L’Europe et le décollage économique en Méditerranée

par Olivier Pastré, Universitaire et Président de l’IM Bank


Intervention prononcée lors du colloque du 21 février 2006 Turquie-Maghreb : les conditions du décollage économique


En novembre 1995, lorsque a été signée la Chartre Fondatrice du Processus de Barcelone, le mur de Berlin venait à peine de tomber, l’Europe et les Etats-Unis parlaient encore d’une même voix, unis contre la menace supposée du bloc soviétique, les Twin Towers symbolisaient encore un processus de mondialisation triomphant et la Chine, l’Inde et le Brésil sortaient à peine du Moyen Âge.

Nous sommes aujourd’hui, à peine dix ans après, sur une autre planète. A l’occasion du dixième anniversaire de Barcelone I, le Groupe de 125 intellectuels des deux rives de la Méditerranée que nous formons exhorte tous les gouvernements des pays de cette zone de se ressaisir, de tourner le dos à l’hypocrisie qui a présidé au traitement de la question méditerranéenne et de proposer un avenir aux générations futures.

Commençons par reconnaître que le processus de Barcelone constitue un échec. Toutes les données économiques en témoignent. La croissance des pays des deux rives de la Méditerranée est restée faible, comparée au reste du Monde, les investissements européens au Maghreb et au Mashrek sont restés limités et les échanges commerciaux n’ont pas véritablement réussi à décoller. Les causes de cet échec sont, pour partie, exogènes : la crise du Proche Orient et la guerre en Irak qui ont brouillé les frontières idéologiques ; le terrorisme international qui a découragé l’investissement ; l’accélération de la mondialisation qui a bousculé les processus d’ajustement. Mais les causes de cet échec sont aussi, pour une large part, de nature endogène. L’Europe a, avec le Traité de Nice, accentué son tropisme oriental et la plupart des pays du Sud de la Méditerranée ont accru la dimension rentière de leur croissance.
Voici, non des chiffres, mais des ordres de grandeur (les chiffres ne sont pas très exacts, les ordres de grandeur le sont) : on a consacré, en gros, 700 milliards d’euros à la réunification de l’Allemagne, l’Europe a consacré 70 milliards d’euros aux PECO, l’Europe a consacré 7 milliards d’euros au Maghreb. C’est de l’ordre de 1 à 100 !
Deuxième série de remarques, l’Europe est hypocrite, condescendante et suicidaire à l’égard du sud de la Méditerranée :
Hypocrite… On veut bien faire un partenariat mais la pêche et l’agriculture sont hors de ce partenariat, ce qui revient à dire : « Les seuls domaines qui vous intéressent… on n’en parle pas ! ». On le sait depuis le début mais dans le cercle des spécialistes… et on l’oublie. Or, pour le Maroc, il est clair que la pêche et l’agriculture posent un vrai problème macro-économique.

Condescendante… Je reprends ce qu’a dit Monsieur Hadj Nacer : les pays de la Méditerranée n’ont pas besoin d’argent. Ce n’est pas contradictoire avec ce que j’ai dit tout à l’heure : il faut évidemment plus de capitaux, il faut évidemment créer des infrastructures mais sur le fond, ce n’est pas le seul problème. Le vrai problème c’est l’aide publique au développement qui, à l’échelle mondiale, représente 50 milliards d’euros. L’épargne des résidents maghrébins en Europe représente entre 50 et 100 milliards d’euros, nous sommes donc dans les mêmes ordres de grandeur.
Il y a donc des capitaux, il y a de l’épargne dans les pays du sud de la Méditerranée. Donc, il faut sûrement financer les infrastructures mais ce sont les transferts de technologies qui importent. On parle d’une banque euroméditerranéenne depuis près de dix ans. Il faut un milliard d’euros pour démarrer une banque et, en dix ans, on n’a pas avancé. Les besoins concernent moins les capitaux que les technologies, les circuits financiers.
Il faut mettre autour de la table des techniciens des métiers du financement si on veut avancer et dans ce domaine, je trouve que nous sommes peu efficients.
Enfin, suicidaire… Un chiffre tout simple, il nous manque en Europe 40 millions de personnes à l’horizon 2030, il y a dans les pays du sud de la Méditerranée, Egypte comprise, des millions de personnes formées en trop.

J’ai critiqué l’Europe, on peut aussi critiquer les pays du Maghreb. Et, derrière les critiques doivent surgir des propositions. On peut dire que les pays du Maghreb sont assez largement timorés, essentiellement dans trois domaines :

L’intégration régionale est très faible, trop faible ; aucune zone économique émergente ne s’est développée autrement que par l’intégration régionale. Beaucoup de progrès sont à faire dans ce domaine. Comme ils ne se font pas par le politique, par le public, il faut espérer qu’ils se feront par le privé. Il faudrait susciter un certain nombre d’initiatives micro-économiques de partenariat entre la Tunisie, l’Algérie et le Maroc. Je pense que c’est dans ce domaine-là qu’il faut réfléchir. Mais clairement, l’intégration régionale est une condition fondamentale.

Les systèmes financiers : parmi ces différents pays, la Turquie est un peu en avance mais au prix d’une crise très grave. Tous les pays du sud de la Méditerranée sont à la fois « sur-bancarisés » et « sous-bancarisés ». Il y a trop de banques qui ne font pas assez de choses : une insuffisance d’innovations financières entraîne une insuffisance de réponses aux besoins financiers de telle ou telle catégorie, comme les PME, ou de tel type de clientèle de particuliers. Dans ce domaine, beaucoup de réformes sont à faire.

La Tunisie a abrité le sommet mondial de l’économie de l’information. Elle est un lieu de délocalisation ; ne nous le cachons pas : il va y avoir des délocalisations des services informatiques. C’est la Tunisie qui a le plus fort potentiel dans ce domaine. Je trouve – c’est pourquoi j’ai utilisé le terme de « timoré » - que dans le cas de la Tunisie, il y a peut-être un manque d’ambition dans le développement de ces entreprises.
Je renvoie les participants au site du cercle des économistes qui synthétise les idées utiles qu’on peut avoir pour essayer d’améliorer la situation des relations euroméditerranéennes.

Malgré l’échec actuel du processus de Barcelone, l’ambition demeure. La création d’une communauté méditerranéenne revêt toujours, peut-être plus encore qu’il y a dix ans, une importance stratégique pour les pays des deux rives de la Méditerranée. Stratégique au plan démographique et social, les deux ensembles de population évoluant de manière contracyclique et donc complémentaire. Stratégique aussi au plan économique, les pays des deux rives ayant tout à perdre d’une non-concertation sur les grands dossiers qui vont structurer le devenir de la mondialisation. Stratégique encore au plan politique, la démocratisation conjointe constituant le seul véritable rempart contre les extrémismes de toute origine. Stratégique enfin au plan sécuritaire, le terrorisme s’enracinant chaque jour davantage dans le terreau du non- développement.

L’Euroméditerranée se trouve à la croisée des chemins. Soit on renouvelle, à l’identique ou presque, les sempiternelles déclarations de bonnes intentions et le résultat est, à plus ou moins brève échéance, inéluctable : les dérives extrémistes iront en s’amplifiant et la croissance conjointe en se détériorant. Ne l’oublions pas, le coût de la non-Méditerranée va, chaque année, en s’alourdissant. Le scénario conduira inéluctablement au « désancrage » du partenariat euro-méditerranéen, faisant le jeu, qu’on le veuille ou non, de l’impérium américain dans la région.

Ou alors, car il existe un autre scénario, les pays des deux rives de la Méditerranée tirent les enseignements des échecs du passé pour rebondir. Notre intime conviction est que ce scénario est parfaitement réaliste et qu’il constitue un scénario « gagnant – gagnant » pour l’ensemble des pays concernés.

Ce scénario peut aboutir dans le cadre d’un projet Barcelone II. Mais il ne peut aboutir qu’à une double condition :

La première condition est le lancement de projets concrets, contrôlables et « traçables » dans le temps. L’Euroméditerranée a moins besoin de capitaux que de réalisations.

L’approche du devenir euro-méditerranéen doit être désormais, c’est notre conviction, de type « bottom-up » (de bas en haut) et non de type « top-down » (de haut en bas) comme dans le passé. Le devenir euro-méditerranéen passe inéluctablement par le lancement de projets rendus réalistes dans la plupart des cas par la création d’institutions légères et faiblement budgétivores. Les thèmes privilégiés doivent, à nos yeux, être sélectionnés sans céder à un quelconque irénisme : la lutte contre la corruption et pour la démocratisation, au Nord comme au Sud, n’ont aucun sens en tant qu’objectifs intermédiaires. Ils seront le produit naturel et dépassionné du co-développement.

Les projets à privilégier doivent, à la fois, respecter les intérêts de l’ensemble des parties concernées et permettre une concrétisation rapide des effets induits. Sans préjuger des choix définitifs qui pourront être arrêtés, il nous semble que cinq projets répondent à ces deux conditions et devraient bénéficier d’une attention toute particulière : l’accès à l’eau, l’interconnexion en matière de transports de biens et de personnes, le co-développement des TIC, la modernisation des circuits financiers et la co-programmation des flux éducatifs.

Quelle que soit leur importance stratégique, ces différents projets ne déboucheront sur des résultats concrets et créateurs de valeur qu’à une deuxième condition : l’existence et l’affirmation d’une volonté politique conjointe aux pays des deux rives de la Méditerranée, ou au moins aux principaux d’entre eux. Et pour, ainsi, non pas se contenter d’un constat d’échec, mais se projeter, au travers d’un bouquet de projets communs, dans le sens d’une véritable communauté euro-méditerranéenne.

Fondation Res Publica I Lundi 20 Février 2006 I | Lu 5276 fois





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