L'euro : position actuelle, conséquences, remèdes possibles


Intervention prononcée par Gérard Lafay, professeur de sciences économiques à l'Université Panthéon-Assas Paris II, au colloque du 18 février 2008, Quel gouvernement économique de la zone euro ?


Je suis assez largement d’accord avec ce que vient de dire André Gauron.

Je voudrais mettre l’accent sur un autre point qui concerne la zone euro dans son ensemble : le problème du taux de change réel, un concept économique qui exprime le niveau général des prix par rapport aux autres pays compte tenu du taux de change. Or le taux de change réel de l’euro ne cesse d’augmenter depuis 2000. Le graphique ci-dessous représente le niveau général des prix dans chacune des zones depuis 1960 sur une base 100 (moyenne mondiale des prix). La courbe japonaise est montée très haut avant de plonger. La courbe américaine qui était, au départ, dans les années 60, beaucoup plus élevée que les autres, a connu ensuite des fluctuations. A la fin des années 90, une période de remontée du dollar nous a été très profitable comme en témoigne la baisse des courbes européennes, engendrant une reprise de notre croissance économique. La courbe du « cœur de l’Union européenne » (France, Allemagne, Benelux et Autriche) est un peu au-dessus de celle de la zone euro. Les derniers chiffres correspondent à la fin de 2007 ; dans la moyenne de la zone euro, le niveau général est alors 69% plus élevé que la moyenne mondiale, 31% plus élevé qu’aux Etats-Unis ou au Japon tandis que dans le cœur de l’Union européenne, qui comprend la France et l’Allemagne en particulier, c’est à 75%. Les autres zones se situent beaucoup plus bas, en particulier la zone des pays en voie de développement d’Asie qui n’a pas cessé de baisser pendant une grande partie de la période et qui, en fin de période est très nettement la dernière du monde.

L'euro : position actuelle, conséquences, remèdes possibles
Ceci n’est pas le fait du hasard et les conséquences très importantes sur les conditions de croissance des pays.

D’abord, ce n’est pas le fait du hasard. Si on prend le cas de la Chine, il est évident que la politique de la Banque centrale de Chine consiste à empêcher le Yuan de monter - ce qui devrait logiquement se passer, compte tenu des excédents - en achetant massivement des devises, en particulier du dollar, ce qui d’ailleurs freine la baisse du dollar.

La situation de la zone euro n’est pas non plus le fait du hasard. La faille principale du Traité de Maastricht n’est pas d’avoir créé une monnaie unique, c’est l’absence totale de politique de change.
Selon les dispositions du traité de Maastricht, si le Conseil européen peut donner des orientations générales, dans un système de change flottant c’est la Banque centrale qui a la main sur la politique de change (c’est le taux d’intérêt de la Banque centrale qui va principalement agir sur le taux de change) et la BCE n’a absolument aucune stratégie de change ou, plus exactement, elle est tout à fait navrée quand le taux de change de l’euro baisse. Au départ, elle déplorait la faiblesse relative de l’euro, elle se félicite en revanche de la politique de l’euro dit « fort » qui signifie que nous avons la monnaie la plus chère du monde.

Or les entreprises mondialisées comparent évidemment les conditions de coûts dans les différents territoires. Les coûts les plus élevés du monde se situant dans la zone euro, cela entraîne des mouvements de délocalisations. La presse annonce tous les jours une fermeture d’usine. La France n’est pas la seule touchée par ce phénomène. En réalité, toute la zone euro est touchée par ce phénomène.

La politique de taux d’intérêts de la BCE est tout à fait suiviste, elle suit avec quelques mois de retard et beaucoup plus mollement les variations de taux d’intérêts décidés par la FED (Réserve fédérale américaine) sans aucune stratégie d’indépendance, alors qu’on pouvait croire que la logique de l’euro était d’avoir une monnaie qui manifeste l’indépendance de l’Europe.

Qui sont les gagnants et les perdants de cette politique ?
Les entreprises mondialisées y gagnent parce qu’elles peuvent acquérir des produits fabriqués à très bon marché ailleurs, en prenant une marge importante. Elles en font profiter aussi les consommateurs. Dans la logique développée par André Gauron, la concurrence poussée jusqu’à sa limite, lorsque nous pouvons importer des produits très bon marché fabriqués dans des pays d’Asie du Sud-est, ceux qui ne sont que des consommateurs y gagnent. Les entreprises y gagnent également parce que plus l’euro est cher, plus l’acquisition d’actifs à l’extérieur est bon marché.
La population active est la grande perdante. Dans la logique de l’économie de marché, les entreprises mondialisées, qui cherchent leur rentabilité, comparent objectivement les conditions de coûts et délocalisent.

Comment remédier à cette situation, avec une politique de l’euro qui, contrairement à ce qui se fait dans les autres pays, n’a aucune politique de change ?

On pourrait imaginer d’acheter des devises extérieures et notamment du dollar, comme le fait la Chine, mais ça n’aurait pas grand sens.


Peut-on agir sur les taux d’intérêts ?
On reproche à la BCE de suivre très mollement et avec retard les Américains, maintenant ses taux élevés alors même que le dollar a déjà beaucoup baissé (en revanche elle les suit dans le sens de la hausse sans aucune raison).
Le problème des taux d’intérêts est moins l’action sur les taux d’intérêts en elle-même que l’effet indirect produit sur le taux de change.

Quelles sont les autres politiques possibles ?
Une autre politique serait possible (mais elle nous est interdite à la fois par les règles de l’Acte unique et par celles de l’OMC dans laquelle nous sommes engagés) : une politique commerciale qui fasse jouer une préférence communautaire pour nous protéger des effets monétaires, non pas une protection en tant que telle mais simplement une politique compensatrice des distorsions monétaires. Ce genre de politique serait évidemment montrée du doigt par l’OMC et je doute d’ailleurs que certains de nos partenaires y consentent pour l’instant ! Ils finiront peut-être par y venir si la situation continue à s’aggraver.

Une autre politique se fonderait – je vais, à mon tour, jouer un peu dans le paradoxe – sur le fameux Pacte de stabilité budgétaire. C’est une notion assez raisonnable : il n’est pas bon qu’un pays accumule les déficits et s’endette outre mesure. Sur le principe, je suis tout à fait d’accord, mais quel est son effet dans la configuration mondiale actuelle ?

Les Etats-Unis ne se préoccupent absolument pas de stabilité budgétaire, au contraire ils ont un énorme déficit budgétaire (qui précipiterait la chute du dollar s’il n’était pas soutenu à bout de bras par la Chine). La seule façon efficace d’enrayer la hausse de l’euro serait une concertation des pays européens pour mettre de côté temporairement le Pacte de stabilité budgétaire et organiser de façon concertée une répartition des déficits budgétaires. Sinon le processus va se poursuivre, les délocalisations vont se multiplier et la situation ne pourra que s’aggraver.

Fondation Res Publica I Lundi 18 Février 2008 I | Lu 8749 fois


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