La France et la gestion de l’euro


Intervention prononcée par Jean-Pierre Robin, chroniqueur économique au Figaro, au colloque du 18 février 2008, Quel gouvernement économique de la zone euro ?


Je vous remercie. Je voudrais tout d’abord préciser que je m’exprimerai ici en mon nom personnel et que les idées que je serai amené à exposer ne reflètent pas forcément la ligne du journal auquel j’ai l’honneur d’appartenir.

La question que je pose est des plus simples : La France a-t-elle réellement bénéficié de l’euro ? Nos performances économiques s’en sont-elles trouvées améliorées ? Il est évidemment difficile de se référer à une situation qui, par définition, reste hypothétique.

A cette question, hélas, je répondrai non, ce qui m’amènera à poser deux autres questions :
Est-ce que l’euro était une fausse bonne idée [D’autres diront peut-être que c’était une vraie mauvaise idée] ou, au contraire, la déception que nous inspire ce bilan nous est-elle imputable (parce que nous aurions fait un mauvais usage de l’euro)?
C’est cette conception que j’essaierai de démontrer.

Sur le premier point, je vais essayer de dresser un bilan des dix dernières années, puisque 2008 va marquer le dixième anniversaire de la création de la Banque centrale européenne (juin 1998). On peut même remonter au Traité de Maastricht (1992) car on ne peut pas abstraire de ce bilan la phase de préparation de l’euro (1992-1998). Dans cette période de quinze ans, on peut, du point de vue des performances économiques françaises, distinguer trois grandes parties :

Tout d’abord, la période de préparation, 1992-1998 :
Les six années pendant lesquelles la politique économique française a été véritablement conditionnée, presque arc-boutée vers cet espoir de créer une monnaie unique, ont laissé des traces très pénibles : nous avons connu une croissance sensiblement inférieure à celle des autres pays qui constituent aujourd’hui la zone euro. L’Allemagne, à cette période, subissait le contrecoup de l’euphorie de la réunification ; elle a été obligée de mener une politique monétaire extrêmement restrictive qui n’a pas correspondu aux besoins français. On a eu une politique de taux d’intérêts qui, rétrospectivement (elle a même été critiquée sur le moment), a été complètement inadaptée aux besoins français, ce qui explique certainement ces très mauvaises performances. Par ailleurs ces années ont été d’autant plus difficiles pour l’économie française qu’elles correspondaient à une période de grande faiblesse du dollar.
Le bilan de ces années de préparation a donc été extrêmement pénible pour ne pas dire plus.

On peut dire que l’euro s’est créé dès 1998 parce que les effets sur les marchés financiers et les taux d’intérêts des pays de la zone euro se sont manifestés dès 1998. On assiste alors à une formidable prospérité manifestement liée à des phénomènes objectifs qui tiennent à la constitution de l’euro : de 1998 à 2000 la France a connu une croissance de 3,5% à 4%. La croissance française de ces trois années – et même au-delà – s’explique par la création de l’euro qui a permis des taux d’intérêt infiniment bas par rapport à ceux qui, précédemment, nous avaient tellement handicapés. Ensuite il s’est produit un phénomène de rattrapage de croissance alors même que l’euro baissait par rapport au dollar, ce qui a favorisé notre commerce extérieur : trois années quasi euphoriques. Même après la crise économique mondiale de 2001, la France a gardé des performances relativement supérieures à celles de la zone euro. Le bilan de ces quatre ou cinq premières années de l’euro a été extrêmement positif.

A partir de 2003, la situation s’est brutalement renversée : Nous sommes entrés dans une configuration de croissance faible et même inférieure à celle de la zone euro. On a eu l’impression que la France perdait pied, surtout à partir des années 2006-2007, pendant que l’Allemagne renouait avec la croissance pour des raisons intérieures – après une période d’assainissement très dure – et extérieures : l’économie allemande s’est mise à bénéficier à plein de sa structure traditionnelle de producteur mondial de biens d’investissement. Elle a donc enregistré les avantages de l’essor des pays émergents. A partir de cette nouvelle période de croissance rapide pour la zone euro et pour l’Allemagne, la France s’est trouvée en décalage. Comme je l’avais dit en introduction, c’est une période de déception pour la France.
On peut conclure que le bilan économique de notre pays marque une très grande désillusion.

Deux questions se posent :
Ce projet était-il une fausse bonne idée, ou nous sommes-nous mal adaptés à cette nouvelle donne monétaire et à la politique économique de l’Europe ?

La première hypothèse revient à dire qu’il y avait à la base un « défaut dans la cuirasse » et que le projet lui-même avait été mal conçu. Le fait de donner la même monnaie à la France et à l’Allemagne ne va pas de soi car ces deux pays ont des industries très différentes. La France vit mieux, pour ses exportations, avec un dollar faible, ce qui n’est pas le cas de l’Allemagne. La France qui a d’autre part une population plus jeune que la population allemande n’a pas intérêt à donner la priorité à la lutte contre l’inflation. A l’inverse elle a besoin de plus de croissance.

Quant aux critiques que l’on peut adresser à la construction monétaire telle qu’elle s’est faite, je ne ferai que les nommer : la priorité unique de lutte contre l’inflation, la passivité à peu près totale vis-à-vis du taux de change (contrairement à ce que pratiquent les Etats-Unis), enfin la réaction beaucoup trop lente de la BCE aux chocs économiques. Une étude de l’OFCE compare les politiques de taux d’intérêts depuis 2001 : elle montre qu’en 2001 la BCE a réagi avec cinq mois de retard sur la FED aux difficultés économiques internationales - à l’époque l’éclatement de la bulle technologique - et que ce retard, semble-t-il, se renouvelle. On peut montrer, comme le fait l’OFCE, que c’est ce qui a induit plusieurs années de croissance lente, de croissance molle entre 2003 et 2006.

Last but not least, au sujet du défaut de conception de la politique économique, on peut considérer qu’il n’y a pas de véritable coopération. Je ne citerai qu’un exemple : en 2002-2003, il s’est avéré que l’Allemagne avait accusé un très lourd handicap de compétitivité salariale (avec la réunification, une sorte de bulle salariale devait être compensée). L’euro l’empêchant de dévaluer le Deutsche Mark, on aurait pu imaginer une concertation aboutissant à autoriser l’Allemagne à laisser déraper ses comptes publics. Ce n’est pas du tout ce qui s’est passé : l’Allemagne a mené une politique de désinflation compétitive très brutale, entraînant l’ensemble des pays de la zone euro – dont elle était le premier marché - dans sa décélération. C’est un exemple flagrant d’absence de coopération intelligente des politiques économiques.
Je n’insisterai pas plus sur les critiques très classiques qu’on ne manque pas de faire à ces défauts de conception du système.

J’en viens au troisième point : Avons-nous fait un mauvais usage de l’euro ?
Il faut regarder ce que la France a fait de ce nouvel outil dont il faut rappeler qu’il nous a permis d’avoir durablement des conditions de financement infiniment plus avantageuses que toutes celles que nous avions connues depuis l’après-guerre. C’est un fait objectif que nous sommes obligés de reconnaître. On peut en discuter l’intérêt mais c’est un avantage manifeste. Je vais commencer par un exemple de ce mauvais usage de l’euro qui peut paraître secondaire mais qui m’agace beaucoup : c’est la tentation de tous les gouvernements - et de la dizaine de ministres des Finances qui se sont succédé depuis dix ans - de faire de la BCE un bouc émissaire et de désigner sa politique de taux d’intérêt comme l’explication majeure de nos contre-performances - effectivement très décevantes - en matière de croissance. Je citerai un seul exemple de ces philippiques permanentes : En octobre dernier, tout le monde s’attendait à ce que la BCE, comme elle l’avait annoncé, remontât ses taux d’intérêts. Or, après la crise des subprimes de l’été, la BCE annonça par un communiqué, avec une sagesse élémentaire, qu’elle gelait ses taux d’intérêts. Aussitôt, l’Elysée s’en félicita, se réjouissant que la BCE ait écouté les « conseils de la France ». Les responsables de la BCE étaient verts de rage devant une telle désinvolture. Dans la conférence de presse qui a suivi, Jean-Claude Trichet expliqua qu’il avait pris cette décision dans un pur esprit d’indépendance et qu’il n’avait nullement voulu répondre aux sollicitations de tel ou tel gouvernement. Ce comportement inconséquent s’est retrouvé dans d’autres circonstance : Tout récemment, une banque a perdu plusieurs milliards de dollars, son président a été cloué au pilori, pratiquement prié de démissionner. En conséquence, le conseil d’administration a décidé de ne pas le démissionner ! C’est dire que cette attitude française est complètement improductive.

J’en viens au fond. Je pense également que nous avons fait un très mauvais usage de l’avantage constitué par des taux d’intérêt très bas. Nous l’avons interprété comme un élément extraordinairement permissif pour augmenter nos déficits publics. Hors euro, nous n’aurions jamais pu nous permettre les niveaux de déficit et de dette publique auxquels nous sommes arrivés. La protection de l’euro nous a amenés à faire fi des règles ; ce comportement de « cavalier seul » caractérise notre usage de l’euro et se retourne contre nous car nous nous retrouvons contraints par des déficits publics qui freinent notre développement.

En conclusion je dirai que l’euro nous a permis de nous déconnecter des marchés financiers dont nous n’avons plus à craindre la sanction. Mais, de ce fait, des dérives nocives amènent les gouvernements à différer des réformes qu’en d’autres temps ils auraient menées (au lendemain de dévaluations, selon un cycle bien connu). L’usage que nous faisons de la zone euro conduit à une démission coupable de nos gouvernements.

L’idée que nous nous faisons de l’union monétaire et de l’euro (on peut être très critique vis-à-vis de la construction monétaire) nous amène à considérer l’euro comme une protection. Cette protection joue, manifestement, et, créant une zone de stabilité, nous évite par exemple les crises monétaires que nous connaissions autrefois. Mais nous n’avons pas voulu voir que l’avantage qu’on pouvait obtenir de l’euro avait une contrepartie, c’est-à-dire qu’il fallait jouer la carte de la concurrence à l’intérieur de la zone euro (et nos partenaires, même si j’ai souvent critiqué leur attitude non coopérative, jouent cette carte). Nous ne voulons pas jouer la concurrence et la compétitivité à l’intérieur d’un système. Nous nous trouvons aujourd’hui, après dix ans de stabilité monétaire interne, dans une situation qui du point de vue de notre compétitivité à la fois en termes de coûts et en termes d’innovation, est presque pitoyable. Je termine par ce mot peut-être un peu fort mais je voulais faire passer ce message auquel je tiens, à savoir que nous devons nous imputer à nous-mêmes la plupart des critiques qu’on peut adresser à l’euro.


Jean-Pierre Chevènement
Merci, monsieur Robin, pour cet exposé très excitant du point de vue intellectuel.
N’est-ce pas le propre de tous les mécanismes européens que de déresponsabiliser les nations ? C’est une question très générale qui ne touche pas que la politique monétaire.


Jean-Pierre Robin
Cela peut conduire, en effet, à déresponsabiliser, mais il y a des Etats et des gouvernements qui font un meilleur usage que d’autres de ces règles du jeu.


Jean-Pierre Chevènement
Je voudrais faire deux observations :

D’abord, la politique monétaire américaine joue un rôle très important. Les années 1997 à 2000 ont connu une politique de dollar fort, donc d’euro faible, comme vous l’avez signalé, dont ont bénéficié toutes les économies européennes, à commencer par l’économie française, sous le gouvernement de Lionel Jospin.

Deuxièmement l’Europe ne s’affranchit pas des cycles et nous sommes quand même moins réactifs. Je vais vous lire le propos de Monsieur Rohatyn, financier connu qui fut ambassadeur des Etats-Unis à Paris : « La finance s’est globalisée, dit-il, mais les structures de contrôle, elles, ne se sont pas adaptées. Prise séparément, chaque banque centrale est trop isolée, elle suit sa propre politique. L’Amérique baisse ses taux, l’Europe pas. Nous aurions besoin d’un régulateur plus global, capable d’imposer des règles et de parler d’une seule voix. Il ajoute : avec Ben Bernanke et Jean-Claude Trichet, nous disposons d’hommes très compétents, ils se penchent sur les problèmes ».

Ma deuxième observation concerne la politique allemande. L’Allemagne mène une politique de désinflation compétitive mais à partir de l’an 2000, Gerhard Schröder applique une politique de réduction des coûts salariaux, d’allongement du temps de travail sans pour autant que les salaires soient substantiellement relevés. Cette compression de la demande interne va redonner des points de compétitivité à l’Allemagne, qui vont jouer d’abord au détriment des autres pays de la zone euro. Je crois utile de donner un chiffre pour montrer la part de l’excédent commercial que l’Allemagne réalise sur l’Europe et sur les pays émergents. Sur 200 milliards d’excédent en 2007, 150 milliards sont réalisés sur l’Europe, y compris la Suisse et les pays hors zone euro ; sur la seule zone euro l’excédent commercial allemand est de 100 milliards. Il se manifeste surtout sur la Grande-Bretagne, la France, l’Italie et l’Espagne.


Jean-Pierre Robin
Je suis tout à fait d’accord. Il est indubitable qu’il y a eu des politiques non coopératives à l’intérieur de l’Europe. J’ai voulu insister sur le fait que nous nous en sortons moins bien que d’autres pays qui vivent avec les mêmes règles du jeu.


Jean-Pierre Chevènement
C’est vrai à partir de 2006 mais, vous l’avez dit d’une autre manière, c’était beaucoup moins vrai avant où notre croissance était – du fait d’une consommation intérieure plus dynamique -supérieure à la croissance allemande.


Jean-Pierre Robin
A partir de 2006, on voit, en effet, les effets d’une politique extrêmement passive de la part des Français qui tirent un certain nombre d’avantages mais à leur détriment puisqu’ils retrouvent très vite des problèmes d’équilibre budgétaire. Pour nous la zone euro, c’est « les plaisirs de Capoue », c’est une sorte de facilité que nous nous donnons et dont les limites s’imposent aujourd’hui.

Fondation Res Publica I Lundi 18 Février 2008 I | Lu 5536 fois


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