La République et le libéralisme face à la mondialisation


Intervention de Nicolas Baverez, essayiste, avocat, au colloque "A demain la République?" du 10 octobre 2011


La République et le libéralisme face à la mondialisation
Je vous remercie beaucoup de m’avoir invité et vous prie d’excuser la façon inélégante dont je vous quitterai avant la fin des débats, en raison d’une émission radiophonique prévue de longue date.

Comme Jean-Pierre Chevènement l’a rappelé, un lieu nous rassemble – un lieu que nous n’avons pas vraiment choisi au départ mais auquel nous sommes très attachés – : c’est la Franche-Comté. Mais, ce qui nous rassemble plus encore et qui est affaire de conviction et non plus de hasard, ce que j’admire chez Jean-Pierre Chevènement sans partager toujours ses idées, c’est sa conception de la politique. Une façon d’aborder la politique par le haut, par les idées, par les principes et non par le caniveau. Une démarche aujourd’hui peu partagée et qui n’a jamais été plus nécessaire, tant le contraste est grand entre les enjeux décisifs et le contenu jusqu’à présent indigent de la campagne présidentielle de 2012.

Jean-Pierre Chevènement m’a demandé de venir traiter devant vous de la question : Comment peut-on être à la fois républicain et libéral face aux mutations du XXIème siècle ? En quoi la contradiction, souvent soulignée, entre ces deux notions peut-elle contribuer à éclairer, voire à résoudre, les problèmes de notre époque et de notre pays ?

La tension République/libéralisme est au cœur des contradictions qui partagent les sociétés modernes entre l’autonomie et la solidarité, le risque et la sécurité, l’État, la nation et le système international.

Ces notions ont émergé au cours des trois grandes révolutions qui ont fondé la liberté moderne : la Révolution anglaise (la protection des droits de l’individu ou Habeas Corpus), la Révolution américaine (la Constitution, la séparation des pouvoirs) et la Révolution française qui définit les droits de l’homme et pose le principe de la souveraineté nationale. Ainsi, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen juxtapose les droits de l’homme qui sont du côté du libéralisme, et les droits du citoyen qui renvoient à la République. A défaut de principe transcendant, religieux ou philosophique, à défaut d’ancrage dans la tradition, la liberté ne peut reposer que sur des procédures ; elle doit être fondée sur des valeurs et des déclinaisons concrètes. Et les valeurs de la République sont là pour passer de la liberté formelle aux libertés réelles.
Libéralisme et République, ces deux notions sont bousculées par les grandes évolutions qui caractérisent le monde. Au principe du XXIème siècle, on trouve la mondialisation, qui se définit par un capitalisme universel, un système multipolaire et une hétérogénéité forte des cultures et des institutions. Or la mondialisation est en crise et cette crise marque la fin d’importants cycles historiques :
La fin de la superpuissance absolue dont disposaient les États-Unis depuis les dernières années du XIXème siècle.
La fin du cycle des Lumières opposant l’ordre civil à l’intérieur des nations à la jungle internationale, l’État-pivot assurant tant la paix intérieure, la paix civile, que la défense de la souveraineté nationale.
La fin du monopole de l’Occident sur l’histoire du monde, avec le retour, au premier rang, de pays comme la Chine ou l’Inde qui, en 1700, représentaient 25% du PIB mondial. Ils avaient en partie perdu leur poids politique avec la grande divergence qui, pendant trois siècles, a conféré à l’Occident le monopole de la société industrielle, du développement économique et de la démocratie.

Je voudrais défendre devant vous trois idées :
- L’opposition entre libéralisme et République, si elle n’est pas complètement infondée, est très exagérée.
- La grande transformation du XXIème siècle bouscule le libéralisme comme la République.
- Le libéralisme, dans son acception politique, est une des clefs des défis qui, aujourd’hui, se présentent au monde, à l’Europe et à la France.

L’opposition traditionnelle entre libéralisme et République est excessive.

Le libéralisme n’est pas une doctrine économiste anglo-saxonne. Né avec Montesquieu, Locke et les Lumières, il est fondé sur l’autonomie et la protection des droits de la personne humaine, un système de contre-pouvoirs qui assure l’État de droit, le respect du pluralisme politique.
On distingue trois traditions libérales :
Le libéralisme politique à la française, qui court à partir de Montesquieu, avec Condorcet, Constant, Tocqueville, Elie Halévy, Raymond Aron, François Furet, reconnaît l’autonomie et le primat du politique.
Pour l’utilitarisme qui s’est transmis depuis Bentham et Stuart Mill jusqu’à Hayek, c’est le seul jeu des intérêts qui fabrique l’intérêt général.
Enfin les Libertariens, représentés aujourd’hui par Robert Nozick ou Pascal Salin, postulent un individualisme radical très critique envers la notion d’État.

Le libéralisme que j’essaierai de défendre devant vous est le libéralisme politique à la française.
J’en viens à la République. Elle est d’abord une forme de gouvernement qui se distingue et de la monarchie et de l’empire, et qui est née en France le 21 septembre 1792. Elle est surtout un système de valeurs, un « état d’esprit » comme le soulignait Pierre Mendès France. Trois éléments fondamentaux résument cet état d’esprit: le citoyen, socle de la démocratie ; l’idée de nation ; l’État qui, en France, est consubstantiel à la nation.

En France, c’est la République qui donne son contenu à la liberté, notamment à travers sa devise. La liberté y est première, mais sa tension potentielle avec l’égalité est résolue à travers la médiation de la fraternité. L’égalité et la fraternité, comme la liberté, ne peuvent en tout cas rester des slogans et doivent être traduites en actes, ce qui est la responsabilité première de l’État
Si elles ne se confondent pas, les notions de libéralisme et de République possèdent de nombreux points communs : la citoyenneté, l’engagement, le respect des contre-pouvoirs. Ce qui permet à un individu de devenir un citoyen, c’est l’éducation à la liberté mais aussi l’appartenance à la nation, communauté qui transcende les destins individuels. Ce qui fait qu’un peuple devient digne d’assumer la liberté, c’est le passage du laos (ensemble d’individus atomisés) au dèmos (ensemble de citoyens organisés et réunis par un projet). Ce qui constitue la protection de la démocratie, c’est à la fois le respect des règles de l’État de droit mais aussi l’engagement des citoyens.
C’est pourquoi l’opposition des deux notions me semble forcée et artificielle.

J’en trouve la confirmation dans notre histoire, qui montre que le libéralisme et la République cheminent souvent de conserve.

Les deux conceptions de la politique ont les mêmes ennemis : les situations de guerre, civile ou extérieure, les extrémistes et les démagogues. L’une et l’autre s’opposent aux systèmes de rentes, aux corporatismes et aux conservatismes. Les libéraux et les républicains se retrouvèrent au XIXème siècle dans la critique de l’empire et de la monarchie comme dans la défense du suffrage universel. Ils jouèrent un rôle majeur dans la résistance de la France aux totalitarismes du XXème siècle.

Les périodes de modernisation de la France, dans la période contemporaine ont ainsi vu République et libéralisme aller de pair. Ce fut vrai de la Belle époque, à l’apogée de la IIIème République, avant la catastrophe de 1914. Ce fut encore vrai sous la Vème République du Général de Gaulle : 1958 vit à la fois la refondation de la République, la redéfinition de la politique étrangère et de défense autour du principe d’indépendance nationale, et la poursuite d’une politique économique libérale sous l’influence de Jacques Rueff. D’un côté, la France mit l’accent sur la production, l’investissement, la recherche, au détriment des salaires et de la redistribution (ce qui est d’ailleurs une des explications de la secousse de 1968). De l’autre, la France entra dans le marché commun et reconvertit rapidement sa structure de production et d’exportation de l’ancien empire colonial vers l’Europe.

A contrario, l’exemple tragique de Vichy témoigne d’un krach parallèle de la République et du libéralisme. L’État français fut autoritaire, étatiste et corporatiste, en même temps qu’il renonçait à sa souveraineté pour devenir un jouet entre les mains de l’Allemagne nazie. Il s’est construit et défini contre la République et ses valeurs – dont la liberté –, en même temps que comme un régime policier. Ce fut la négation conjointe de la République et du libéralisme.

Voilà pourquoi notre histoire confirme que les relations entre libéralisme et République sont à la fois plus complexes et plus fécondes qu’il n’est généralement admis.

Enfin, l’histoire politique française révèle une vitalité intellectuelle du libéralisme. J’ai rappelé la filiation des philosophes française de la liberté mais nous eûmes aussi nombre de grands économistes, paradoxalement méconnus en France : François Quesnay, physiocrate, fut le premier qui modélisa une économie (ce fut la première révolution quesnaysienne !). Il y eut ensuite Jean-Baptiste Say, avec la théorie de l’offre, et Frédéric Bastiat, tenant du libre-échange. Léon Walras créa la première modélisation de l’équilibre général mais dut s’installer à l’étranger parce que l’Université française lui tourna le dos ; Maurice Allais s’inscrivit à bien des égards dans sa continuité. Enfin, j’ai rappelé le rôle décisif de Jacques Rueff dans la modernisation économique de la France après 1945. Cette vitalité intellectuelle n’a nullement empêché les libéraux français d’être marginalisés dans la vie politique depuis 1789. Le dernier vrai libéral qui eût exercé le pouvoir fut Raymond Barre. Le libéralisme a souvent inspiré les réformes mais cheminé sous d’autres bannières, comme lors du tournant de la rigueur de 1983.


La grande transformation de la mondialisation remet en question le libéralisme comme la République


Chateaubriand disait que dans chaque période historique, on trouve un « esprit principe ».
Le XXIème siècle, que cela plaise ou non, pour le meilleur ou pour le pire, est structuré par la mondialisation. Une mondialisation, qui, ainsi que je l’ai rappelé, repose sur un capitalisme universel, un système multipolaire, – sans la réassurance ultime d’une superpuissance comme le furent le Royaume-Uni (XIXème siècle) ou les États-Unis (XXème siècle), enfin sur la coexistence de valeurs, de cultures et d’institutions très hétérogènes.

La mondialisation est un cycle historique qui est né en 1979, en réaction à la crise de l’ère keynésienne, qui s’est formidablement accéléré après la chute du mur de Berlin – qui a supprimé au moins pour un temps les modèles alternatifs au capitalisme –, puis qui est entrée à partir de 2001 dans une période de très fortes turbulences : turbulences économiques, avec le gonflement puis l’explosion en chaîne des bulles spéculatives ; turbulences politiques avec la démesure américaine qui a débouché sur le déclin et le repli actuel des États-Unis
Il est vrai que les idées libérales ont participé à l’émergence de la mondialisation. En 1979, le changement de politique monétaire aux États-Unis avec la priorité accordée à la désinflation par Paul Volcker marqua la revanche de Milton Friedman sur Keynes. Si Mme Thatcher concentra les pouvoirs au Royaume-Uni de manière peu libérale, elle entendit rétablir le pouvoir du marché contre celui de l’État Dans le même temps, la révolution iranienne de 1979 n’avait rien de libéral et si la Chine s’est bel et bien convertie au capitalisme, elle n’a nullement adopté les valeurs et les institutions du libéralisme.

Ceci conduit à distinguer clairement trois notions trop souvent confondues.
Le libéralisme, comme je vous l’ai rappelé, est avant tout une doctrine de philosophie politique, fondée sur la primauté de la liberté et de l’autonomie des individus.

Le capitalisme est un système de production. Il est dans l’ordre des instruments et prend des formes diverses : total capitalisme en Chine, FSB capitalisme en Russie, capitalisme financier aux États-Unis, capitalisme des États-Providence en Europe. Le capitalisme est un caméléon, qui peut muter pour se couler dans des institutions politiques et des types de société très variés.
Le marché est un ensemble d’institutions qui permet de faire se rencontrer l’offre et la demande et de nouer des échanges, ainsi qu’un système économique fondé sur des droits de propriété.

On confond souvent la philosophie politique, le système institutionnel et le système de production. Les trois sont à mon avis bien différents et l’une des erreurs de Marx consista à les assimiler.

La mondialisation marque une forme de triomphe du capitalisme avec son universalisation et la disparition – peut-être provisoire – des modes de production alternatifs. Elle n’implique nullement l’avènement du libéralisme, comme en témoignent les exemples de la Chine, de la Russie et de bien d’autres pays. Ceci n’empêche pas certains émergents d’être d’authentiques démocraties, à l’image de l’Inde ou du Brésil. Le capitalisme universel ne signifie donc pas non plus la mort de la démocratie.

La situation du marché relève d’une autre analyse. L’autorégulation des marchés est un mythe qui a contribué directement à la crise. Mais là encore la mondialisation ne peut être réduite au marché. À preuve la Chine, grande gagnante des trente dernières années, qui ne dispose pas d’un marché puisqu’il n’y a pas de garantie des droits de propriété (à commencer par le respect de la propriété industrielle et intellectuelle).
La crise de la mondialisation, comme norme du capitalisme depuis le début des années 1980, ne fait pas de doute. Mais elle n’est pas une crise du libéralisme. Certains principes qui ont dominé les dernières décennies sont, à mon avis, très peu libéraux : L’autorégulation des marchés n’est nullement un principe libéral. Le principe libéral est celui des contre-pouvoirs. L’indépendance des banques centrales, qui se placent au-dessus de tout pouvoir politique, n’est pas un principe libéral. Le principe libéral, c’est que les autorités financières et monétaires sont dans un système où elles sont surveillées et doivent dialoguer avec les autres pouvoirs. Le moment d’hybris et de démesure des États-Unis, avec George Bush, se situe aux antipodes du libéralisme. Le Patriot Act est tout sauf une loi libérale.

Il faut donc être précis et prudent dans la lecture des événements qui ont conduit à la crise parce que les explications simplistes conduisent aux fausses solutions. L’histoire est complexe. Elle ne permet pas de confondre mondialisation et libéralisme politique ou économique.


Le libéralisme politique face aux défis de la crise de la mondialisation


Nous vivons une période de transition extrêmement chaotique qui va se poursuivre pendant des années sur fond de montée – ou de resurgissement – des émergents, de déclin de l’Occident en général et des États-Unis en particulier, de problèmes économiques de cycles, de régulation, de déséquilibres majeurs de l’économie mondiale, de refonte de systèmes de solidarité qui se révèlent insoutenables. Cette situation fait naître des risques intellectuels, politiques, sociaux. Le progrès et la science se trouvent mis au banc des accusés. Le choc déflationniste qui atteint les classes moyennes dans leurs revenus, dans leur patrimoine, dans leur emploi, déstabilise les démocraties qui sont vulnérables aux populismes et aux extrémismes. La crise peut à tout moment dégénérer en guerre monétaire et économique, si s’engage une spirale protectionniste.

C’est précisément dans de tels moments que les libéraux et les républicains doivent se retrouver côte à côte pour endiguer la montée des passions et des pulsions collectives dont les manifestations abondent : le mouvement Tea party aux États-Unis, l’autoritarisme en Hongrie, le séparatisme en Belgique, en Italie du Nord ou en Catalogne, l’extrémisme en France ou en Europe du nord.

Dans ces moments de grands troubles, le libéralisme et la République peuvent se retrouver.

Comment peuvent-ils se retrouver ? Pourquoi le libéralisme politique ne doit-il pas être écarté pour gérer les crises et les chocs que nous avons devant nous et qui pourront menacer la liberté ?

Le système mondial

Il faut aujourd’hui réfléchir autour de trois dimensions.
La citoyenneté. La communauté internationale existe par intermittence et se mobilise autour de certains thèmes. Autrement dit, la citoyenneté, qui était purement nationale, va aujourd’hui s’exercer sur différents plans. L’État restera le pivot mais la citoyenneté peut être déclinée au plan local, au plan national qui restera déterminant, au plan éventuellement européen, au plan mondial dans certaines circonstances (protection de l’environnement, régulation du cybermonde, catastrophe de la centrale de Fukushima...).

La régulation est le deuxième problème majeur. Le capitalisme universel ne peut fonctionner et se stabiliser sans institutions, sans règles. Paradoxalement, la disparition des États-Unis comme superpuissance – que certains ont pu souhaiter – est dangereuse. Dans le principe, un monde multipolaire est préférable car la décision est partagée. Mais dans la pratique, il est toujours beaucoup plus volatil, beaucoup plus dangereux, beaucoup plus instable. D’où l’urgence de le doter de stabilisateurs qui devront être négociés et partagés entre le monde développé et les pays émergents.

Le gouvernement – et non la gouvernance, terme que je n’aime pas beaucoup – constitue le principal défi. Comment assurer la légitimité et l’efficacité d’un système de décision politique qui doit être apte à garer les risques systémiques du capitalisme universel ? Et ce alors que les institutions internationales sont éclatées et divisées (entre ce qui dépend de l’ONU, ce qui dépend du G20, FMI, OMC…). Et ce alors que le choc des ambitions, des intérêts et des principes est de plus en plus rude entre les grands pôles qui structurent la mondialisation, et notamment les États-Unis et la Chine.

L’Europe

L’euro a succédé à Lehman Brothers en 2008 comme le risque systémique qui peut provoquer en 2011 un krach de l’économie mondiale. La crise, au départ financière, est devenue économique, avec les faillites et le chômage, puis politique avec le krach des risques souverains. Les économistes et certains politiques avaient à juste titre tenté d’attirer l’attention, au moment du débat sur le traité de Maastricht, sur le fait qu’il était impossible de créer une monnaie européenne sans un minimum d’intégration budgétaire et de solidarité financière et surtout sans l’adossement à un pouvoir politique. En langage économique : une monnaie unique a pour condition la solidarité financière, la coordination budgétaire et la mobilité des facteurs de production. Tout cela se vérifie tristement avec la crise de l’euro. Si les Européens ne sont pas capables d’adosser rapidement l’euro à un gouvernement économique, d’accepter un principe de solidarité financière et de responsabilité budgétaire, de modifier les statuts de la Banque centrale européenne, la zone euro éclatera, comme avant elle l’Union latine ou le Bloc-or. Voilà pourquoi, dans la crise de l’euro et de l’Europe aussi, la politique est décisive.

La France

Le déclin français apparaît aujourd’hui, si ce n’est inéluctable, en tout cas spectaculaire. Au plan économique avec les problèmes de surendettement (86 % du PIB), de réduction de la masse productive (dépense privée réduite à 44 % du PIB, déficit commercial supérieur à 3,5 % du PIB) et de chômage permanent. Au plan financier avec la perte annoncée de la notation AAA (sauf changement radical et rapide de stratégie économique). Aux plans social et politique avec le délitement de la nation et la montée des populismes. Au plan diplomatique avec l’effondrement des moyens de puissance français et la mise sous tutelle par l’Allemagne.

Ce déclin révèle un problème de modèle. La France est devenue aussi antilibérale qu’antirépublicaine. Le modèle de développement par la dette, basée sur la consommation stimulée par les transferts sociaux (35 % du PIB) eux-mêmes financés par la dette publique, est irresponsable et insoutenable. L’absence de contre-pouvoirs aboutit à une irrationalité complète des décisions publiques. Le gouvernement par le haut et le mépris pour les citoyens interdit les réformes.

D’autres démocraties (Canada, Suède, Danemark, Allemagne, Australie ou Nouvelle-Zélande) ont réussi à se réinventer et se moderniser dans la mondialisation, à reconstituer une base productive sans sacrifier la solidarité. Ces pays se sont désendettés. Le chômage a beaucoup diminué. Le citoyen a toujours été au cœur des processus de réforme : débat puis recherche de consensus suffisant pour que ces politiques s’inscrivent dans un temps long (dix à quinze ans) et résistent y compris aux nécessaires alternances. Les réformes ont été explicitées et déclinées en un projet national ; elles ont répondu à une vision et à des objectifs de long terme, qui se sont révélés les meilleurs antidotes contre le populisme et la contagion de la peur.

Voilà pourquoi je pense que le retour aux valeurs de la République et la réinterprétation du libéralisme politique sont les clefs du redressement de notre pays. Face au risque d’emballement des passions collectives, le cœur de la résistance, c’est le citoyen, c’est la raison, c’est la liberté. Et l’éducation à la raison, à la liberté, contre les foucades et les emballements des uns et des autres, c’est le cœur du libéralisme et de la République.

Tocqueville soulignait que : « Si les Français qui firent la Révolution étaient plus incrédules que nous en fait de religion, il leur restait du moins une croyance admirable qui nous manque : ils croyaient en eux-mêmes » (1).
Les Français doivent recommencer à croire en eux-mêmes et en la France. Pour cela, ils doivent retrouver la foi dans la liberté et dans la République.
Merci beaucoup.


Jean-Pierre Chevènement
Merci, Nicolas Baverez.
La République, c’est la souveraineté nationale. À la souveraineté qui était celle du roi succède une souveraineté qui est dans la nation : c’est la Révolution qui crée la République. « Vive la Nation ! », c’est le cri de Valmy. Souveraineté nationale et souveraineté populaire sont des notions assez proches. Et l’incrimination du peuple comme étant le siège d’obscures passions, l’incrimination, aujourd’hui très répandue, de populisme est assez ancienne, elle naît avec la République.

Comme vous, je pense qu’il y a un lien entre la République et le libéralisme politique. Mais le lien entre la République et le libéralisme économique ne m’apparaît pas évident.
Il y eut, certes, la loi Le Chapelier (14 juin 1791) mais aussi le Blocus continental ! Les idées de Napoléon étaient libérales jusqu’à un certain point. Les luttes politiques, démocratiques, du XIXème siècle aboutissent à une définition de la République selon Jaurès : une République sociale, une République qu’il veut pousser davantage vers l’auto-organisation de la société. Après l’échec de la première mondialisation britannique, qui se dénoue dans la Première guerre mondiale, après la crise des années 30, il apparaîtra que l’équilibre des sociétés repose sur une certaine dose d’interventionnisme étatique. Je passe rapidement sur Keynes, Beveridge, que vous connaissez parfaitement. La République, à ce moment-là, inclut l’idée que le rôle de l’État en matière économique est tout à fait fondamental pour garantir les droits inscrits dans la Constitution de 1946, inspirée par le programme de Conseil National de la Résistance.

Le libéralisme économique débouche sur la mondialisation et, pour ce qui est de l’Europe, sur le système de l’euro. Je ne veux pas me livrer à des pronostics funestes mais les comptes-rendus des rencontres entre M. Sarkozy et Mme Merkel révèlent un certain désaccord : Mme Merkel veut introduire une réforme du Traité de Maastricht pour qu’au Conseil des gouverneurs de la Banque centrale, chaque pays pèse son poids (et non pas une voix par État). Ceci augure de grandes difficultés.

Par ailleurs, nous risquons de perdre notre triple A ; les CDS (credit default swaps) français, mais allemands aussi, s’envolent. C’est la fragilité de la zone euro entière qui apparaît aujourd’hui, parce qu’elle repose sur une erreur de conception, pas seulement en raison de l’absence de gouvernement économique, mais parce qu’on a mis ensemble dix-sept nations très différentes. Les Grecs ne sont pas les Allemands qui ne sont pas les Français, les Espagnols ne sont pas les Suédois… Cette hétérogénéité interdit que ces pays, ensemble, se gouvernent économiquement de manière démocratique

Nous avions un système qui permettait des ajustements avec des dévaluations négociées. Ce système tenait la route. On a voulu faire l’Europe par la monnaie. Or la monnaie aurait dû être la dernière étape de la construction européenne ! Il aurait fallu assurer les convergences économiques et surtout politiques. En effet, nous n’avons pas de politique étrangère, pas de politique de défense commune avec l’Allemagne. Comment peut-on aller vers une zone intégrée ? « Il n’y a de salut que dans l’intégration » entend-on répéter… Mais s’intégrer à quoi ? L’Allemagne, qui tient le tiroir-caisse, dictera sa loi. « Si un jour l’Europe devient quelque chose qui ressemble à la Suisse, il faudra qu’auparavant un travail ait été fait pour rendre possible la coexistence de tous les cantons ! » disais-je à un ami fanatique du fédéralisme européen. En effet, au cœur de la Suisse sont les cantons alémaniques sur lesquels se sont greffés, in fine, quelques cantons romans, à l’ouest. Veut-on une Europe sur ce modèle : la Mitteleuropa et quelques cantons romans ? Ou a-t-on une vision plus équilibrée de l’Europe ? Tout cela va mettre beaucoup de temps avant de se faire. Le système de l’euro est en amont du précipice. Ceux qui ne voient pas les secousses vers lesquelles nous allons s’aveuglent. C’est triste à dire, parce que ces secousses seront rudes et ceux qui les subiront seront malheureusement toujours les mêmes. Mais je ne vois pas aujourd’hui de solution, à moins d’une révolution des esprits, outre-Rhin, les détachant des principes d’une culture ordo-libérale liée à sa propre histoire (lutte prioritaire contre l’inflation, interdiction des avances monétaires à l’État). Si la Banque centrale européenne copiait le Federal Reserve Board américain, il y aurait une chance de s’en sortir. Mais les blocages psychologiques, culturels, me paraissent aujourd’hui insurmontables. Je souhaiterais me tromper, je souhaiterais que ces blocages puissent être surmontés. Mais il m’arrive d’écouter ce qui se dit dans les cercles européens, de lire les journaux allemands, les attendus de la Cour Constitutionnelle de Karlsruhe, et je ne vois pas comment on peut organiser cette mutation pourtant nécessaire.

Le libéralisme économique, qui n’a donc pas de lien avec la République, nous a conduits à délaisser notre État, à le déconstruire méthodiquement (l’administration française excelle à devancer les désirs de la Commission européenne), pour aller finalement dans un sens qui n’a été déterminé nulle part ! Car la République c’est aussi la définition de l’intérêt général par le débat républicain. Qui définit l’intérêt général en Europe ? Ce sont les vingt-sept commissaires européens ! Cela n’a pas de sens.

Il va falloir tirer de la République ce qu’on peut en tirer. Je ne suis pas sûr qu’on puisse mettre sur le même plan le niveau local, le niveau national, le niveau européen, le niveau mondial. J’ai eu de longues discussions sur ce sujet avec toutes sortes de responsables socialistes favorables à la délégation du pouvoir législatif au niveau européen ou local. Mais je crois que le niveau national reste le niveau pertinent, le niveau le plus solide à partir duquel on pourra construire soit la décentralisation républicaine, soit une Europe, également républicaine, appuyée sur ces briques de base que sont les nations. Cette Europe réaliste pourra seule peser encore face à l’émergence de l’Inde, de la Chine surtout, du Brésil et de quelques autres. Il est vrai que nous allons vers un monde très différent. Mais l’existence d’un « pôle » européen suppose au moins la volonté de faire une Europe européenne. Cette volonté n’existe pas. L’ambition d’être la banlieue des États-Unis est la seule idée qui inspire en réalité nos principaux voisins et cela depuis fort longtemps. Or, les États-Unis se désintéresseront de plus en plus de l’Europe. Ils regarderont vers le Pacifique, vers l’Asie. L’Europe va se rétrécir. Une reprise de conscience me paraît nécessaire.

Je n’adhère pas à ce que vous avez dit sur le régime de Vichy qui, selon moi, n’était pas contre le libéralisme mais contre le front populaire et en faveur des Allemands.

Si je suis tout à fait d’accord avec vous pour dire qu’il y a un lien très étroit entre la République et le libéralisme politique, je pense que nous allons devoir élaborer de nouvelles synthèses. Ce sera difficile mais rien ne sera possible si on ne fait pas de la politique au niveau européen et si on ne définit pas concrètement ce que peut être une Europe souhaitable pour les peuples : une Europe de la croissance, de la prospérité, une Europe qui ne sera pas celle de l’austérité à perpétuité. Si on ne veut pas refaire de l’Europe l’instrument de la croissance, de la prospérité, elle provoquera le rejet de tous les indignados que nous voyons se manifester un peu partout.

Nous sommes devant des choix majeurs jusqu’à présent éludés par tous nos politiques. Leur cécité nous envoie dans le mur, sûrement, et de concert. C’est au moins un point qui nous réunit !


Nicolas Baverez
Je vais essayer d’apporter des réponses inévitablement partielles aux questions multiples et fondamentales que vous avez soulevées.
La question de la souveraineté nationale et de l’État rejoint la remarque sur les collectivités locales. La souveraineté peut-elle être déléguée ? Grande question. Pour ma part, je le crois possible à deux conditions : que la délégation soit transparente et validée clairement par le peuple et qu’un contrôle strict s’exerce sur la mise en œuvre de cette délégation.

Pour autant, tous les sentiments d’appartenance ou toutes les identités politiques ne peuvent être mises sur le même plan.

J’ai la conviction, y compris et surtout en Europe, que les nations restent et resteront le pivot des sentiments de l’identité et de la citoyenneté. C’est encore plus vrai dans le monde émergent (nullement post-national, contrairement à certaines rêveries), où le patriotisme, voire le nationalisme, sont avec le développement les moteurs du retour en force de la Chine, de l’Inde, du Brésil, du Mexique ou de la Turquie.

Si l’on revient à l’Europe, il est clair que la délégation donnée lors du vote du traité de Maastricht qui a créé la monnaie unique, n’a certainement pas été obtenue de manière transparente, parce que les implications tant politiques qu’économiques ont été masquées.
Aujourd’hui, toutes les hypothèses retenues par le traité de Maastricht sont tombées les unes après les autres. Il ne devait pas y avoir de défaut d’un État, nous avons le défaut grec ; pas de solidarité financière, on effectue des transferts occultes via la Banque centrale et le Fonds de stabilité. Il ne devait pas exister d’achats de titres de dettes publiques par la BCE qui en a acquis pour plus de centmilliards d’euros.
Le libéralisme, c’est aussi le respect de l’État de droit. Dans une démocratie, agir, même avec les meilleures intentions du monde, en dehors des règles qu’on s’est données n’est jamais bon signe. La stratégie de rachats de titres de dettes publiques par la BCE est justifiée économiquement mais irrégulière. A l’inverse, les critères de Maastricht sont entrés dans l’ordre public européen mais sont inapplicables et dangereux, comme le montre la divergence des économies de la zone euro.

La divergence des dix-sept nations est réelle. Peut-on néanmoins avoir une zone monétaire avec dix-sept nations ? Les économistes répondront que oui, à la condition d’avoir un gouvernement économique, des transferts financiers et un principe de coordination budgétaire et fiscal clairs et transparents.

La mobilité des facteurs de production reste un point majeur et très délicat. La mobilité du travail doit être organisée, notamment pour pouvoir la concilier avec le maintien des droits sociaux dans la zone euro.

Aujourd’hui, le chemin de sortie de crise théorique existe. Il faut passer les pertes sur les dettes souveraines en commençant par la Grèce. Il faut recapitaliser les banques dont les pertes potentielles représentent environ deux cent cinquante milliards d’euros en faisant appel d’abord aux actionnaires lorsque c’est possible, puis aux États, enfin au Fonds européen de stabilité. Cette recapitalisation des banques doit être accompagnée d’un changement de leur modèle économique et d’un encadrement strict des rémunérations.
Dans le même temps, la Banque centrale européenne doit non seulement diminuer ses taux d’intérêt, mais faire baisser l’euro et avoir une politique beaucoup plus accommodante de quantitative easing (rachat de titres de dettes publiques).

A moyen terme, il convient de reconvertir les modèles de croissance à crédit à travers des politiques de rigueur raisonnable dans les pays déficitaires, avec pour contrepartie un soutien de l’activité dans les pays excédentaires. Enfin, il faut réviser les institutions de l’euro et les traités européens. Telles sont les conditions pour sauver l’euro.

Les dirigeants politiques, aujourd’hui affaiblis et obsédés par le court terme, seront-ils suffisamment légitimes et courageux pour mettre en place ce programme ? Le doute est très clairement permis.

La clef, vous l’avez dit, c’est l’Allemagne. Son évolution a été centrée sur sa réunification et sur la conquête des marchés émergents. La dimension européenne a été moins présente dans les deux dernières décennies. Par ailleurs elle s’est engagée dans une série d’initiatives qui l’intéressaient seule ou la faisaient diverger des autres membres de l’Union, et notamment de la France. Elle n’a pratiquement plus de défense mais bascule vers une armée professionnelle avec un budget très réduit. Elle a engagé, en dehors de l’Europe, un dialogue bilatéral avec la Russie. Elle s’est désolidarisée de ses alliés sur la Libye. Elle a annoncé de manière unilatérale sa sortie du nucléaire à l’horizon de 2020. Aujourd’hui, une prise de conscience s’opère en Allemagne, qui évolue vers des positions plus européennes en réalisant que le pays n’est pas immunisé contre la crise. Les Allemands découvrent qu’une implosion de l’euro entraînerait une très forte chute de leur croissance car l’euromark se réévaluerait très fortement aux dépens de leur industrie et de leurs exportations.

L’Allemagne qui vit sous une coalition extrêmement instable, et la France, très affaiblie et menacée de déclassement, pourront-elles porter le projet de réforme de l’Union et de la zone euro ? L’échec n’est pas fatal mais les risques sont élevés.

Le grand mouvement du XIXème siècle – Tocqueville ne s’est pas trompé – fut la démocratie, portée par le suffrage universel. Les libéraux, en dehors de personnalités isolées du type Emile Ollivier sous le Second Empire, furent aux côtés des Républicains contre la monarchie et l’empire, en faveur de la progression du suffrage universel et des réformes sociales. Ils ont convergé sous la IIIème République. Au XXème siècle, la grande lutte a opposé démocratie et totalitarisme. Là aussi, on les a trouvés dans le même camp. Rawls, philosophe libéral américain, a démontré pourquoi la démocratie était indissociable de la mise en place de politiques de redistribution. Je ne crois donc pas que la solidarité ou la redistribution soient incompatibles avec le libéralisme politique.

Pour ce qui est de l’État, force est de constater qu’en France, le corporatisme et le clientélisme l’ont placé dans une situation de surendettement qui le prive de toute marge de manœuvre. Quand la dette publique d’un État atteint 100 % du PIB, il perd sa capacité d’intervention et de réassurance, surtout s’il ne dispose plus de l’instrument monétaire. Et dans le même temps, au-delà de 90 % du PIB, la dette joue contre la croissance et l’emploi.

Le choc de 2008 fut géré à la lumière des théories économiques et de l’expérience de la déflation de 1929 et des crises du XXème siècle. Elles avaient montré qu’il existait trois priorités : sauver les banques ; soutenir la demande par l’activation de la dépense publique ; éviter le protectionnisme. Le respect de ces principes a permis de sortir de la récession mais non de régler les problèmes fondamentaux ayant trait aux modèles économiques de croissance à crédit et aux déséquilibres de la mondialisation.
Nous nous trouvons désormais en terre inconnue. Comment agir face à un risque de récession mondiale quand les pays développés ont accumulé 100 % du PIB de dette publique, quand les États-Unis sont depuis trois ans à taux zéro (et le resteront encore trois ans), quand le bilan de la banque centrale américaine, premier détenteur d’actifs américains dans le monde, s’est dilaté jusqu’à représenter 40 % du PIB des États-Unis ? Nous sommes devant une équation inédite et très dangereuse. C’est le résultat de l’économie de casino, de son krach qui a transféré les engagements du secteur privé sur le secteur public. Dans la situation actuelle, les États sont à la fois très démunis, parce que leurs instruments classiques sont arrivés en butée, et très exposés. Ils sont devenus, en Europe, les vecteurs de la crise en raison de la spirale infernale entre la dette publique et la désintégration des bilans bancaires. Ils sont le problème et non plus la solution.

Je terminerai, avec vous, sur l’Europe. Nous assistons au retour au premier rang des pays continents, ces nations géantes que sont la Chine, l’Inde et le Brésil, dans un monde qui n’a plus de superpuissance dominante puisque les États-Unis, vous l’avez rappelé, sont en plein repli. Ceux qui croient que les États-Unis continueront à assurer la sécurité de l’Europe se trompent : de même qu’ils rapatrient leurs dollars, les Américains vont rapatrier leurs soldats, leurs investissements, leurs emplois.

Le XXIème siècle est un monde de chocs et de risques. Il est donc vital que les individus, les entreprises, les nations, les continents soient résilients. Il est vital également que les nations s’organisent en pôles disposant d’une taille suffisante pour peser dans la mondialisation. À l’échelle du XXIème siècle, seule l’Allemagne peut prétendre figurer dans les dix premières puissances économiques. Mais même l’Allemagne ne pourra peser très lourd face aux pays-continents.

C’est pourquoi il y a une rationalité à construire un projet européen qui soit conçu en termes de puissance et décliné en termes politiques, pour permettre à l’Europe d’exister, de peser dans la gestion des risques face aux géants du XXIème siècle, ceux qui déclinent comme les États-Unis (qui vont essayer de plus en plus d’intégrer le Canada et le Mexique) comme ceux qui émergent.

L’intérêt de faire l’Europe grandit plutôt qu’il ne se réduit. La clef est toujours le franco-allemand, que Jean-Pierre Chevènement a largement décrit et commenté. Pour que le franco-allemand fonctionne, il faut une Allemagne qui retrouve le sens de l’Europe et une France qui mette en œuvre un projet de redressement national.
Reconstruire une puissance française est donc ce qu’on peut faire de mieux aujourd’hui pour servir notre pays comme pour servir l’Europe.


Jean-Pierre Chevènement
Nous sommes d’accord sur ce point. Il faut rendre confiance à la France.

Un point mériterait que je vous pose une question. Ne croyez-vous pas que l’endettement dans lequel vous voyez la source de tous les maux n’est que la conséquence de choix erronés : pour nous la monnaie forte (choix néfaste fait il y a plus de trente ans), pour les États-Unis l’habitude de vivre très au-dessus de leurs moyens et de s’engager dans des aventures extérieures insensées ? Le problème, au début du XXIème siècle, était la Chine, non pas le monde musulman. C’est l’erreur qui a été faite par les États-Unis dont le budget de la défense représente à lui seul un peu plus de sept cents milliards de dollars. Ces choix erronés expliquent très largement l’endettement américain (passé de cinq mille à 14 400 milliards de dollars en l’espace d’une quinzaine d’années). Quant à notre endettement, il correspond aux périodes de récession (1993), d’accrochage du franc au mark pour accéder à l’euro, et enfin à la crise de 2008-2010.


Nicolas Baverez
Le problème du monde développé est en effet un problème de croissance à crédit, qu’il s’agisse de dettes privées, de dettes publiques ou des deux, comme c’est le cas pour les États-Unis. La France est confrontée à un problème majeur de dette publique, moins de dette des ménages ou des entreprises. La dette française ne résulte pas des crises mais est le fruit d’un modèle économique où le seul vecteur de la croissance fut la consommation financée par de la dette publique. D’une manière générale, nous sommes devant un krach du crédit dans sa triple acception : crédit bancaire, croissance tirée par la dette, confiance dans les institutions démocratiques et dans l’avenir.
Notre pays souffre de trois grands maux.

La dette publique est plutôt la conséquence d’erreurs successives de politique économique.

Le rétrécissement de la base productive résulte de politiques qui ont systématiquement privilégié la demande au détriment de l’offre, mais aussi des stratégies du franc fort puis de l’euro fort. La politique monétaire a été conduite par des technocrates qui n’avaient aucune idée de ce qu’étaient la production et la gestion des entreprises et qui méprisaient le pouvoir politique. Ils ont accéléré la désindustrialisation. Ils ont réalisé l’euthanasie du secteur privé, qui ne représente plus que 44 % du PIB ce qui est évidemment trop réduit. In fine, les dettes publiques et privées ne sont en effet remboursées que par les richesses créées puis redistribuées par le secteur marchand.

Le chômage structurel est un problème fondamental. Depuis les chocs pétroliers notre pays n’a jamais durablement connu un taux de chômage inférieur à 10 % de la population active. Même si notre démographie est positive, le chômage provoque une perte de substance économique et surtout des ravages sociaux redoutables.

Ce qui est en jeu, je le répète, c’est bien un modèle économique devenu insoutenable. C’est pourquoi je préfère parler de production que de stratégie de l’offre, parce que le renouveau de la production s’applique au secteur public comme au secteur privé. On peut développer des services d’éducation, de santé. On peut les vendre aux classes moyennes des pays du Sud. Ce qui est important c’est que notre pays se remette à produire, à investir et à innover. Des incongruités comme le « principe de précaution », qui rend le risque inconstitutionnel, sont, dans cette perspective, extrêmement nocives.

Une fois effectuée la reconstitution de la base productive, il est possible de faire baisser le chômage à condition de se donner les moyens d’arrêter l’hémorragie des 161 000 jeunes qui sortent tous les ans du système scolaire sans savoir lire, ni écrire, ni compter, ce qui est dramatique. Alors, la dette diminuera.

Voilà pourquoi, à mon avis, la dette publique est très préoccupante mais elle est plutôt la conséquence de la panne de l’appareil de production France. Les économistes considèrent qu’à partir de 90 % de dette publique, la dette devient négative pour l’activité et l’emploi. Nous sommes très proches de ce niveau de perte de tout contrôle, quand la fonte du secteur productif devient plus rapide que le rééquilibrage potentiel des comptes publics. Voilà pourquoi, l’impératif de la production doit être érigé en priorité absolue pour la France.

Je vous souhaite d’excellents débats et tiens à vous remercier encore pour votre invitation comme pour votre attention.


Jean-Pierre Chevènement
Merci à Nicolas Baverez pour cette contribution tonique. Il faut nous retrousser les manches, redonner confiance à la France, par conséquent remettre debout le citoyen.

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(1) L’Ancien Régime et la Révolution, Tocqueville, 1856

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Fondation Res Publica I Vendredi 25 Novembre 2011 I | Lu 2028 fois





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