La concorde civique face au spectre de la guerre civile


Note de lecture de l’ouvrage de David Djaiz "La guerre civile n’aura pas lieu" (Editions du Cerf, février 2017), par Baptiste Petitean, directeur de la Fondation Res Publica.


La concorde civique face au spectre de la guerre civile
Le premier ouvrage de ce jeune normalien et ancien élève de l’ENA constitue un essai à la fois documenté et audacieux, visant à analyser les ferments de la guerre civile dont le spectre obscurcit l’horizon de la société française. Face au défi de civilisation lancé par la menace du djihadisme islamiste qui frappe la France depuis plusieurs années, l’auteur tente de tracer le contour d’une « restauration » (p. 145) civique et morale.

S’appuyant sur un travail d’archéologie sémantique et conceptuelle, David Djaiz prend le temps de la définition et du cadrage de ce qu’est la guerre civile. Elle renvoie à la stasis vue comme « potentialité de violence, force de fragmentation qui couve et ne demande qu’à s’actualiser à la faveur d’une étincelle extérieure » (p.42). En tant que « trouble qui frappe le corps politique » (p. 51), elle est le double maléfique de la polis, la communauté des citoyens. Car elle désigne une dynamique factionnelle, il s’agit de connaitre le seuil de violence maximale que la communauté politique peut tolérer pour saisir le passage de la guerre civile « virtuelle » à la guerre civile « actuelle », et, partant, en conjurer le spectre.

« Le triangle d’actualisation » de la guerre civile.
L’auteur identifie trois paramètres pour rendre compte de l’actualisation de la guerre civile :
- Un sujet social disponible
- Un appel qui se fonde sur une idéologie
- Une forme de violence qui s’apparenterait à la sauvagerie
Le « terrorisme islamiste [...], plus récent avatar de la guerre civile mondiale » (p. 89) permet d’activer ce schéma de compréhension. David Djaiz retient trois éléments, en ayant recours à la théorie d’Ibn Khaldûn, qui conjointement rendent possible l’actualisation de la guerre civile sur notre sol :
- Une « néo asabiyya urbaine » (p. 93) (une expression que l’auteur emprunte en la complétant à Michel Seurat), autrement dit un groupe social solidaire composé d’individus potentiellement déviants ou voyous, reflétant les fractures et l’inimitié qui couvent non pas à ses frontières mais au sein de la société française. En le résumant très – trop – rapidement, David Djaiz caractérise le djiahdiste « homegrown » comme un individu issu des banlieues défavorisées mais également dissidentes des grandes villes, reprenant ici l’analyse de Gabriel Martinez-Gros dans son ouvrage paru en 2016 « Fascination du djihad ».
- La « dawa djihadiste » (p. 100), un appel qui se fonde sur « un messianisme anti-politique, c’est-à-dire la dissolution de toute société dans l’impossible communauté effervescente des croyants » (p. 90).
- Enfin, « une violence archaïque » (p. 122), déshumanisante et qui a vocation à apporter le salut à celui qui l’utilisera pour servir la cause.

Par ailleurs, la querelle sur l’alternative entre l’islamisation de la radicalité (thèse défendue par Olivier Roy) et la radicalisation de l’islam (thèse de Gilles Kepel) est hardiment qualifiée d’« artificielle » (p. 121), puisque, nous explique David Djaiz, une « indétermination première », à savoir « la rencontre aléatoire entre deux réalités, une dawa d’idéologues et une asabiyya de déshérités » (p. 120) rendant caducs des modèles explicatifs forcément trop hermétiques.

La restauration civique et morale face à un défi de civilisation.
« Le vertige de la guerre civile est un défi adressé à notre pacte social » (p. 136). L’auteur propose alors une « restauration » civique et morale (p. 145), qui pourrait passer par exemple par la remise en place d’un service national pour tous les jeunes Français et adapté selon le profil de la personne (rythme des études…). Toutefois, David Djaiz demeure lucide sur les limites de telles mesures, et prône donc, en fin lecteur de Nicolas Machiavel et des philosophes et théoriciens politiques du courant néo-républicain (Philip Pettit, Quentin Skinner…), l’élaboration d’une « politique active de la concorde » civique (p. 145). Elle constitue selon lui « la raison politique des années à venir » et passe tout particulièrement par une mémoire apaisée, tout particulièrement au sujet du passé colonial de la France. Le partage de cette mémoire ne se fera ni dans l’oubli d’un passé douloureux ni dans l’exaltation d’une histoire mythifiée. Bien au contraire, un effort de pédagogie de la part de nos élites politiques sera nécessaire pour démêler la complexité d’une histoire enchevêtrée et pour éloigner les simplismes qui renforcent le communautarisme et donc les tensions au sein de la société.

Pour un islam français.
Selon David Djaiz, « la France n’a pas encore incorporé comme elle le devrait l’islam de France » (p. 149), c’est-à-dire les musulmans et leurs pratiques culturelles. Il appelle à la transformation d’un islam en France à un islam français qui serait un islam des Lumières, un tel mouvement ne regardant que les musulmans, à travers l’émergence de quelque corps constitué de l’islam dans notre pays. Mais l’auteur met également en garde contre la tentation des ‘accommodements’ et des compromis entre l’Islam et la France, y préférant la notion d’ « appropriation mutuelle » (p. 153). De telles concessions laisseraient en effet un espace dans lequel il serait difficile de conjurer les mauvaises volontés.

Ainsi, David Djaiz interroge dans son premier ouvrage le rôle non seulement du politique mais de la société et des individus pour promouvoir des « politiques morales », dissiper le spectre de la guerre civile et empêcher son actualisation. Dans cette perspective, on comprend que « la guerre civile est à la fois le poison et le remède la communauté politique » (p. 52), voire que « le remède se trouve dans le poison » (p. 185), ce qui est la définition et la vocation du pharmakon. Il s’agit de rendre possible une alliance renouvelée des citoyens, sur la base du civisme et de la fraternité républicaine afin de maintenir à un niveau tolérable la bonne conflictualité inhérente à toute société, sans pour autant laisser les factions et la violence l’emporter.

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Fondation Res Publica I Mercredi 17 Mai 2017 I | Lu 1149 fois




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