014 ». Je me suis donc demandé quelles places respectives il fallait accorder au conflit et à la situation actuelle de l’Europe. Il m’a semblé que c’était cette deuxième perspective qui devait nous retenir davantage. Mais comme vous avez parlé vous-même de la guerre, peut-être me limiterai-je à deux brèves remarques à ce sujet. Le souci de ne pas être trop long veut que je simplifie un peu mon propos, que je lui donne un caractère un peu abrupt qu’il n’aurait pas s’il était plus nuancé, plus développé. Mais c’est aussi la logique d’un premier tour d’horizon où l’on se prépare à débattre.

- I -

Sur la Guerre de 1914, j’ai des idées assez claires et assez simples.

- Première remarque : il y a une responsabilité politique claire, c’est celle de l’Autriche-Hongrie et de l’Allemagne. Je n’en veux pour preuve que les Mémoires du chancelier Von Bülow [1] qui, établissant très clairement ce processus d’entrée en guerre, ne cache pas les fautes de l’Allemagne qu’il décrit, qu’il critique. Je voudrais aussi me référer très brièvement à une lettre écrite en 1905 à l’empereur, qui figure dans sa correspondance, publiée en 1931 chez Grasset [2]. À cette époque, vous avez tout à fait raison, on envisageait une guerre anglo-allemande. Et cette guerre fut effectivement plus anglo-allemande que franco-allemande, ce qu’avait très bien vu Thibaudet en 1922 dans son ouvrage « La Campagne avec Thucydide » [3]. Nous sommes dans l’équivalent d’une guerre du Péloponnèse, écrivait-il, qui oppose une puissance continentale et une puissance maritime. La puissance maritime, c’est l’Angleterre. Précisément, dans la lettre que je viens d’évoquer, Von Bülow envisage l’hypothèse que l’Angleterre déclare la guerre à l’Allemagne ou attaque l’Allemagne et il écrit à l’empereur :

« Il faut que Votre Altesse envoie aussitôt un télégramme à Bruxelles et un à Paris, avec sommation de se déclarer dans les six heures pour ou contre nous. Nous entrerons immédiatement en Belgique quelle que soit sa réponse. Pour la France, il s’agit de savoir si elle restera neutre, ce qui est peu vraisemblable mais non impossible. Si la France mobilise, c’est une menace de guerre dirigée contre nous au profit de l’Angleterre. Il faudra alors que les régiments russes marchent avec nous. Et je crois que la perspective de se battre et de se livrer au pillage dans la belle France sera un appât suffisant à les attirer. À l’occasion, on pourrait voir s’il ne serait pas possible d’offrir une compensation à la France afin qu’elle se comporte bien à notre égard, comme par exemple un arrondissement de territoire au détriment de la Belgique. Cela la dédommagerait de l’Alsace-Lorraine. »

On observe là une vision allemande de conquête, de partage qui n’était pas du tout celle de la France entrant en guerre.


- Deuxième remarque, sur la mémoire de cette guerre. Nous allons commémorer en cette année 2014 l’entrée dans la Grande Guerre. Je redoute beaucoup d’être exposé à une logique victimaire nous expliquant que les soldats ont été massacrés et, en partie, massacrés par nos propres généraux. Je dois dire que je trouve ce discours insupportable. Je crois qu’il faut au contraire considérer que ces soldats furent des héros. Ils se sont battus pour défendre le sol français. Pour moi qui suis de famille alsacienne, cette Guerre de 1914 signifie quelque chose. Ils doivent être célébrés comme de vaillants combattants qui sont morts les armes à la main. S’ils sont dignes de compassion, ils méritent surtout qu’on les admire parce que cette génération est tout à fait admirable.

- II -

Ayant dit ceci, qui peut évidemment prêter à controverse, je voudrais en venir à la question principale : « L’Europe sortie de l’histoire ? »

L’Europe, c’est l’Union européenne, aussi bien dans son processus – les communautés (CECA, CEE, CEEA) puis la Communauté puis l’Union – que dans son état actuel. Cette question, a priori, m’est apparue un peu paradoxale parce qu’on pourrait dire, à l’inverse, que c’est la construction européenne qui a réintroduit l’Europe dans l’histoire. En 1945, l’Europe était sortie de l’histoire. Elle était occupée, détruite, divisée. Elle était déconsidérée, par le nazisme pour les uns, par le colonialisme pour les autres.

Où en est l’Europe aujourd’hui ?

Elle a surmonté tout cela. Elle est en bien meilleur état aujourd’hui qu’elle ne l’était en 1945. Alors que l’après Première Guerre mondiale avait été pour elle un désastre, l’après Deuxième Guerre mondiale a été plutôt une réussite. Réussite due à une innovation conceptuelle, qu’on peut très longuement discuter, de Jean Monnet. Ce dernier avait certes une ambition à laquelle on peut ne pas souscrire mais l’instrument qu’il a dégagé, le concept de communauté, était une innovation intellectuelle extrêmement féconde. À vrai dire, dans le domaine des relations internationales – où les institutions, les concepts sont relativement rares et où nous vivons depuis la fin du Moyen-Âge sur le concept d’État – le concept de communauté a été une innovation majeure, et nous vivons toujours sur son héritage. De sorte que je crois que la construction européenne et le concept de communauté qui en a été l’instrument ont permis à l’Europe d’entrer à nouveau dans l’histoire et d’y entrer avec un nouveau visage.

Où serait aujourd’hui l’Europe sans l’Union européenne ? Il me semble qu’on ne peut pas répondre à cette question. On ne peut pas répondre aux questions qui n’ont pas d’objet. Mais mon sentiment est qu’elle serait dans une situation moins favorable qu’elle ne l’est, même aujourd’hui. Je ne veux pas être l’Européen de service. Je ne suis pas un militant de l’Europe. Je suis idéologiquement neutre sur ce plan et je suis très attaché à l’idée nationale. Mais il me semble que, précisément, l’idée nationale a tiré profit de la construction européenne, notamment en Europe. Construction européenne et idée nationale, loin d’être antagonistes, sont selon moi indissociables.

La question : «  L’Europe est-elle sortie de l’histoire ? » tourne autour de l’histoire et de l’idée qu’on se fait de l’histoire. Que va-t-on appeler « histoire » ? De quelle histoire l’Europe sortirait-elle ? Sans prétendre répondre à la question, j’essaierai d’en dégager quelques éléments, quelques sens possibles. Il s’agit de savoir ce qu’est l’histoire. Nietzsche écrivait, dans « Généalogie de la morale » : « …n’est définissable que ce qui n’a pas d’histoire » [4]. C’est une observation que je livre au Président Soutou. Il ne sera peut-être pas d’accord sur ce point, mais cela me semble vouloir dire que l’histoire non plus n’est pas définissable. Simplement il peut y avoir plusieurs perceptions de l’histoire. Alors je vais me fonder sur différentes perceptions pour tenter d’analyser la question : L’Europe est-elle sortie de l’histoire … mais de quelle histoire ?

- La première idée qui vient à l’esprit, c’est que l’histoire, c’est la guerre. Carl Schmitt, qui était juriste, n’écrivait-il pas en substance que l’histoire du droit international depuis son origine n’est rien d’autre que l’histoire de la guerre [5] ? C’est juste, mais je me demande si l’on ne peut pas généraliser son propos à l’histoire tout court. Il est vrai que l’histoire de l’Europe et du monde – et l’histoire du monde façonnée par l’Europe – a été longtemps celle de la guerre, jusqu’aux guerres paroxystiques du XXe siècle. Indiscutablement, de ce point de vue l’Europe est sortie de l’histoire, elle est sortie de l’histoire de la guerre. Personne ne contestera que c’est une bonne chose. Elle a réussi à créer une paix structurelle entre ses membres, à partir de l’entente franco-allemande et à condition que cette entente franco-allemande se maintienne, ce qui veut dire que c’est une entente à laquelle chacun de nous doit veiller comme à la prunelle de ses yeux. Une condition clé du maintien de la paix en Europe, et une condition permanente est le maintien de l’entente franco-allemande.

Si l’Europe, du point de vue de la conception guerrière de l’histoire, est sortie de l’histoire et pour son bien, je crois qu’en revanche on peut dire que l’histoire n’est pas sortie de l’Europe. L’histoire n’est pas sortie de l’Europe dans la mesure où elle n’a pas eu les moyens d’universaliser son modèle. Elle n’a d’abord pas servi de modèle à l’extérieur. Le modèle de la réconciliation franco-allemande aurait pu servir de base pour la question palestinienne. Il pourrait aussi servir de base pour les relations entre l’Inde et le Pakistan, par exemple. Certains de ces couples infernaux que connaissent les relations internationales pourraient, tout d’un coup, transcender leurs conflits par leur entente même, et transformer des conflits stériles en un jeu à somme positive. Cela ne s’est malheureusement pas produit, et l’Union européenne est demeurée une entreprise tout à fait singulière.

L’histoire extérieure, ensuite, a frappé et frappe encore l’Europe. Elle l’a frappée avec la guerre froide, puis avec le phénomène des États défaillants, y compris à ses portes. Le terrorisme international ne l’a pas épargnée, soit que certains réseaux y aient trouvé refuge, soit qu’ils l’aient prise pour cible. En d’autres termes, l’Europe a su pacifier son espace entre ses membres, mais elle n’a su ni exporter cette pacification ni se protéger entièrement des tribulations d’origine extérieure. On l’a bien vu à ses frontières même, pratiquement en son cœur, avec l’affaire yougoslave. Face à l’effondrement du pays, à sa partition en plusieurs étapes, elle a été largement défaillante tant politiquement, diplomatiquement que militairement. Je me borne là pour cette première approche de l’histoire, présentée de façon très sommaire comme le veut la logique du propos.

- Deuxième approche possible : on peut dire que l’histoire, c’est la compétition pour la puissance. C’est la conception de Paul Kennedy : l’histoire des relations internationales n’a jamais été que celle de l’ascension et de la chute des grandes puissances [6]. Il est vrai que l’Union européenne a rompu avec un modèle de puissance qui était le modèle historique de la domination, de la force, de la prépondérance sur autrui, celui de l’empire – domination sur l’Europe elle-même – comme celui de l’hégémonie – domination du monde extérieur. On peut dire que l’Europe a échangé avec les États-Unis ce modèle de puissance auquel elle avait renoncé, ou qui lui a échappé avec la destruction des empires – Première Guerre mondiale – et la destruction des empires coloniaux – Deuxième Guerre mondiale.

Au moment où les États-Unis ont triomphé après les deux guerres mondiales, ils ont en quelque sorte repris à leur compte ce modèle de puissance abandonné par l’Europe. Très éclairant est à cet égard l’ouvrage de Robert Kagan sur Mars et Vénus [7] symbolisant les vertus viriles des États-Unis et les faiblesses féminines de l’Europe. Très significatif également dans l’imaginaire américain cet archétype du western, « High Noon » ou « Le train sifflera trois fois » [8]. On voit dans ce film le shérif Kane (Gary Cooper) affronter seul des truands, confronté à la lâcheté de la ville qu’il défend et qui l’abandonne. Il est très intéressant de noter qu’au moment de la guerre d’Irak, en 2003, les journaux américains présentaient les Européens comme des sissies (tapettes), des lâches… les comparant aux habitants de Hadleyville, le village de Kane, tandis que Kane se dresse seul face à ses ennemis. « High Noon » [9] est, selon leur dire, le film préféré des présidents Bill Clinton et George W. Bush. Il y a là une sorte d’ethos consensuel américain très révélateur.

Ceci étant, si l’Union européenne a rompu avec un modèle de puissance, elle n’a pas rompu avec la puissance. Elle incarne une autre forme de puissance, les normes, les valeurs, la conditionnalité, les partenariats, l’attractivité et, en dépit des difficultés internes qu’elle peut connaître, l’Union européenne reste très attractive. Tous ses voisins souhaitent appartenir à l’Union européenne. Elle reste aussi la première puissance économique et commerciale du monde, même dans le cadre de la mondialisation, et sa capacité de négociation au sein de l’OMC est forte. On ne peut donc pas dire que l’Union européenne est inexistante sur ce plan.

Si elle a une faiblesse – et là je rejoins tout à fait les observations du président Chevènement – c’est sur le plan monétaire. Mais il ne s’agit pas seulement de l’euro. Le problème est beaucoup plus large, c’est celui du dollar. Il n’existe pas de système monétaire international. C’est une carence – pas pour tout le monde – à laquelle l’euro sert un peu de palliatif. L’euro a cherché à compenser l’absence de système monétaire international, absence qui entraîne fragilité sur le plan bancaire et dépossession de la capacité de décision en matière monétaire. Au fond, aujourd’hui, ce sont les États-Unis qui maîtrisent la monnaie. Le dollar est à la fois monnaie nationale et monnaie internationale dominante, ce qui est sans exemple dans l’histoire. De là un phénomène de domination qui n’a pas de précédent : une monnaie nationale est en même temps la monnaie internationale exclusive ou quasi exclusive. L’euro ne l’est que de façon très secondaire.

En définitive, l’économie mondiale dépend des décisions de la FED et non des décisions de la Banque centrale européenne. L’euro est donc une monnaie dominée. Le véritable problème est ainsi moins celui de l’euro que celui du système monétaire international. Pour y remédier, il conviendrait que non seulement les États européens mais tous les États du monde, et notamment les puissances émergentes, dont cela serait également l’intérêt, s’assemblent pour mettre en place un véritable système monétaire international. Quel qu’il soit, un système monétaire international serait préférable à la domination du dollar.

Cette domination du dollar va de pair avec celle des normes. Les normes américaines (normes bancaires, normes comptables, normes industrielles…) sont en train de se répandre voire de se mondialiser. Toutes les normes ne sont pas juridiques mais les plus importantes le sont, et la loi américaine aspire à s’universaliser. Derrière les États-Unis comme derrière l’Union européenne il y a des normes. Or aujourd’hui une sorte de lutte pour le droit est menée pour déterminer les systèmes juridiques qui seront dominants, voire pourront faire l’économie de régulations internationales. Sur beaucoup de plans, de façon assez discrète, ce sont aussi bien les normes américaines que la compétence des tribunaux américains qui se développent. Internet notamment repose très largement sur la loi américaine, sur des contrats qui, soumis à une loi californienne, échappent totalement à une régulation internationale –avec, d’ailleurs, la complicité tacite des gouvernements.

Au-delà du plan commercial, économique, on assiste sur le plan des droits de l’homme à une lutte sourde entre le Premier amendement (qui consacre une totale liberté d’expression) et la conception européenne des droits de l’homme (la Convention européenne des droits de l’homme pose des limites à la liberté d’expression). La liberté d’expression n’est qu’un exemple particulier de conceptions différentes des droits de l’homme entre l’Europe et les États-Unis. On voit bien, notamment à propos d’internet que les systèmes juridiques peuvent être en conflit ouvert et que le Premier amendement l’emporte de plus en plus grâce à l’ubiquité d’internet. Si l’Union européenne n’est pas dépourvue de moyens de lutte contre cette pression diffuse et multiple, il n’est pas certain qu’elle ait la volonté de les mettre en œuvre.


III -

On peut alors retenir une approche plus prospective de la question. Le Plan Marshall a certes joué un rôle au départ de la construction européenne, mais la dynamique communautaire s’était depuis lors largement autonomisée. Pour l’Europe, la sortie de l’histoire ne risque-t-elle pas finalement d’être la dissolution de l’Union européenne dans l’Otanie ? C’est le cœur du problème. Je ne crois pas du tout que l’Union européenne soit sortie de l’histoire mais elle peut en sortir, voire elle serait en passe d’en sortir – et avec elle les nations qui la composent – dans la mesure où elle se dissoudrait dans une Otanie qui est en gestation – Otanie que l’on baptise du doux nom d’Occident.

- Cette perspective est évidemment liée à la zone de libre-échange transatlantique. Si cette zone de libre-échange est mise en place, la conception britannique qui dès les années cinquante s’opposait au marché commun, l’emporterait. Il en résulterait une domination totale de l’anglosphère. L’Europe telle que nous la connaissons serait vassalisée si cette zone de libre-échange voyait le jour. Ce risque, qui pour certains Européens mêmes est une chance, est très présent parce que la pression américaine est très forte. Les lobbies américains en particulier sont extrêmement puissants et très présents à Bruxelles. Sur ce point, je rejoins tout à fait le président Chevènement : le Parlement européen est aujourd’hui totalement dominé par les lobbies, notamment américains. Il y a quelques semaines, James Baker s’est ainsi rendu à Bruxelles pour féliciter les lobbies américains de leur activité et de leurs succès.

Une telle domination viendrait compléter la domination monétaire et bancaire des États-Unis. Cette tutelle économique et financière serait la deuxième mâchoire, la première étant celle de l’OTAN qui exerce déjà une tutelle militaire, une tutelle sécuritaire sur l’Europe. Je me souviens d’avoir entendu l’ambassadeur Gabriel Robin, après la chute de l’URSS, devant la Société d’histoire générale et d’histoire diplomatique, utiliser une image antique. J’ai évoqué la guerre du Péloponnèse, et lui parlait de triomphe (triumphus) à la romaine. Et il décrivait le « triomphe » de l’OTAN … et derrière le char de l’OTAN s’avancent les vaincus qui sont présentés à la foule… d’abord les anciennes démocraties populaires, le Pacte de Varsovie, l’URSS, et un peu plus loin l’Europe. Avec ce projet, nous y sommes.

Un élément clef est l’industrie de défense. Une bataille, ouverte ou souterraine, se livre entre les industries américaines et les industries européennes. La question du Rafale est très caractéristique. Les États-Unis ont lancé une fatwa contre le Rafale. Personne ne doit l’acheter. C’est une manière de domestiquer l’industrie européenne. C’est aussi l’une des dimensions du problème ukrainien. Derrière les accords d’association avec l’Union européenne il y a les normes OTAN. L’Ukraine, en cas de ratification, devrait commercer selon les normes OTAN. Dès lors firmes et produits américains s’implanteraient. Ce sont au demeurant des dirigeants américains, pas les Européens, qui sont venus haranguer la foule [10] en Ukraine. C’est pourquoi la question de la présence de l’Europe dans l’histoire est selon moi interne à l’Europe.

- Mais l’Union peut-elle dégager et défendre un intérêt européen commun ? Cela suppose des conditions qui ne sont pas remplies aujourd’hui. Nous rejoignons la problématique du livre : quelle que soit la conception qu’on s’en fait, il n’y a pas de puissance sans identité politique. L’Europe cherche son identité politique autour de la démocratie, de la liberté, de la solidarité sociale, des droits de l’homme. Mais la démocratie suppose un peuple. Or il n’y a pas de peuple européen, il n’y a pas de démos européen. Il y a différents peuples dont certains tendent d’ailleurs à se définir comme ethnos plutôt que comme démos. La conception ethnique de la nationalité tend malheureusement à se développer en Europe, autre menace pour l’Union.

De même que la démocratie, les droits de l’homme ne peuvent être garantis que dans un cadre national. On peut avoir une conception déclaratoire des droits de l’homme, comme avec la Convention européenne des droits de l’homme, mais la véritable garantie se trouve dans les systèmes juridiques nationaux. Ils peuvent présenter entre eux certaines différences, liées à leur culture et à leur tradition politique. L’efficacité de la Convention européenne des droits de l’homme est liée à la bonne volonté des États et à l’efficacité de leur système judiciaire. Un certain nombre de décisions prises par la Cour européenne des droits de l’homme ne sont pas appliquées, purement et simplement. Je pense à l’Irlande, je pense à la Pologne et encore, me limitant aux pays membres de l’Union européenne, je ne parle pas de la Turquie ni de la Russie.

Je crois que les nations restent au cœur de l’Union européenne. Elles l’ont été au départ. Je ne sais pas si Jean Monnet voulait vraiment détruire les identités nationales. Il était certainement hostile au nationalisme mais, pour avoir lu ses très intéressants Mémoires [11], je n’ai pas le sentiment qu’il était un ennemi de l’idée nationale. Le rôle qu’il a joué pendant les deux guerres mondiales montre qu’il avait un sens national indiscutable. De Gaulle et lui ont défendu deux conceptions différentes de l’intérêt national. Ceci étant, je ne défends pas l’Europe de Jean Monnet. Elle a eu sa part d’efficacité, elle doit aujourd’hui être dépassée. L’Europe est toujours l’Europe des nations. L’intergouvernementalisme de l’Union tend au demeurant à l’emporter aujourd’hui sur les institutions communautaires intégrées.

Au cœur de cette Europe des nations, l’entente franco-allemande. Nous en partons et nous y revenons. Le problème actuel me semble être d’en persuader l’Allemagne, parce que je crois qu’en France tout le monde en est convaincu. Mais on a un peu le sentiment qu’aujourd’hui l’Allemagne est de plus en plus attirée par le grand large et qu’elle souhaite jouer son destin seule, que l’Europe est un héritage dont elle aimerait bien accepter l’actif et rejeter le passif. C’est peut-être une perception inexacte, peut-être M. Maldacker me contredira-t-il… j’en serais tout à fait heureux.

- IV -

Je conclurai sur une observation qui rejoint également le propos du président Chevènement. Il me semble qu’un des grands échecs de l’Europe est d’avoir manqué la Russie. Après la guerre froide et la chute de l’URSS, la Russie était en quelque sorte en jachère. Elle était dans une situation flottante, ne savait pas très bien où elle allait. Or l’on a recréé des antagonismes artificiels, un nouveau « rideau de fer », une fausse guerre froide. On a eu grand tort. L’élargissement nous a amenés à épouser un peu trop vite les antagonismes et les frustrations des pays d’Europe centrale et orientale. Nous aurions peut-être mieux fait de nous intéresser au grand partenaire qu’est la Russie.

De ce point de vue, la responsabilité est partagée parce que la Russie a connu quant à elle une sorte de « bovarysme politique ». Ne se consolant pas de la fin du duopole américano-soviétique, elle voulait à tout prix maintenir ce dialogue, elle considérait que l’Europe était trop petite pour elle, que ses seuls interlocuteurs dignes d’elle étaient les « grands ». On voit bien aujourd’hui la résurgence de cette aspiration au duopole. Mais nous avons laissé passer la chance d’avoir un partenariat réel. Or il serait plus utile à mon sens d’avoir une zone de libre-échange ou un partenariat paneuropéen avec la Russie qu’un partenariat transatlantique avec les États-Unis. Puisque nous avons ici de grands ambassadeurs, je terminerai par une conclusion à la Norpois : « La route de Berlin, pour la France, passe par Moscou » [12]


Jean-Pierre Chevènement
Merci, Monsieur le professeur. Votre exposé était tout à fait passionnant.
Il y a un point avec lequel je ne suis pas tout à fait d’accord avec vous, c’est Jean Monnet. Il faudrait que nous en reparlions à l’occasion…


Serge Sur
Je ne suis pas monnetiste mais je suis indulgent pour Monnet.


Jean-Pierre Chevènement
Vous savez que le 18 juin il a refusé de suivre le Général de Gaulle et qu’il est devenu chef adjoint de la mission britannique d’approvisionnement aux États-Unis. Pour le reste, je vous renvoie à un excellent petit livre : « La faute de M. Monnet » [13].


Serge Sur
À Alger, en 1943, il a soutenu de Gaulle.


Jean-Pierre Chevènement
Non, il était là pour soutenir Giraud…


Serge Sur
Oui mais il a lâché Giraud et a soutenu de Gaulle.


Jean-Pierre Chevènement
Giraud s’est planté tout seul. Et de Gaulle, qui n’avait que lui « en magasin », a fait de Monnet son commissaire à l’approvisionnement, ce qui était sa fonction depuis toujours.


Serge Sur
… puis au Plan où il a quand même été extrêmement efficace.


Jean-Pierre Chevènement
En effet.

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[1] « Mémoires du Chancelier Prince de Bülow » :
« 1849-1896 Sa jeunesse et sa carrière de diplomate », t. 4,
« 1897-1902 Le Secrétariat d'État des Affaires étrangères et les premières années de Chancellerie », t. 1,
« 1902-1909 Du renouvellement de la Triplice jusqu'à la démission du Chancelier » , t. 2, 
« 1909-1919 La Grande Guerre et la Débâcle » ), t. 3,
Denkwürdigkeiten »], Bernhard von Bülow (trad. Henri Bloch et Paul Roques), Paris, éd. Plon, 1931
[2] « Correspondance secrète de Bülow et de Guillaume II », Guillaume II, Bernhard von Bülow. Préface de Maurice Muret, éd. Grasset, 01/01/1931.
[3] « La Campagne avec Thucydide », Albert Thibaudet, Collection Blanche, Gallimard, Parution : 01 06-1922
[4] In « La Généalogie de la morale » ("Zur Genealogie der Moral”), Friedrich Nietzsche publié à Leipzig, éd. C.G. Naumann en 1887. 2e dissertation La « faute », la « mauvaise conscience », ce qui leur ressemble (16).
[5] Carl Schmitt, « Le Nomos de la Terre », 1950 ; avec présentation de Peter Haggenmacher, PUF, Quadrige, 2008.
[6] Paul Kennedy, « The Rise and Fall of Great Powers », 1987 ; « Naissance et déclin des grandes puissances », Payot, 1989.
[7] « Of Paradise and Power: America and Europe in the New World Order », Robert Kagan, New York, Knopf, 2003. Tiré d'un essai paru dans la revue Policy, cet ouvrage est paru en français aux éd. Plon en mars 2003 sous le titre « La puissance et la faiblesse, l’Europe et les États-Unis ont-ils encore un avenir commun ? ».
[8] « Le train sifflera trois fois »  (titre original : High Noon), western réalisé en 1952 par Fred Zinnemann. Avec Gary Cooper, Grace Kelly, Thomas Mitchell…
[9] High Noon, au sens propre, signifie « plein midi » et, au sens figuré, désigne l'« heure de vérité »
[10] Les sénateurs américains Christopher Murphy et John McCain sont intervenus le dimanche 15 décembre 2013 devant les militants pro-UE rassemblés sur la place de l'Indépendance (Maïdan Nezalejnosti) à Kiev pour leur exprimer leur soutien. "L'avenir de l'Ukraine est dans l'Europe et les États-Unis soutiennent ce choix", a déclaré le démocrate Murphy. Mais Mme Victoria Nuland, sous-secrétaire d’État des États-Unis en charge de l’Europe et de l’Asie, est à la manœuvre. On connaît son propos sommaire, fin janvier 2014 dans un entretien téléphonique avec l’ambassadeur américain en Ukraine : « Fuck Europe ! ». Mme Nuland est l’épouse de Robert Kagan, néoconservateur précité.
[11] « Mémoires », Jean Monnet, éd. Fayard, Paris, 1976
[12] « Si tous les chemins mènent à Rome, en revanche, la route qui va de Paris à Londres passe nécessairement par Pétersbourg », citation du Marquis de Norpois dans « à la recherche du temps perdu », (volume 3) Marcel Proust.
[13] « La faute de M. Monnet », Jean-Pierre Chevènement, coll. « L’idée Républicaine », publié en octobre 2006 aux éditions Fayard avec le soutien de la Fondation Res Publica.

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Le cahier imprimé de la table-ronde "L'Europe sortie de l'histoire ? Réponses" est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation

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