L’Asie est-elle une priorité pour la France et pour l’Europe ?


Intervention de Jean-Pierre Raffarin, Sénateur, ancien Premier ministre, au colloque du 8 septembre 2008, L'Asie vue d'Europe.


L’Asie est-elle une priorité pour la France et pour l’Europe ?
Merci, Monsieur le ministre d’Etat.

Monsieur le ministre, Messieurs les ambassadeurs, Mesdames et Messieurs, je suis très honoré d’être aujourd’hui parmi vous.

J’apprécie beaucoup la démarche de votre fondation et vais inscrire ma réflexion dans cette dimension politique, culturelle que vous exprimez souvent par les valeurs de la République.

La synthèse des deux interventions que je viens d’entendre révèle clairement que le XXIe siècle sera asiatique. Je mesure cette évolution extraordinairement rapide. Les capitaux, les idées et un grand nombre d’initiatives quittent l’Ouest pour aller vers l’Est. Aujourd’hui, un phénomène global est en œuvre : par la Chine, par l’Inde, par le Japon, les foyers de richesse et de créativité se déplacent vers l’Asie.

La Chine est le banquier de l’Amérique. Jean-Paul Betbèze, économiste du Crédit agricole, nous apprenait à Poitiers qu’un Américain gagne vingt-cinq dollars quand un Chinois gagne un dollar. Or l’Américain dépense vingt-six dollars tandis que le Chinois économise 50% de son dollar ! Ainsi l’épargne du Chinois finance le déficit américain. C’est un élément stratégique très important, y compris pour l’Europe, parce que nous sommes aujourd’hui beaucoup plus indépendants de la Chine que ne l’est l’Amérique, d’abord par cet aspect du financement des déficits américains, ensuite par la place que l’économie américaine a donnée aux produits fabriqués en Chine : plus de cent milliards de dollars d’économies pour le consommateur américain.

La Chine est une puissance dynamique : des architectes français déclarent être plus libres à Shanghai qu’à Paris, voici qui remet nos valeurs en question ! Cette puissance opère une accélération époustouflante. Dans les années quatre-vingt, Monsieur Monory et moi avions initié un jumelage avec la ville de Shenzhen. Poitiers comptait alors 350 000 habitants, Shenzhen en avait 310 000 : une légère supériorité qui nous mettait très à l’aise. Ces dernières années, nous avons dépassé les 400 000 habitants… ils sont passés à 6 millions, ce qui modifie un peu nos rapports.

Cette puissance n’est pas un fait nouveau. Dès 1405, l’amiral Zheng He envoie 317 navires et 27 000 hommes pour découvrir le monde. A cette époque la Chine représentait 75% de la production mondiale. Jusqu’au milieu du XIXe siècle – période à laquelle ils ont raté la révolution industrielle - les Chinois étaient les leaders du monde. Nous vivons donc une sorte de retour de réémergence.

La puissance de cette dynamique n’est pas seulement économique : c’est la dimension politique de mon intervention. Avec cette puissance, que ce soit l’Inde ou la Chine – Monsieur Humbert vient de le montrer – les rapports de force changent profondément. Quand les Chinois et les Indiens sont d’accord sur des normes, nous avons du mal, avec nos 62 millions d’habitants, à imposer les nôtres. Ceci ne signifie pas que leurs normes soient bonnes mais il faut mesurer que derrière la puissance passent les idées.

Comme Monsieur l’ambassadeur Martin, je fais le pari que cette puissance est durable. Je suis frappé par la lucidité des dirigeants chinois. Wen Jiabao m’a dit un jour : « Nous ne sommes pas moins intelligents que vous. Nous connaissons les conséquences des gaz à effet de serre, nous savons que nous avons besoin de technologies, mais notre objectif est de faire de l’ouverture à un rythme qui ne met pas en cause la stabilité parce que, disait-il, 1% de Français mécontents qui manifestent, c’est un problème français, 1% de Chinois qui manifestent, c’est un problème mondial ». Les Chinois sont donc très attentifs à la stabilité et ne feront aucune concession sur cette question. C’est pourquoi ils n’hésiteront pas à affronter des soulèvements si c’est nécessaire car la stabilité est un élément majeur. Mais c’est une stabilité pour le développement et pour l’ouverture. Il est assez significatif de voir que les Chinois ont choisi des événements appartenant à la culture occidentale (Jeux olympiques, exposition universelle) pour affirmer leur puissance. C’est bien un équilibre entre ouverture et stabilité qui est recherché.

Je ne suis pas sinologue ; comme Paul Claudel qui, quand on lui demandait ce qu’il pensait des Chinois, répondait : « Votre question m’embarrasse, je ne les connais pas tous », je suis très prudent. Mais je note que la pensée du Yin et du Yang s’exprime en permanence dans la vie quotidienne : il y a le bien, il y a le mal et toute règle appelle une contre règle. Certaines entreprises n’arrivent pas à s’implanter, d’autres sont très heureuses en Chine. Il n’est pas facile de donner des conseils car on ne peut pas expliquer les motifs ; s’il y a des échecs retentissants, certains réussissent à merveille. Cette société asiatique complexe est dans une forme de pensée (Confucius, le taoïsme, le bouddhisme) qui privilégie le pragmatique sur l’idéal, le collectif sur le singulier. Leurs valeurs sont fondamentalement différentes des nôtres. Le mot « création » n’existe pas en chinois (selon François Jullien). L’œuvre d’art, c’est un rocher dans un paysage où tout se transforme en permanence. Nous faisons toujours référence à un point de départ, un acte créateur, un point zéro, un big bang. Les Chinois sont dans d’autres univers.

Il est difficile de voir très clair dans la rivalité Inde-Chine. Au colloque de Poitiers, le discours officiel indien semblait croire à l’émergence pacifique, au discours officiel chinois, et prétendait vouloir une coopération, souhaitant que les Premiers ministres initient un certain nombre de partenariats et essaient de construire l’idée d’un marché commun asiatique. Mais les intellectuels reconnaissaient qu’entre l’Inde et la Chine rien n’est réglé, que les frontières ne sont pas définies. Ce qui est le plus préoccupant, selon les Indiens, est que tout en tenant des discours flatteurs à son égard, la Chine entretient des relations privilégiées avec des « ennemis » de l’Inde.

Le débat entre l’Inde et la Chine montrera quel est le système politique qui peut résister. Les deux systèmes, en dépit de leurs différences, sont très modernes en ce qu’ils cherchent à équilibrer diversité et unité. La diversité en Inde est organisée et s’exprime par la démocratie et par le fédéralisme ; l’idée fédérale permet de répondre à la demande de diversité culturelle, territoriale mais avec un système qui injecte de l’unité (le système fédéral, donc la démocratie). Selon l’analyse des experts que nous avions réunis à Poitiers, on doit s’attendre, à une échéance de dix ou quinze ans, à voir la Chine accélérer son avance. En revanche, sur trente ou quarante ans, le système chinois trouvera peut-être des rigidités qui l’empêcheront d’évoluer alors que le système indien, avec sa capacité à gérer les diversités, pourrait surmonter ses difficultés. Les Chinois en sont très conscients. Monsieur Martin parlait de décentralisation : sachez que la société Carrefour a monté soixante-dix magasins avant d’avoir un seul contact à Pékin, s’étant uniquement concertée avec les pouvoirs régionaux. Ce n’est qu’à partir de ce seuil que les autorités chinoises ont demandé une négociation globale.

La Chine et l’Inde affichent aujourd’hui ce qui va être la grande valeur du XXIe siècle : la reconnaissance de la diversité. Toutes les deux essaient de gérer la diversité d’une manière différente, l’une dans le système démocratique, l’autre dans le système autoritaire, mais un système autoritaire complexe puisque les Chinois font en sorte que le Parti soit le plus démocratique possible. 74 millions de Chinois adhèrent au Parti et il n’est pas si facile d’organiser une démocratie interne au Parti, si démocratie il y a. Mais on voit que les élites sont formées, qu’il y a des votes. Les Chinois ont l’ambition d’instaurer d’abord la démocratie dans le Parti pour fonder sa légitimité et maintenir un système autoritaire dont la source serait plus démocratique.

Dans cette évolution du temps, ces grands ensembles que sont la Chine et l’Inde ont conscience qu’elles doivent intégrer des procédures de flexibilité pour maintenir l’unité nationale. Ce qui est dangereux dans le système chinois, c’est que la frontière entre patriotisme et nationalisme est souvent indécise, même si l’histoire a montré que le nationalisme chinois n’était pas un nationalisme belliqueux. Nous mesurons bien que la Chine a besoin aujourd’hui de thèmes très fédérateurs pour cimenter cet ensemble relativement disparate.
Cette logique est fondamentale pour l’évolution des relations entre l’Europe et l’Asie.

Quelles peuvent être les stratégies européennes ?

Les orateurs qui se sont exprimés avant moi l’ont dit : il manque une stratégie européenne vis-à-vis de la Chine et de l’Inde. La relation européenne avec la Chine n’est pas pleinement satisfaisante. Sur le plan économique, les entreprises françaises et allemandes sont concurrentes, elles se livrent une bataille impitoyable sur les TGV, sur l’énergie etc. et les Chinois savent utiliser cette rivalité pour nous fragiliser. Quand la France, n’écoutant que son bon cœur, annonce à la Chine qu’elle va lever l’embargo et lui reconnaître l’économie de marché – satisfaisant ainsi les deux fortes revendications politiques de la Chine vis-à-vis de l’Europe – elle n’est pas capable de convaincre ses partenaires européens qui, entre temps, ont reçu une injonction de la part des Etats-Unis, lesquels s’opposent à cette décision. Notre crédibilité vis-à-vis des Chinois qui aiment l’harmonie et n’envisagent pas de puissance sans ordre en souffre : ils nous trouvent très dispersés et fort peu coordonnés. Ce qui vient de se passer autour des Jeux olympiques était assez préoccupant : Angela Merkel refuse de s’y rendre, Gordon Brown ne va pas à l’ouverture mais participe à la cérémonie de clôture, Nicolas Sarkozy assiste à l’ouverture : vue du côté chinois, l’entité européenne est assez fragile.

Je souhaite que les premiers plans de cette stratégie émergent lors du sommet qui se tiendra à Lyon le 1er décembre. C’est très important. Nous avons avec la Chine des différences culturelles telles - je crois que c’est vrai aussi avec l’Inde – que nous ne pouvons pas compter uniquement sur l’aspiration multilatérale de la Chine. La Chine nous dit qu’elle veut intégrer le monde, qu’elle veut s’ouvrir mais on constate qu’elle a du mal à respecter les règles. Les problèmes concernant la propriété intellectuelle sont inévitables avec un pays où le même mot traduit « copier » et « apprendre ». A côté de la règle de droit international, il est donc nécessaire de créer un rapport de forces. Il faut certes défendre les règles du multilatéralisme - comme vous tous je suis très attaché aux décisions de l’ONU, très désireux de voir progresser l’OMC, favorable à une éventuelle organisation post-Kyoto de l’ONU de l’environnement - mais nous ne pouvons compter sur la seule règle de droit.

Donc, à côté du multilatéral, il faut du bilatéral. Le bilatéral est un terme élégant pour désigner le rapport de forces : « je peux essayer de tenir compte de tes besoins si tu tiens compte des miens ». Nous avons des besoins très importants dans les relations que nous entretenons avec l’Asie, notamment dans notre commerce extérieur, où nous sommes lourdement déficitaires. Nous ne pouvons pas accepter ce déséquilibre qui nous fragilise très longtemps. Nous devons mener un dialogue sur ce qui nous est demandé, c’est-à-dire, grosso modo : « Vous partagez notre croissance si vous acceptez qu’on partage vos technologies ». La demande de technologies est toujours le deal proposé. Tout à l’heure, à Saint-Malo, j’interrogeais Monsieur Gallois, le président d’EADS, à propos de son usine à Tianjin où seront assemblés des Airbus. Il me disait qu’il embauchait de très bons ingénieurs chinois mais que leur contrat ne pouvait excéder trois ans. Ces ingénieurs vont assembler les Airbus et quand ils maîtriseront les technologies, ils travailleront pour l’industrie chinoise. C’est le deal permanent. Le président de Boeing, de passage à Paris il y a peu, se disait convaincu que pour développer ses affaires en Chine, il serait obligé d’y implanter une usine. Nous transférons beaucoup de technologies, même si ces transferts ne concernent pas les plus avancées d’entre-elles.



Cette question doit faire partie de la stratégie européenne :
Quelles technologies pouvons-nous transférer ?
Quels efforts de recherche nous permettront de rester compétitifs en matière de technologie ? Aujourd’hui nous feignons de ne pas mesurer ce rapport de forces entre technologie et croissance. Si nous voulons profiter des marchés, il faut savoir qu’on paie toujours le prix du transfert de technologies.

Cette stratégie européenne passerait sans doute par une réflexion, un effort politique pour savoir comment cadrer nos relations avec la Chine, notamment sur la question des droits de l’homme. Tant que nous n’aurons pas au niveau des vingt-sept un dialogue avec la Chine pour bâtir une approche acceptable, nous n’avancerons pas.

J’ai plaidé pour que Nicolas Sarkozy soit présent aux Jeux olympiques parce que je ne crois pas qu’on puisse analyser la question des droits de l’homme « en stock » mais qu’il faudrait l’analyser « en flux » en s’interrogeant sur la manière dont les droits de l’homme progressent, quitte à serrer la vis quand ils régressent. Si nous ne parlons qu’avec ceux qui partagent notre conception des droits de l’homme, nous nous imposerons quelques restrictions : avec la Russie, avec un grand nombre de pays d’Afrique, avec la Chine. Sans compter que sur ces questions il y aurait beaucoup à dire sur l’état de nos prisons et sur un certain nombre de sujets où nous ne sommes pas toujours bien placés pour donner des leçons.

Je voudrais que nous ayons une réflexion européenne pour définir la direction dans laquelle nous voulons aller et que nous discutions du rythme auquel progresser dans cette direction. C’est la seule approche, si nous voulons être fidèles à nos valeurs. C’est de cette manière qu’il faut essayer de bâtir une stratégie européenne de relations avec la Chine et l’Inde.

Aujourd’hui chacun aspire à la valeur de diversité : c’est vrai de la société française, c’est vrai du monde. Chacun veut faire exister sa différence et ceci conduit à cette valeur que les jeunes portent en France comme partout dans le monde, celle du respect. Très souvent on va chercher dans le respect de son identité le refuge à ses inquiétudes sur les mutations. Dans cette logique de la diversité, la fonction politique est aujourd’hui de construire une unité, de construire des valeurs, des perspectives, des ambitions qui font qu’à un moment on se rassemble, à la recherche d’un vivre ensemble. Chez nous, ce sont les valeurs de la République.

De ce point de vue la France ne doit pas abandonner l’Asie à l’Europe. Notre rôle, dans cette stratégie européenne sur l’Asie, est, par une approche intellectuelle, culturelle, de repenser notre propre pensée - ce que fait François Jullien à partir se sa propre expérience en Chine - pour trouver les valeurs qui pourraient nous rapprocher sans oublier que nos systèmes de pensée sont différents. Nous avons un idéal vers lequel nous tendons, les Chinois regardent les réalités : ils voient dans les droits de l’homme une morale occidentale pour servir les intérêts des Occidentaux (qui eux-mêmes les ont parfois bousculés). Nos propres valeurs sont suspectes de servir nos intérêts. Il faut donc trouver avec eux les valeurs modernes qui permettront un dialogue culturel. Mon approche n’est pas économique mais culturelle, elle vise un dialogue culturel avec ces pays qui pèsent le quart de l’humanité. Le business suivra. Mais si nous sommes arrogants, si nous ne comprenons pas que ce n’est pas à Paris, avec un message occidental, dans des médias occidentaux qu’on donne des leçons aux Chinois, nous n’avons aucune crédibilité, nous figurons même un retour à une forme d’impérialisme.

Tout ceci me fait penser aujourd’hui que ce qui importe sur ces dossiers, c’est, comme le fait la Fondation Res Publica par ses travaux, de rechercher la plate-forme de valeurs qui pourrait servir à un dialogue avec l’Asie. Beaucoup de travaux ont été menés sur le dialogue des civilisations. Nous ne pouvons pas aujourd’hui rester sur le seul terrain pragmatique parce que nous devons nous préparer à intégrer un certain nombre de valeurs qui nous viendront de l’Orient, de la Chine. Nous aurons des confrontations d’idées, il faut accepter ce débat.

C’est pourquoi l’Europe doit se rassembler, comprendre qu’elle doit établir un rapport de forces avec ces pays mais aussi construire une stratégie dans laquelle elle mettra le débat intellectuel, culturel au premier plan pour tenter un dialogue qui permette ensuite une meilleure compréhension, donc une coexistence pacifique.

Nous entrons dans un monde multipolaire. Notre adresse mondiale, c’est l’Europe mais la France, dans ce continent, doit faire en sorte que le débat ne soit pas uniquement dominé par l’économie mais intègre aussi un certain nombre des valeurs culturelles que la Chine développe, valeurs pour lesquelles nous ne devons pas avoir du mépris mais de la considération sans être infidèles à nos propres valeurs.
Je vous remercie.i[

Fondation Res Publica I Lundi 8 Septembre 2008 I | Lu 3725 fois


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