La France et l’Europe, trop absentes en Asie du Sud-Est

par Loïc Hennekinne, ambassadeur de France


Intervention prononcée lors du colloque du 21 novembre 2007, L'Asie du Sud-Est entre ses géants.


Il me revient de tirer les enseignements et les conclusions de ces échanges, tâche rendue difficile par l’extrême richesse des interventions. Aussi, vais-je simplement vous livrer quelques impressions.
J’ai commencé ma carrière diplomatique il y a bien longtemps au Vietnam, pendant la guerre américaine, à l’époque où prévalaient de vieilles lunes, telle la théorie des dominos et où, pour des raisons essentiellement politiques, on créait l’ASEAN.
Pendant les trente années suivantes, j’ai dirigé des ambassades dans les pays d’Asie du Sud-Est ou d’Asie orientale. J’ai parcouru souvent cette zone dans le cadre des différentes fonctions que j’ai exercées à Paris.

Pour revenir au sujet de ce colloque, « l’Asie du Sud-Est entre les géants », une chose m’a un peu étonné dans les interventions. On a parlé essentiellement de la Chine, ce qui paraît justifié tant est patent le retour de ce pays sur la scène internationale, en particulier en Asie du Sud-Est, sa zone d’intérêts privilégiés. Il ne faut toutefois pas sous estimer l’attention que Pékin doit prêter à de possibles réactions négatives provoquées dans certains pays par ce « retour », réactions dont la diaspora chinoise a déjà souffert, dans les années 1960-70-80. Je crois que les Chinois en sont très conscients et qu’ils observent une certaine prudence dans leur approche.

Mais le surprenant est que l’on a à peine mentionné l’autre géant du continent : le Japon, Or ce pays est encore extraordinairement présent en Asie du Sud-Est, à la fois économiquement et financièrement, par le biais de ses entreprises délocalisées et de ses investissements. Le principal partenaire commercial et industriel des pays de l’ASEAN reste, en effet, le Japon, même si la Chine entre aujourd’hui beaucoup dans le jeu et si, dans certains secteurs d’activité, notamment dans le secteur de l’énergie, on voit apparaître un autre intervenant non négligeable, la Russie. N’oublions donc pas le Japon. Les deux grands acteurs en Asie du Sud-Est sont la Chine et le Japon. Les statistiques commerciales et les balances des paiements de ces pays révèlent qu’il n’y a pas d’autre acteur majeur, pas même les Etats-Unis.

Un autre acteur secondaire, que l’on n’a pas évoqué, essaie de pousser ses pions en Asie du Sud-Est et dans le Pacifique : l’Australie. Nous devons observer avec beaucoup d’attention ce que feront les nouvelles autorités travaillistes australiennes dans cette zone (un probable changement de gouvernement s’annonce à Cambera). Les Australiens ont souvent pêché en eau trouble dans les trois dernières décennies. Ce fut le cas en Indonésie, comme à Timor-Est. Leur politique énergétique est très ambiguë, il faut donc les suivre de près.

L’Asie du Sud-Est est inconnue en France. Quand parle-t-on de l’Asie du Sud-Est dans nos grands médias ? A l’occasion d’un tsunami, d’une éruption volcanique, d’un fleuve de boue et d’hydrocarbures. C’est une région qui n’apparaît sur nos écrans que comme un lieu de catastrophes naturelles !

De façon générale, cette méconnaissance s’explique par le fait que l’Asie du Sud-Est est un ensemble extrêmement diversifié et difficile à cerner. C’est un enjeu politico-stratégique et économique considérable. C’est une des grandes zones d’instabilité dans le monde, théâtre d’irrédentismes, en Birmanie, Indonésie, à Aceh, avec la Papouasie Nouvelle Guinée, le sud de la Thaïlande, Mindanao aux Philippines. On s’interroge sur l’évolution de l’Islam . J’ai connu l’Indonésie à une époque où, sauf dans des quartiers déshérités, on ne voyait pas une femme avec un foulard sur la tête. Aujourd’hui, à Jakarta, même à l’université, toutes les filles portent des foulards, surmontant parfois des jeans moulants, mode obligée plutôt que conviction religieuse profonde… Dans la deuxième partie des années 1990, une politique très aventureuse de Suharto et de son ministre Habibie, a encouragé le développement d’un Islam plus militant, la venue de prédicateurs et le financement de mosquées, avec de l’argent saoudien. Cela pose la question de l’influence réelle des courants fondamentalistes apparus déjà, dans les années 1980 et 1990, en Malaisie, quand Hanouar Ibrahim, ministre de l’Education nationale malais de l’époque, que l’on voit réapparaître après une longue éclipse, prônait l’instauration de la chariah. Il y a là d’autres éléments mal connus ou incertains : la marche de ces pays vers la démocratie et le respect des droits de l’homme est loin d’être linéaire. Elle est marquée de blocages complets - la Birmanie -, de progrès et de reculs, la Thaïlande. On a mentionné la Thaïlande, très spectaculaire à cet égard, qui a retrouvé un régime autoritaire. Il y a donc nécessité d’analyser très finement cette zone. On ne peut être trop global et généralisateur dans l’approche.

En outre, cette zone n’a réussi ni son intégration économique, ni son intégration politique. Chaque fois que l’ASEAN a essayé de parler division industrielle du travail, l’échec a été immédiat. Chaque fois qu’on a voulu parler d’intégration politique, les réactions nationales ont été extrêmement fortes. Le foisonnement d’organes variés n’est qu’une fuite en avant qui, à mes yeux, n’a aucune signification. Les dirigeants politiques peuvent publier toutes les déclarations ou chartes qu’ils veulent, le premier problème épineux provoque une espèce de paralysie politique comme on l’a vu, depuis dix ou quinze ans, avec le problème de la Birmanie. Ceci ne facilite pas la relation entre l’Union européenne et l’ASEAN. On s’est réjoui de l’ouverture de canaux de discussion. Il faut savoir ce qu’est l’angoisse du président de l’Union européenne quand approche un sommet U.E./ASEAN ! Il téléphone dans toutes les capitales pour arriver à trouver, je ne dirai pas un ministre, mais quelquefois un sous-ministre et, comme le disait Thierry Dana, parfois, seulement, un directeur d’Asie ! Il y a une espèce de fuite devant ce dialogue qui n’en est pas un et qui est profondément ennuyeux. Je suis plutôt inquiet de voir, dans cette zone comme dans d’autres, proliférer ces « organes de dialogue ». Bureaucratie impuissante et coûteuse…
On connaît très mal aussi la piraterie. La mer de Chine du sud est, avec les eaux qui baignent la Somalie, l’une des seules zones de grande piraterie : s’y promener en bateau peut être dangereux.
Il y a donc un gros effort à faire pour faire connaître un peu mieux cette zone du monde.

Cette méconnaissance est un élément d’explication de l’absence de la France et de l’Europe dans cette zone. L’Asie du Sud-Est représente un peu moins de 10% de la population mondiale et 4% à 5% des échanges extérieurs de l’Union européenne. La part de marché de la France dans l’ASEAN, est tombée à 1%. Pourquoi ?

Un élément ne doit jamais être oublié : La France a été traumatisée par la fin de la guerre d’Indochine et par Dien Bien Phu. Adolescent, j’ai été très choqué par Dien Bien Phu. Ce jour m’a marqué comme d’autres l’ont été par l’assassinat de Kennedy. Après 1954, il a fallu trente ans pour que renaisse en France un intérêt pour l’Asie et une politique asiatique. Je fais une exception pour le geste fondateur du Général De Gaulle reconnaissant la Chine en 1964 et pour le discours de Phnom Penh en 1966, qui est toujours un élément de notre influence dans cette région du monde (à la différence des droits de l’Homme qui, dans ces pays, sont très controversés). Ce qui fait notre influence politique, c’est l’attitude adoptée par le Général De Gaulle et ses successeurs vis-à-vis des Etats-Unis, c’est notre politique d’indépendance et d’autonomie. Cette influence disparaîtra le jour où nous réintégrerons l’OTAN et où nous chercherons à nous aligner sur les Etats-Unis, j’en suis intimement persuadé.

Il a fallu attendre les années 1980 pour voir la France revenir un peu en Asie. Jusqu’en 1982, il n’y avait jamais eu de visite d’Etat d’un président français au Japon, ni en Indonésie. Dans les années 1980-1990, les retrouvailles avec cette zone du monde ont, malheureusement, été soumises à de forts effets de mode. Il y a eu les années de l’Indonésie (deux anciens d’Indonésie étaient alors au gouvernement), ensuite on s’intéressa à la Malaisie puis à la Thaïlande, jusqu’à la crise de 1997… Mais il n’y avait pas véritablement de politique continue, sauf dans le domaine de l’assistance économique et financière : les protocoles financiers ont permis, dans cette période, à nos entreprises, à nos grands groupes industriels, s’adossant à ces financements préférentiels d’être présents dans ces pays. La décision de l’OCDE de supprimer ce type d’instrument a entraîné un repli de beaucoup de nos industriels. De la même manière, dans les années 1990 (Thierry Dana est bien placé pour le savoir) on a eu tendance - c’était de bonne politique - à se focaliser sur les deux géants évoqués tout à l’heure : la Chine et le Japon. C’était indispensable mais, par le fait même, on a laissé complètement à l’abandon l’Asie du Sud-Est. Je donne un exemple : le pays le plus peuplé, 230 millions d’habitants, premier pays musulman du monde, n’a pas reçu en vingt ans la moindre visite d’Etat. Une seule fois, un ministre des Affaires étrangères s’est rendu en Indonésie, jamais un ministre des Finances, jamais un ministre de la Défense, aucun poids lourd du gouvernement n’y est allé. Quelques secrétaires d’Etat ont fait le voyage pour donner l’impression que des politiques s’intéressaient un peu à ces pays. Pour moi, ce benign neglect, qu’a été la politique française en Asie du Sud-Est a été catastrophique. Elle a continué jusqu’à ces temps derniers puisque, pendant quatre ans, le seul sujet évoqué au niveau politique entre la France et l’Indonésie (ce pays qui est maintenant membre du Conseil de sécurité) était le cas d’un trafiquant de drogue français incarcéré dans une geôle à Bali. Chaque contact avec les Indonésiens concernait, non pas les problèmes du Moyen-Orient, ni le développement de l’islamisme… mais ce garçon condamné à juste raison par la justice indonésienne.

Nous avons un gros effort à faire pour revenir dans ces pays. Comme je vous l’ai dit, nous sommes maintenant, dans tous les pays de l’ASEAN - sauf peut-être au Vietnam – à 1% de part de marché, avec toutefois un niveau d’investissement un peu plus satisfaisant.
Nous n’existons quasiment plus, sinon à travers l’image et l’influence politique que je mentionnais tout à l’heure. Et sur ce point, je nourris beaucoup d’inquiétude pour l’avenir…

Fondation Res Publica I Mercredi 21 Novembre 2007 I | Lu 4543 fois





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