L’imaginaire politique préempte la question sociale


Intervention de Stéphane Rozès, Président de Cap (conseils, analyses et perspectives), enseignant à Sciences-Po et à HEC, auteur notamment de « La Nouvelle France », « L’individu, l’imaginaire et la crise » et de « La Permanence de l’idée communiste dans l’imaginaire national » (Le Débat n° 146, 155 et 156), au séminaire du 30 novembre 2009, Que sont devenues les couches populaires ?


L’imaginaire politique préempte la question sociale
Je partage l’essentiel de ce qui a été dit sur la réalité objective de la question des « catégories populaires ». Au total, les catégories populaires au sens des familles d’employés et d’ouvriers existent même si on est passé du secteur de l’industrie aux services ; elles sont majoritaires dans le pays et le corps électoral et elles font et défont les majorités électorales selon leurs décisions ou pas d’aller aux urnes et leurs choix électoraux. Enfin les catégories populaires sont situées géographiquement. De ce point de vue, j’ai été vivement intéressé par les précisions apportées par Monsieur Guilluy.

Jean-Pierre Chevènement ne pose pas la question des catégories populaires mais celle du peuple, de la représentation qu’ont les catégories populaires d’elles-mêmes.

Ma méthode, pour répondre à la question « Où est passé le peuple ? », est radicalement différente de celle de nos amis qui partent d’une réalité géographique ou sociologique (considérant les faits sociaux comme des faits). Cette démarche est décisive. Ma méthode est de confronter cette réalité aux discours et conduite des catégories populaires. Cette confrontation nécessaire est féconde pour expliquer les paradoxes apparents et aussi répondre à la question que pose Jean-Pierre Chevènement, celle du caractère superstructurel, sur la responsabilité des forces politiques traditionnelles, des élites, des média (des « opérateurs historiques », dit-il).

Professionnel de l’opinion, je pars donc des représentations que les individus ont de la société et d’eux-mêmes afin de les confronter à leurs conduites et à la réalité décrite par les travaux de nos amis sociologues économistes, géographes. Cette façon de procéder m’amène à constater que les conduites ne collent pas aux représentations et donc que les individus, les catégories sociales et les peuples ont un imaginaire. Cet imaginaire n’est ni la réalité, ni une illusion de la réalité mais une façon pour les peuples, les catégories sociales et les individus, de s’approprier une réalité qui leur échappe. Je suis parvenu à cela en essayant pendant vingt ans de comprendre les contradictions, les paradoxes apparents entre perceptions et réalités.

Premier paradoxe, depuis quinze ans, la société française a eu tendance à voir ses inégalités sociales et spatiales s’accroître alors même que je constate un recentrement idéologique des représentations des Français, touchant les catégories populaires et classes moyennes, qui s’est opéré, à partir du début des années 1990, autour de notions dont il faut dire qu’un petit nombre autour de Jean-Pierre Chevènement ont été les premiers à gauche à les porter ou à les porter à nouveau : l’idée républicaine, l’idée de citoyenneté et l’idée de nation.

Comment se fait-il que, dans un pays qui s’écartèle en termes d’inégalités spatiales et sociales, les individus recourent, non pas à la « dispute sociale », mais au retour de valeurs comme la République et la Nation qui sont des valeurs du « commun » ? Pourquoi peut-on, quand on subit les inégalités sociales, se détourner de la gauche qui fait de la lutte contre les inégalités la priorité et voter à droite en France et en Europe ?

C’est que ces phénomènes n’affectent pas tant les classes sociales perçues comme entités « en soi et pour soi » que des réponses d’individus qui, privés d’appartenances sociales collectives, recherchent une sécurisation commune au travers d’un imaginaire collectif.

Il faut prendre une perspective historique pour en rendre compte. Le capitalisme managérial, en invitant les individus à se projeter dans la promesse d’un meilleur avenir socioprofessionnel, a désenclavé, au sein des catégories populaires, les ouvriers de leur identité construite au travers de leur conscience de classe, en leur permettant de se construire une identité individuelle au travers de leur distinction par la consommation et la recherche d’identités plurielles (génération, genre, culture ....). Le commun se projetait insensiblement vers une meilleure distribution sociale pour accéder à la consommation. Lors d’une discussion relatée par Malraux dans ses Antimémoires (1), le Général de Gaulle, part d’un éclat de rire à l’évocation de la question de la révolution en mai 1968 : « La révolution ? Il n’y a plus que le niveau de vie ! ». La perspective pour la classe ouvrière de se projeter dans un accès à la société au travers de la consommation et du niveau de vie, au travers d’une bataille ici et maintenant pour la redistribution sociale des fruits du travail, a dissous la conscience de classe autour de l’idée que la mobilité sociale qu’autorisait le capitalisme managérial leur permettait de se déployer en revendiquant eux aussi l’accès aux droits économiques, sociaux et culturels liés à ce stade du capitalisme.

Parallèlement la gauche politique accompagnait idéologiquement ce mouvement de perte d’identité de classe. Jusque dans les années 1970, le Parti communiste mettait en avant le fait que les ouvriers étaient, non pas des exclus, mais l’avenir de l’humanité. Georges Marchais, à partir de 1981, opte pour le misérabilisme en indiquant que le PC est : « le parti des pauvres ». Dans le même temps le Parti socialiste se centre sur les classes moyennes, devient opérateur de la « modernisation » de la France et laisse à eux-mêmes les ouvriers. Les catégories populaires ont le sentiment que la gauche s’éloigne d’eux pendant qu’à droite, au gaullisme visant à donner aux ouvriers une place au sein de la nation au travers d’une alliance explicite entre le capital et le travail, étaient préférés le capitalisme et l’actionnariat populaire d’Édouard Balladur.

Le vote Front national, au début des années 1980, n’est pas seulement le fait d’un électorat populaire communiste puis socialiste qui se serait déplacé vers le vote Front national, mais aussi celui d’un électorat ouvrier qui votait à droite. La nature du vote Front National de catégories populaires visait - non plus au travers de la question sociale, préfiguration demain du commun socialiste, abandonnée par la gauche, ni de l’alliance capital-travail au sein du commun immédiat de la nation, abandonné par les gaullistes - à donner aux ouvriers comme individus une place au sein d’une nation excluante par sa géographie au travers de la « préférence nationale ».

Incidente : le vote populaire frontiste s’est porté en 2007 sur le candidat Sarkozy, non par défaut (comme le vote Le Pen), sur les thèmes de l’immigration et du nationalisme, mais positivement, sur celui de la place de chacun au sein de la nation, en construisant une cohérence individuelle et collective, sociale et nationale au travers du triptyque : « travail – mérite - pouvoir d’achat ». Sarkozy a récupéré cet électorat par la nation et non le nationalisme.

Au début des années 1990 le passage du capitalisme managérial au capitalisme patrimonial, celui non plus du manager mais celui de l’actionnaire, va entraîner le fait que ce sont les classes moyennes qui vont rejoindre les catégories populaires en basculant, face à la contingence de leur devenir social porté par la prévalence de la finance sur l’économie, dans l’antilibéralisme idéologique.

Au total tout cela nous ramène à ce que j’appelais dans un récent papier du Débat l’imaginaire national. Dans notre pays, l’individu construit son identité au travers d’un imaginaire qui est une dispute commune. Sous le capitalisme paternaliste, dans l’entrechoc frontal de classes, il y a de vives disputes idéologiques sur la question politique et sociale. Avec un État faiblement régulateur, les individus sont à l’abri d’appartenances collectives de classes (paysannerie, classe ouvrière, cadres, patrons) qui mènent ici et maintenant une bataille en légitimité pour définir qui porte l’intérêt général justifiant la question immédiate du partage des richesses. Sous le capitalisme managérial avec un État redistributeur, la promesse que demain soit meilleur qu’aujourd’hui libère l’individu de la nécessité de recourir à l’insertion de la classe pour définir son identité…C’est l’individu qui alors choisit son rapport au collectif par phénomène de reconnaissance ou de distinction par la mobilité sociale et la consommation médiées par le politique. Le moment 68 sera la conjonction à la fois d’un anticapitalisme et de l’individualisme dressés contres les figures des autorités verticales au sein de la société (l’État, le Général, le macho, le petit chef, le bureaucrate, le mandarin, le patron, le gradé). Comme le commun est assuré dans le futur meilleur on peut se disputer ici et maintenant.

C’est le capitalisme patrimonial qui, en retirant le commun d’un avenir meilleur individuellement et collectivement, entraîne le retour à des notions collectives communes défensives comme la nation, la République… Face à la contingence et la peur du déclassement, la dispute sociale se retire. Revient alors la question de ce qui lie ensemble les individus privés de références communes de classes.
La dispute sociale cède le pas devant la recherche de communion dans des appartenances collectives. L’accroissement des inégalités, au lieu d’exacerber la question sociale en rendant le destin des individus contingent, les amène à rechercher ce qui fait le commun dans leurs insertions.
Pourquoi le pays vote-t-il massivement pour Nicolas Sarkozy, y compris au sein des familles des catégories populaires? Ce n’est pas tant que les ouvriers ne soient plus sensibles à la question sociale. C’est qu’il faut d’abord définir un commun avant de pouvoir se déployer dans une dispute dans la projection d’un meilleur possible.

Les inégalités se creusent alors mais surtout, l’avenir n’étant plus balisé, cela n’entraine pas le retour des classes mais la recherche de valeurs de communion, soit inclusives à gauche soit exclusives à droite. Au total, idéologiquement le pays est à gauche sur le souhaitable et politiquement à droite sur le possible.

La forme particulière de bonapartisme qu’incarne Nicolas Sarkozy est la résolution de cette contradiction. La forte participation à l’élection présidentielle et le score de Nicolas Sarkozy tiennent au fait que ce candidat a su, chemin faisant, articuler la question de la dispute, non pas comme une dispute sociale mais comme une dispute morale entre le bon grain et l’ivraie, le travailleur et l’assisté, le bon jeune de la « racaille », la « France qui se lève tôt » de celle qui se lève tard, « l’immigré choisi » et « l’immigré subi ». C’est ce qui nourrit le vote de premier tour. Au deuxième tour il construit un récit national, porté par Henri Guaino en sollicitant les figures historiques, Jaurès, de Gaulle.

A la présidentielle le Bonaparte Sarkozy remet à l’Elysée le lieu de la définition de notre identité politique au travers d’une dispute commune qui n’est plus portée à gauche par l’idée de « progrès », à droite par l’idée de « marché » et par tous par « l’Europe comme la France en grand » et qui explique le retour de la participation électorale. C’est une articulation entre la dimension temporelle, au travers de la distinction et la sécurisation morale qu’il offre aux catégories populaires désaffiliées, et la dimension spirituelle dans un propos de communion en forme de récit national, au second tour qui lui permet de faire un score historique.

Je suis donc intéressé par la géographie sociale décrite par Christophe Guilluy. Si la France des banlieues est, socialement et de façon ascendante, mobile, elle peut, nonobstant la question ethnique, se projeter positivement dans un avenir relativement meilleur, plus facilement que la France populaire reléguée et isolée dans le périurbain qui a besoin d’un Bonaparte qui tienne ensemble la société dans l’imaginaire des Français. Le vote en faveur de Ségolène Royal dans les banlieues serait dû, non seulement au fait qu’elle dit aux Français d’origine immigrée : « Vous faites partie de la communion nationale », mais à une mobilité suffisante pour que les individus se satisfassent du discours de la gauche sur le « commun égalitaire » et le refus de trier entre le bon grain de l’ivraie.

Les catégories populaires qui votent pour Nicolas Sarkozy ont en tête, non pas la question sociale qui est celle de la dispute, mais la question du « commun ». Nicolas Sarkozy propose une double sécurisation morale et temporelle : « Vous êtes du bon côté de la barrière de l’exclusion sociale » et une appartenance nationale et spirituelle : « Vous êtes dans un commun national ».

Selon ma grille de lecture, au travers de la façon dont se construit notre « imaginaire national », le moteur de l’évolution actuelle - y compris de la radicalité dans les entreprises - n’est pas la question de la dispute sociale mais la question de l’insertion dans le « commun ». Les ouvriers veulent avoir la garantie qu’ils font toujours partie de la communauté sociale et de l’entreprise et les électeurs des catégories populaires veulent qu’on leur dise qu’ils font toujours partie de la communauté nationale. Donc, plus les individus sont insécurisés économiquement et socialement, plus ils ont besoin d’être sécurisés moralement. C’est ce qu’a apporté Nicolas Sarkozy à la dernière élection présidentielle. Dans d’autres pays d’Europe, on appelle cela le populisme. Chez nous ce n’est pas le populisme, c’est le bonapartisme, dont la fonction historique est la résolution de contradictions. Nicolas Sarkozy incarne aujourd’hui cette fonction. Durant la présidentielle, il a été capable de fabriquer une clef de résolution de la contradiction entre l’antilibéralisme idéologique du pays (dû au fait que la crise du capitalisme et le capitalisme financier l’empêchent de se projeter dans un avenir meilleur) et le fait que ce pays n’est pas anticapitaliste. Le pays est antilibéral, il n’est pas anticapitaliste. Contrairement à ce qui était attendu par Marx, l’État se retirant de la nation dans le stade actuel du capitalisme, c’est le salariat qui souhaite le maintien des rapports sociaux et de ses compromis antérieurs et la bourgeoisie transnationale qui développe à l’échelle internationale les forces productives.

Le lien de Nicolas Sarkozy avec les Français se rompt fin 2007, début 2008 quand, par le contournement du pouvoir d’achat, il délite son projet temporel « travail + mérite = pouvoir d’achat » qui, réhabilitant la fierté du travail, redonnait aux ouvriers leur place dans l’imaginaire social. Au même moment, la surexposition de sa vie privée ébranle le rapport spirituel à la Nation.
Aujourd’hui, les Français se demandent à nouveau quel est le « commun » dans la société.
Si le lien de Nicolas Sarkozy avec les Français s’est délité, il garde le monopole de l’imaginaire politique.

La difficulté de la gauche, au plan national, vient de son incapacité à construire une cohérence entre la question de l’incarnation, c’est-à-dire la question de l’imaginaire, du projet, et la question du levier de ses politiques. C’est ce qui explique le paradoxe apparent de ses bons résultats dans les élections intermédiaires. En effet, les politiques municipales offrent, a minima, la promesse d’une cohérence entre incarnation du maire, le projet municipal commun et politiques locales portées par la gauche. Alors un commun spatial et égalitaire est possible.

Dans les temps de crise, la fonction du politique est de donner aux individus une place dans l’imaginaire de la société. J’ai été vivement intéressé par la question de l’imaginaire des banlieues. Selon les sondages que j’avais réalisés pendant la crise des banlieues, 80% des Français souhaitaient un couvre-feu en banlieue. Ce que vous avez dit, concernant les banlieues, sur la différence entre l’imaginaire des médias et ce que vous observez est intéressant. Mais les Français ont besoin d’un imaginaire sur les banlieues, alors même que cet imaginaire ne correspond pas à la réalité. Cet imaginaire, dans l’espace, est similaire à celui qui permet à l’ouvrier pauvre de se distinguer des assistés. Chacun a besoin de fixer mentalement dans son imaginaire la zone de l’autre dont on ne souhaite pas être. On tient à cet imaginaire qui permet de se rassurer en se disant qu’on ne fait pas partie des banlieues. C’est cet imaginaire qui pointe, au sein de l’immigration, l’immigré le plus récent. Les choses vont très vite, les comportements politiques le montrent : au bout de la première génération - c’est une marque de la réussite de l’intégration - l’avant-dernier arrivé veut refermer la porte aux nouveaux immigrés. Les individus qui n’arrivent pas à se projeter dans l’avenir ont besoin d’avoir dans l’imaginaire la marque de celui qui est tout à fait différent. J’ai été le premier en France à faire des études auprès des SDF. Des entretiens, il ressortait toujours que le voisin d’à côté (« vraiment alcolo ») était encore plus exclu. C’est le même processus dans les prisons où on « fait la peau » aux pédophiles. On se sécurise moralement en pointant l’autre tant on est soi-même inquiet de ne plus être dans la communion. Le politique, plus dans notre pays qu’ailleurs, a en charge de résoudre ces contradictions car chez nous la réussite individuelle ne fait pas société.

L’erreur du Parti socialiste de la « nouvelle synthèse » que je pointais avant la présidentielle de 2002 fut de penser que les « exclus » étaient une catégorie sociale et que l’on pouvait impunément fragiliser les catégories populaires au travers de cette référence « inclus/exclus ». L’exclusion est un processus, pas une catégorie, encore moins une identité. Plus on est exclu objectivement, moins on se reconnaît dans l’idée d’être exclu. La marque de la déconnexion du Parti socialiste d’avec les catégories populaires s’exprime dans l’impasse sur le « travail » et sa « fierté » dans une forme de misérabilisme social au travers de l’idée que les plus en difficulté pourraient se reconnaître comme appartenant à une catégorie reléguée.

Avant la pauvreté, avant l’exclusion, la préoccupation des individus c’est de faire partie d’un « commun ». Plus on fait partie de ce « commun », plus on peut se déployer dans la dispute sociale. Plus la dispute est là, plus elle se fait sur un objet commun.

Voilà la façon dont j’interprète la raison pour laquelle le peuple ne se retrouve pas dans le moment actuel, alors même que s’accroissent les inégalités sociales, dans le peuple défini au travers d’une dispute sociale.

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1/ Les « Antimémoires » d’André Malraux (première publication en 1967) composent avec « La Corde et les souris » l’ensemble intitulé « Le Miroir des limbes » achevé et entré dans la Pléiade en 1976

Fondation Res Publica I Lundi 30 Novembre 2009 I | Lu 5979 fois





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